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Essai sur le goût

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[f.29r] De la consideration de sa situation meilleure

Lors que nous voyons que qu’elqu’un tombe|r quelqu’un| nous avons du plaisir parce de le voir dans un embarras ou nous ne somes pas

↑Dans la plus part des jeux folatres la source |plus comune| des plaisirs vient de ce que |par de certeins petits accidens| nous voyons quelqu’un dans un embarras ou nous ne somes pas come si quelqu’un tombe s’il ne peut echaper s’il ne peut suivre↓ de meme dans les comedies nous avons du plaisir de voir quelqu’un home dans une erreur ou nous ne somes pas

Quand un home |nous voyons| tombe|r| quelqu’un nous nous divertissons de vo persuadons qu’il a plus de peur qu’il n’en doit avoir de meme |et cela nous divertit de meme| dans les comedies nous nous prenons plaisir a voir un home plus embarrassé qu’il ne devroit l’estre

Quand un home grave tombe il nous divertit parce qu’il est dans le cas ou seroit un etourdi de meme ↑Come lors qu’un home grave fait quelque chose de ridicule fait quelque action ou tombe dans quelque accident |qu’il sent et| que nous santons n’estre pas d’acord avec sa gravité cela nous divertit 1 de meme dans nos comédies↓ quand |dans nos comedies| un vieillard est trompé nous avons du plaisir de voir que |malgré| sa prudence et son experience lui ont este inutiles il est aussi dupe qu’un jeune home |sont les dupes de son amour ou de son avarice|

{Lors que quelque etourdi tombe il nous divertit parce qu’il est dans le cas ou il peut estre conveincu de son etourderie ainsi dans nos comedies quand un jeune home fait des sotises 18 qu’il lui †…† |folies| il nous rejouit parce que nous jugeons qu’il sent qu’il ne peut les imputer qu’a lui meme
[f.29v] Lorsque|’un| c’est un enfant qui tombe il ne nous divertit pas parce que nous avons pitié de sa foiblesse ↑Lorsque nous voyons un enfant tomber dans quelque accident qui peut embarasser nous n’avons aucune †…† loin d’en rire cela ne nous fait pas de plaisir parce nous en somes faches |au lieu de rire nous avons pitie parce que ce n’est pas †…† sa faute mais celle de sa foiblesse|↓ de meme lorsqu’un jeune home |qui| aveuglé par sa passion |a| fait la folie d’epouser une persone qu’il aime nous n’aimons pas a le voir puni parce que nous somes †…† |affligés| de le voir malheureux pour avoir suivi |en est puni par son pere nous n’avons point de plaisir a le voir puni nous somes faches de le voir puni et devenir malhureux pour avoir suivi| un penchant naturel et avoir montré |plie a la| la foiblesse de la condition humeine}

Enfin come lors qu’une fame tombe toutes les cho circonstances qui peuvent augmenter son embaras augmentent notre plaisir de meme dans les comedies nous nous divertissons de tout ce qui peut augmenter l’embarras de certeins personages :

Et touts les plaisirs sont fondes |ou| sur notre malignité naturelle ou sur l’aversion que nous done pour certeins personages l’interest que nous prenons pour les |d’|autres :

Et le grand art de la comedie 2 consiste a bien menager et cette affection et cette aversion de facon que nous ne nous dementions pas d’un bout de la piece a l’autre de facon que nous ayons |et que nous n’ayons point| du degout ou du regret d’avoir aimé ou hai [f.28r] 3 car on ne peut guere souffrir qu’un caractere odieux devienne favorable et cela ne peut se souffrir que lors qu’il s’agit de y a raison pour cela dans le caractere meme et qu’il s’agit de quelque grande action qui |nous surprend et| peut servir au denouement de la piece 4

Come dans le jeu du picquet 5 nous avons le plaisir de demesler ce que nous ne conoissons pas par ce que nous conoissons et que la beauté de ce jeu consiste a paroitre nous montrer tout et cependant nous cacher beaucoup ce qui pique notre curiosité ainsi dans les pieces de theatre notre ame est dans le desir |nous avons de la curiosité dans le désir de| scavoir parce qu’au notre ame est piqué de curiosité parce qu’on lui montre de certeines 6 choses et qu’on lui en cache d’autres et elle tombe dans la surprise parce qu’elle croyoit que les choses qu’on lui cache ariveroint d’une certeine facon et qu’elles arrivent d’un autre, et qu’elle a fait pour ainsi dire de fauses predictions sur ce qu’elle a vu et sur

Come dans le |la beauté du| |le plaisir du| jeu de l’ombre 7 consiste dans une certeine suspension melée de curiosité les [f.28v] differen|s| evenemens qui peuvent arriver la partie pouvant estre gagnee remise ou perdue codille 8 de meme ce qui fait que l’on est toujours suspendu et qu’on est souvant oblige de changer †…† 9 ainsi dans nos comedies nous somes suspendus surtout dans l’acte du milieu |nos pieces de theatre| nous somes tellement suspendus et incertiens 10 que nous ne scavons ce qui arrivera et tel est l’effet de notre immagination que lors que nous avons vu la piece mille fois |si elle est belle| notre suspension et si je l’ose dire notre ignorance reste encore car pour lors nous somes si fort touches de ce que nous entendons actuellement que nous ne sentons plus que ce qu’on nous dit et ce qui nous paroit devoir suivre de ce qu’on nous dit[,] et que ce que nous conoissons d’ailleurs et seulement par memoire ne nous fait plus aucune impression

image
BM Bordeaux, Ms 2164, f.28v, détail




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†…†Voy. Contraste

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1 Cf. Pensées, nº  1637 : « La gravité est le bouclier des sots […] ».

2 « Se dit généralement de toutes sortes de Pièces de Théâtre, comme sont la Tragédie, la Tragi-comédie, & la Pastorale » (Académie, 1762) ; l’Essai sur le goût parle de « pieces de théatre ».

3 Le secrétaire a ajouté ici un titre : « Plaisir causé par les jeux chutes contrastes » (voir Introduction).

4 La note marginale nous semble aussi autographe. Même rapprochement des comédies, qui « cachent les évenemens jusqu'à-ce qu'ils arrivent », et des jeux, qui offrent « une suite d'évenemens imprévûs, qui ont pour cause l'adresse jointe au hasard », dans les « Plaisirs de la surprise » de l’ Essai sur le goût  ; on y trouve une synthèse des exemples ici développés, mais la « surprise » trouve ses limites, celles de la nécessaire continuité des caractères.

5 Jeu de cartes à deux joueurs, où l’annonce permet de tirer parti des cartes distribuées ou tirées du talon à l’aveugle. Voir « Piquet (Jeu) », Encyclopédie, t. XII, p. 650b.

6 Le mot est réécrit au-dessus par la main S.

7 Jeu de levées, qui connut un grand succès à la fin du XVIIe siècle et au début du XVIIIe.

8 Le joueur désigné comme hombre perd par remise si l’un des deux autres joueurs fait autant de levées que lui, par codille s’il en fait plus.

9 Mot non déchiffré ; l’édition de 2006 proposait, de manière conjecturale, « d’anneau », qui ne semble convenir ni pour le sens, ni pour la graphie (la première et les dernières lettres ne correspondent pas). On peut penser à « d’annonce », mais la graphie ne serait pas plus satisfaisante. Nous en proposons l’image à la suite du texte, en espérant qu’un lecteur plus averti sera capable de déchiffrer ces mots.

10 Pour incerteins.