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Essai sur le goût

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[f.1r] SPlaisir fondé sur la raison

J’ay dit souvent que ce qui nous fait plaisir doit estre fondé sur la raison raison 1 |et je ne scay come il arrive que la sotise de l’ouvrier bien marquee fait que l’on ne peut plus se plaire a son ouvrage car dans les ouvrages de gout il faut pour qu’ils plaisent avoir une certeine confiance a l’ouvrier que l’on pert d’abort lors que l’on voit pour |par| la premiere chose qu’ qu’il peche contre le bon sens| [;] et ce qui ne l’est pas a certeins egarts mais parvient a nous plaire par d’autres doit s’en ecarter le moins qu’il est possible

Ainsi lors que j’estois a Pise je n’avois n’us aucun plaisir lors que je vis le fleuve Arno peint dans le ciel avec son urne, qui roule ses eaux 2 . Je n’us aucun plaisir a Genes de voir des martirs |saints| dans le ciel qui souffrent le martire 3 ces choses sont si grossieres qu’on ne peut plus les regarder a 4

{Lors qu’une chose est a certeins egarts contre la raison mais que l’usage ou notre interest la |et que nous plaisant par d’autres l’usage ou l’interest meme de nos plai[sirs] 5 | la faire regarder come raisonable come nos opera il faut faire en sorte qu’elle s’en écarte le moins qu’il en est possible}

Ainsi il est difficile d’avoir beaucoup de plaisir lors [f.1v] qu’on entend dans le second acte de Thieste de Seneque des vieillards d’Argos qui come des citoyens de Rome du temps de Seneque parlent des Quir Quirites et des Parthes et des Quirites distinguent les senateurs des plebeiens meprisent le bled de la Libie les Sarmates qui ferment la mer Caspiene et les roix qui ont subjugue les Daces 6 une pareille ignorance donc fait rire dans un sujet sérieux c’est come si sur le theatre de Londres on introduisoit Marius disant que pourvu qu’il ait la faveur de la chambre basse il ne creint point les emportemens |celle| des seigneurs qu’il pourvu qu’il acquiere d[e] la gloire il ne se soucie et qu’il aime mieux la vertu que tout l’or que les grands|es| font venir du Potosi : |de Rome| |maisons| ont tire| fami[lles] de Rome tirent |font venir| du Potosi 7 .

{Lors qu’une chose est a certeins egarts contr[e] la raison et que nous plaisant par d’autres l’usage ou l’interest meme de nos plai[sirs] la fait regarder come raisonable come nos opera il faut faire en sorte qu’elle le soit le moins qu’il est possible : nous avons bien fait en France Les Italiens qui ont [f.2r] tiré de l’histoire les sujets de leurs opera ont grandement peché car quel moyen de s’immaginer que Caton que [f.1v] |quand j’etois en Italie je ne pouvois souffrir de voir Ca Caton et Caesar| [f.2r] chanter des arietes sur le theatre 8 coment immaginer cela et les Italiens qui ont pris |tiré de l’histoire| les sujets de leurs opera ont plus mal fait que nous qui les avons tirés de l’his la fable et des romans car a force plus car a force de merveilleux l’inconvenient du chan diminüe 9 car plus parce que ce qui est si extraordinaire paroit mieux pouvoir s’exprimer par une maniere plus eloignée du naturel d’ailleurs il semble qu’il est establi que le chan peut avoir dans les enchantements et dans le comerce des dieux une force que les paroles n’ont pas il ne faut donc pas perdre cet ava il est donc la plus raisonable et il faut mettre dans de pareils theatres |et| et nous avons bien fait de l’y employer :}



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a J’ai ouï-dire qu’à la galerie de Versailles, Mignard a peint des fleuves avec une perruque blonde.

Voir l’extrait de l’abe d’Aubignac

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1 Un appel (1) après « raison » se retrouve en tête de l’alinéa suivant (« Et je ne scay […] »). Montesquieu use communément de raccords de ce genre dans ses manuscrits pour indiquer la suite d’un texte.

2 Cette remarque n’a pas été conservée dans le manuscrit des Voyages. Celui-ci constituant une copie postérieure à la mort de Montesquieu, peut-être figurait-elle sur un feuillet qui a été perdu sans avoir été copié.

3 Voir les notes sur Gênes, OC, t. 10, p. 194, et Lettre sur Gênes, ibid., p. 521 : « L’eglise de St Cyr est asses belle le plafond de l’eglise est orné de peintures tres mauvaises outre que c’est une grande sotise d’avoir representé des maisons au ciel et des gens qu’on y martirise. » Les peintures de la basilique San Siro (1650-1670) sont dues à Gian Battista Carlone.

4 Nous n’avons pu retrouver confirmation de ce ouï-dire. Il s’agit de la « petite galerie » dite de Mignard (qui en avait peint le plafond) ou des bijoux. Sa construction en avait été décidée à l’automne 1684 sur une partie de l’ancien appartement de Mme de Montespan ; elle fut détruite à partir de 1753. Voir Félibien Des Avaux, Description sommaire de Versailles ancienne et nouvelle, Paris, A. Chrétien, 1703, p. 148-172. Nous remercions de son aide Mathieu Da Vinha (Centre de recherches du château de Versailles).

5 Le découpage du papier a supprimé la fin du mot, comme ci-après, « d[e] », « fami[lles] », « contr[e] », « plai[sirs] ».

6 Voir Thyeste, v. 353-375 (où il est question des Sarmates, non des Parthes) et 396, parmi les tragédies de Sénèque (Catalogue, nº  2185 : Tragoediae, Elzévir, 1661, p. 121-123). Une note de cette édition signale l’anachronisme de la mention des Quirites, qui désigne les Romains ; mais le vers 400, plebeius moriar senex, « je mourrai vieux et obscur » (ou « plébéien »), ne s’attire aucune remarque. La Pratique du théâtre de d’Aubignac (1657 ; Amsterdam, Jean Frédéric Bernard, 1715) insiste sur la notion de vraisemblance, fondamentale pour toute l’esthétique dramatique classique, mais pour en faire la condition essentielle de l’illusion théâtrale. Ce qui va contre la « raison », ce sont donc les incohérences internes et externes (notamment avec l’histoire : voir ci-après).

7 Montagne du « Pérou » de l’époque, célèbre pour une mine considérée comme « la meilleure mine d’argent de toute l’Amérique » (Trévoux, 1743).

8 Ariette : « Air léger & détaché, à l'imitation des Italiens. » (Académie, 1762). Montesquieu ayant séjourné à Florence du 1er décembre 1728 au 15 janvier 1729, il a sans doute pu voir l’opera seria de Leonardo Vinci (1690 ? - 1730) sur un livret de Métastase, Catone in Utica, représenté au théâtre de la Pergola durant le carnaval ; contre toute la tradition historique, Caton y affronte César à Utique (voir le livret, dans Metastasio, Opere, Bari, Laterza, 1912).

9 L’argument apparaissait déjà au début des Pensées : « dans ce spectacle fait pour etre admiré et non pour etre examiné on s’est servi si heureusement des ressorts de la fable ancienne et moderne que la raison s’est indignée en vain » (nº  119 ; antérieur à 1734).