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Essai sur le goût : introduction

Plan

Avertissement

De l’édition de 2006 (OC, t. 9) de l’Essai sur le goût, seule a été reproduite l’introduction due à Pierre Rétat, « Éditions et manuscrits ».

Nous nous sommes aussi beaucoup appuyée sur le texte des sections additionnelles établi par Pierre Rétat, ne le corrigeant que sur d’infimes détails.

Le texte de l’Encyclopédie a été établi d’après l’édition ENCCRE, relue par nos soins. La présente édition a été suscitée par cette entreprise et a connu une première publication dans ce cadre en 2019.

Présentation et analyse

Libre réflexion de Montesquieu sur les plaisirs et la manière dont l’âme les apprécie, l’Essai sur le goût offre une réflexion esthétique originale, tout en fournissant le soutien d’un grand nom à l’Encyclopédie, où il paraît, posthume, en 1757. Mais le texte, inachevé, composé en grande partie de fragments anciens, présente plusieurs difficultés d’interprétation, la principale étant qu’elle traite moins du goût que des plaisirs et de l’activité de l’âme.

Publication et datation

Publié au tome VII de l’Encyclopédie 1 , l’Essai n’a rien d’un « article » en bonne et due forme. Comme l’indiquent les mentions préliminaire 2 et finale 3 ainsi que le titre faisant office de sous-entrée, il ne s’agit pas à proprement parler d’un article, mais d’un « essai » (qualification sans doute due à l’éditeur, comme le montre la comparaison avec l’édition de 1783), d’un travail inachevé placé entre l’article « Goût » de Voltaire et les « Réflexions sur l'usage & sur l'abus de la Philosophie dans les matieres de goût » de D’Alembert : non seulement il ne tient aucun compte de la forme et des développements requis pour un article de l’Encyclopédie, mais il est désigné comme « fragment » (le terme est employé deux fois), « trouvé imparfait » dans les papiers de l’auteur après sa mort, le 10 février 1755 ; il s’achève sur des points de suspension (sans doute ajoutés par l’éditeur), et reste sans conclusion, après une série d’exemples. La mention liminaire du tome VII, « NOMS des Auteurs qui ont fourni des Articles pour ce Volume », signale ce statut ambigu : « On trouvera à l'article GOÛT (Littér.), le fragment de feu M. le Président de MONTESQUIEU, que nous avons annoncé à la fin de son Eloge. » De ce fait, il ne comporte aucune des caractéristiques habituelles (désignant, renvois, etc.) d’un article de l’Encyclopédie – ce que rendent d’ailleurs inutile les deux articles qui l’encadrent ; mais il est explicitement placé dans le prolongement de l’Éloge paru en 1755, en tête du tome V, qui prenait valeur de manifeste 4 . Les mentions préliminaire et finale déjà évoquées font primer le nom de Montesquieu et son « intérêt » pour la cause encyclopédique : les éditeurs ont manifestement sacrifié leurs exigences habituelles pour faire place à ce morceau.

On en connaît les raisons : à l’automne 1753, Montesquieu s’était vu proposer par D’Alembert, connu de lui par l’intermédiaire de Mme Du Deffand, de participer au tome IV, alors fortement avancé puisqu’il devait paraître en octobre 1754 ; tous les détails de cette entrevue sont livrés par la réponse de Montesquieu, datée de Bordeaux le 16 novembre :

[…] pour les deux articles démocratie et despotisme, je ne voudrois pas prendre ceux-là 5 . J’ai tiré sur ces articles, de mon cerveau, tout ce qui y étoit. L’esprit que j’ai est un moule, on n’en tire jamais que les mêmes portraits : ainsi je ne vous dirois que ce que j’ai dit, et peut-être plus mal que je ne l’ai dit ; ainsi, si vous voulez de moi, laissez à mon esprit le choix de quelque article : et si vous voulez, ce choix se fera chez Mme Dudeffand avec du marasquin. Le père Castel dit qu’il ne peut pas se corriger, parce qu’en corrigeant son ouvrage il en fait un autre : et moi je ne puis pas me corriger, parce que je chante toujours la même chose. Il me vient dans l’esprit que je pourrai prendre peut-être goût et j’éprouverai bien que difficile est propriè communia dicere 6

