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Essai sur le goût

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Des règles

Tous les ouvrages de l’art ont des règles générales, qui sont des guides qu’il ne faut jamais perdre de vue 1 . Mais comme les lois sont toujours justes dans leur être général, mais presque toujours injustes dans l’application, de même les règles, toujours vraies dans la théorie, peuvent devenir fausses dans l’hypothèse 2 . Les peintres et les sculpteurs ont établi les proportions qu’il faut donner au corps humain, et ont pris pour mesure commune la longueur de la face ; mais il faut qu’ils violent à chaque instant les proportions à cause des différentes attitudes dans lesquelles il faut qu’ils mettent les corps : par exemple, un bras tendu est bien plus long que celui qui ne l’est pas. Personne n’a jamais plus connu l’art que Michel-Ange ; personne ne s’en est joué davantage. Il y a peu de ses ouvrages d’architecture où les proportions soient exactement gardées 3  ; mais, avec une connaissance exacte de tout ce qui peut faire plaisir, il semblait qu’il eût un art à part pour chaque ouvrage.

Quoique chaque effet dépende d’une cause générale, il s’y mêle tant d’autres causes particulières que chaque effet a en quelque façon une cause à part : ainsi l’art donne les règles, et le goût les exceptions ; le goût nous découvre en quelles occasions l’art doit soumettre, et en quelles occasions il doit être soumis.




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1 Principe énoncé dans les Pensées, nº  882, d’après une anecdote remontant au séjour à Milan (automne 1728) : » les anciens ont decouvert que le plaisir que l’on a lorsqu’on voit un batiment est causé par de certaines proportions qu’ont entr’eux les differents membres d’architecture qui le composent. Ils ont trouvé qu’il y avoit cinq differentes sortes de proportions qui excitoient ce plaisir et ils ont appellé cela ordres […] ce ne sont pas des beautés arbitraires qui puissent être suppléés par d’autres, cela est pris dans la nature […] »

2  […] proposition particulière comprise sous la thèse générale » (Académie, 1762). « Presque tous les cas sont hypothetiques & sortent de la règle générale » (LP, 66 à propos de l’application des lois). Affirmer que les principes techniques de l’art connaissent des exceptions est banal ; faire de l’exception, pour ainsi dire généralisée et elle-même transformée en nouvelle règle, le critère du « goût », contre l’application mécanique de ces principes, l’est moins.

3 Reprise d’une addition de la « Galerie du Grand-Duc » (p. 587) : « il n’y a que Michel Ange qui soit comparable aux anciens il ne s’arrestoit pas d’abort au dessein qu’il avoit fait sur le papier mais il faisoit tout l’ouvrage rude et ensuitte il faisoit degrossir par les ouvriers a sa fantaisie jusques a ce que son œil fut content » ; l’architecte florentin « Chiningi » (Chimini ?) avait dit à Montesquieu « avoir mesuré toust les ouvrages de Michel Ange a Florance et qu’il n’y avoit jamais presque trouvé les exactes proportions des regles de l’architecture mais l’œil est satisfait ». Le commentaire qui suit (« c’est qu’il avoit le gout excelant et faisoit toujours en chaque lieu et chaque occasion ce qui devoit se faire pour plaire ») semble être propre à Montesquieu, tant il correspond aux principes énoncés au fil de l’Essai sur le goût : Michel-Ange possède au degré suprême la connaissance purement intellectuelle du beau et de « ce qui plaît ».