D’Alembert, qui sollicitait Montesquieu bien peu de temps avant la publication du tome IV et avait donc dû lui présenter sa future contribution comme une simple adaptation de L’Esprit des lois, se voyait donc imposer une proposition qu’il ne pouvait qu’accepter, alors que l’article « Goût » revenait de droit à l’auteur du Temple du Goût ; l’intérêt de Voltaire pour les questions esthétiques ne pouvait même que croître depuis les années 1730 : le bon et le mauvais goût, le lien de ces notions avec le développement des sociétés constituent l’objet principal de son article, dont presque tous les exemples sont empruntés au XVIIe siècle. Adoptant un point de vue historique et limitant son article à des principes généraux, il ne risquait pas d’empiéter sur celui de Montesquieu, tout en fournissant l’article synthétique dont l’Encyclopédie avait besoin.

C’est en se fondant sur cette lettre à D’Alembert qu’on assigne parfois à l’Essai sur le goût la date de 1753 ; mais rien n’indique que Montesquieu se soit mis alors au travail : en 1753-1754, il travaille à d’importantes corrections pour L’Esprit des lois comme pour les Lettres persanes, dont témoignent les éditions posthumes ; il envisage même de s’intéresser de nouveau à ses Voyages 7  : il n’a aucune raison de mettre alors en chantier un article qui ne doit paraître qu’en 1757.

On ne peut tirer non plus aucune indication de ses recueils de réflexions : chaque fois qu’on retrouve trace d’une idée ou d’un exemple dans les Pensées ou le Spicilège, c’est au début de ces recueils, largement avant 1739, et même en 1726 dans sa correspondance 8  ; quant aux rares mentions marginales indiquant l’emploi ou la suppression de telle ou telle idée dans un ouvrage sur le goût, « sur le beau » ou « sur les ouvrages d’esprit » , ou même « sur la critique » (sans que l’on sache si ce dernier doit être rapproché des précédents) 9 , elles ne peuvent être datées et ne désignent ces ouvrages abandonnés que par des allusions inexploitables. La seule certitude est l’importance que revêt l’expérience du voyage en Italie (1728-1729), et l’ancienneté de plusieurs de ses remarques et de ses exemples 10  ; on fera donc remonter l’inspiration de l’Essai à cette période. Il faut remarquer néanmoins, d’autant que cela n’a guère été signalé, le caractère élémentaire de certaines explications ou argumentations, peu conformes à sa manière habituelle : Montesquieu aurait-il retravaillé une matière ancienne en prenant au pied de la lettre le caractère didactique que suppose un article ? Pareille hypothèse reste fragile.

Histoire du texte

Le manuscrit était détenu par Jean-Baptiste de Secondat, le fils de Montesquieu, qui était en relation avec D’Alembert auquel il fournit au printemps 1755 la matière de l’Éloge de Montesquieu 11  ; avec l’aide du secrétaire de son père, Florence Fitz-Patrick, il travaille sur l’important corpus laissé en chantier (corrections, œuvres en cours, etc.), pour préparer l’édition des Œuvres de 1758 12 . Le manuscrit original de l’Essai sur le goût a dû rester chez Secondat, qui veille avec le plus grand soin sur les papiers de son père, et qui le republiera en 1783 ; il n’a pu envoyer qu’une copie à D’Alembert. L’original et la copie ont disparu ; on en est donc réduit aux conjectures. Conformément à ce qu’on observe maintes fois dans le corpus subsistant, il devait comporter des feuillets séparés et des « bulletins », copies de passages rédigés antérieurement glissées entre les feuillets ou épinglées sur une page – cela seul permet d’expliquer certaines particularités du texte.

Secondat a renoncé à livrer à la publication plusieurs feuillets, trop difficiles soit à déchiffrer, soit à intégrer au propos général 13 , ce que les éditeurs devaient savoir : ainsi s’expliquerait leur insistance sur l’état du texte. Ces feuillets ont été publiés à partir de 1797 ; les manuscrits, dispersés, en réapparaissent progressivement, le dernier en date ayant été localisé en 2015. Ce sont les sections dites « additionnelles », qui entretiennent avec l’Essai sur le goût des rapports évidents, mais témoignent de l’inachèvement de la réflexion.

La première publication d’Œuvres de Montesquieu, s’ouvrant avec l’Éloge dû à D’Alembert, se clôt avec l’Essai sur le goût, dont le titre porte également la mention « Fragment » 14  ; le texte est identique à celui de l’Encyclopédie. Mais en 1783 une nouvelle édition paraît dans les Œuvres posthumes de Montesquieu 15 , publiées à l’instigation de Secondat ; elle repart manifestement du manuscrit original, puisque le texte présente plusieurs différences non négligeables avec celui de l’Encyclopédie. Le titre est également nouveau : Réflexions sur les causes du plaisir qu’excitent en nous les Ouvrages d’Esprit et les productions des Beaux Arts. La tradition éditoriale mêlera parfois les caractéristiques de chaque texte, sans aucune cohérence, comme le fait remarquer ci-après Pierre Rétat.

On doit se demander ce qui a poussé Secondat à republier un article que la diffusion de l’Encyclopédie, l’édition des Œuvres de 1758 et la multiplication des publications séparées avaient largement fait connaître. Certes, le nouveau titre correspond davantage au contenu (sans qu’on puisse assurer qu’il soit plus authentique que le premier), et on relève plusieurs corrections judicieuses : certaines lectures paraissent préférables pour le sens ou la grammaire 16  ; ainsi le mot « castrat » est rétabli, alors que l’éditeur semblait avoir voulu l’éviter en 1757 en le remplaçant par l’impropre virtuosi ; le sous-titre « De la liaison accidentelle de certaines idées » vient en lieu et place de « De la sensibilité », ce qui rectifie sans doute là encore une intervention d’éditeur dans l’Encyclopédie ; un paragraphe critiquant les philosophes grecs 17 , et que l’on retrouve dans les Pensées, est supprimé, peut-être parce qu’il rompait l’ordre des idées ; en revanche est ajouté un autre passage des Pensées, avec un sous-titre qui reprend celui qui était modifié plus haut : « Autre effet des liaisons que l’ame met aux choses », alors même que Montesquieu semblait l’avoir exclu de l’ouvrage qu’il préparait 18 . Enfin, le texte se termine sur un point final.

C’est assez pour faire apparaître l’intérêt de ces variantes ; mais cela justifiait-il une nouvelle publication, près de trente ans après la mort de Montesquieu 19  ? L’ouvrage de 1783 ne présente aucun élément paratextuel expliquant cette démarche 20 . S’agirait-il tout simplement d’arracher l’Essai à l’orbite de l’Encyclopédie ? La publication des Œuvres de Montesquieu en 1758 y suffisait, et il n’était pas besoin de le réaffirmer. Peut-être faut-il faire intervenir la personnalité de Jean-Baptiste de Secondat, ouvert très jeune aux idées nouvelles, mais aussi correspondant régulier de Mme de La Ferté-Imbault, ennemie des Encyclopédistes ; c’est un chrétien qui en 1776 écrit au pape pour lui demander des indulgences plénières 21 . En 1783, est-il encore du côté des Philosophes ? Peut-être a-t-il aussi cherché à redonner corps à un « essai » qu’il jugeait trop peu mis en valeur dans sa publication initiale. Mais ces raisons nous intéressent moins que la conclusion qui s’impose : il faut accorder ici la plus grande attention à ces variantes, fondées sur la même source que l’article de l’Encyclopédie, un manuscrit relu avec d’autres yeux.

Les thèses et le plan de l’Essai sur le goût

Si le bref article de Voltaire (moins de deux colonnes) définit le goût comme « le sentiment des beautés & des défauts dans tous les arts », qui allie les facultés de « sentir » et de discerner, l’Essai de Montesquieu propose moins une réflexion sur ce sujet classique qu’une recherche, beaucoup plus personnelle, sur « les causes des plaisirs de notre âme ». Son objet est en effet de traiter de l’âme, cette « ouvrière éternelle », cette « philosophe qui commence à s’instruire » et dont la principale faculté est de « comparer » 22  ; or c’est « dans ses plaisirs » qu’« elle se manifeste davantage ». Ce qui intéresse Montesquieu au premier chef n’est donc pas l’inventaire du bon ou du mauvais goût ou les moyens de fonder les jugements de goût, mais une manière privilégiée d’appréhender l’activité de l’âme, autrement dit de l’esprit doué de sensibilité, ces deux aspects ne pouvant être dissociés 23  : une fois énoncée dans l’introduction l’idée que l’âme peut avoir des plaisirs purement intellectuels, tirés de son propre fonctionnement, toute la complexité de l’analyse vient justement de cette association. Se trouve ainsi dépassée toute distinction historique, comme en témoignent la gamme de ses exemples, empruntés aux beaux-arts comme à la littérature latine (et française, exceptionnellement), mais surtout le niveau de généralité auquel il se place.

Montesquieu trouve les raisons de ces plaisirs dans la manière dont les objets agissent sur l’esprit, ou plutôt stimulent les facultés naturelles de l’âme : ce cadre général est posé par l’introduction, qui définit le goût comme n’étant « autre chose que l’avantage de découvrir avec finesse & avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes. » La première section, « Des plaisirs de notre ame », pose un rapport de convenance entre l’âme et ses plaisirs : c’est la parfaite adaptation de l’objet aux capacités de l’esprit humain, et donc à celles de ses sens, qui détermine le plaisir ; le goût est alors défini comme « ce qui nous attache à une chose par le sentiment », la conscience que l’âme en acquiert permettant de former le goût « acquis », alors que le goût « naturel » est adhésion immédiate, spontanée, à l’objet ; mais cette distinction n’est pas mise à profit par la suite.

L’âme étant « faite pour penser, c’est-à-dire pour appercevoir », elle est fondamentalement mue par la curiosité ; l’étude de cette activité de l’âme à travers les choses sensibles comme les « ouvrages d’esprit » constitue le fil directeur à partir de la troisième section, « De la curiosité ». Cet appétit pour la nouveauté, qui s’oppose à la condamnation ancienne de la libido sciendi 24 , définit un premier principe de plaisir, lorsque l’âme voit « beaucoup de choses ou plus qu’elle n’avoit espéré d’en voir », qu’il s’agisse de paysages, de jardins ou de « grande[s] pensée[s] ». Les sections suivantes, « Des plaisirs de l’ordre », « Des plaisirs de la variété », « Des plaisirs de la symétrie », « Des contrastes », « Des plaisirs de la surprise », « Des diverses causes qui peuvent produire un sentiment », apparaissent comme autant de corollaires, car pour que la curiosité soit relancée sans se lasser, pour que l’esprit voie beaucoup sans se perdre ni se fatiguer, il faut ménager l’âme et renouveler son rapport aux objets, en conciliant des impératifs complémentaires : l’ordre appelle donc la variété, soutenue par la symétrie qui appelle elle-même les contrastes. La peinture, l’architecture, la sculpture, les belles-lettres, la danse, la musique, mais aussi les jeux de hasard et de société illustrent la démonstration, qui traite des plaisirs sous toutes leurs formes possibles.

Celle-ci se poursuit avec « De la sensibilité », qui marque une rupture puisque désormais est examiné ce qui dépend moins de l’objet que du sujet lui-même ; jusque-là étaient envisagées les lois générales du fonctionnement de l’âme ; c’est sur les particularités que Montesquieu insiste dans cette seconde partie, après en avoir introduit le principe dans les deux sections précédentes en évoquant les « idées accessoires » dans les « Plaisirs de la surprise » et la « multiplicité », ou surimpression, des causes dans les « Diverses causes qui peuvent produire un sentiment ». En 1783, la section suivante, « De la sensibilité », apparaît sous le titre « De la liaison accidentelle de certaines idées », plus justifié puisqu’y sont traitées les « idées accessoires » qui disposent l’âme à se faire des plaisirs « par les liaisons qu’elle met aux choses » ; dans cette édition s’intercale ensuite une section absente de l’Encyclopédie, « Autre effet des liaisons que l’âme met aux choses », dont le statut est problématique : peut-être était-elle biffée dans le manuscrit original, puisque ce paragraphe, copié dans les Pensées, y est dit exclu de l’ouvrage « sur le gout et les ouvrages d’esprit » ; de fait, cette évocation de la vie champêtre et de l’âge d’or rompt la continuité d’un développement consacré aux ressources que l’esprit trouve en lui-même. Ainsi, dans la section suivante, « De la délicatesse », est évoqué le raffinement qui donne à certains « beaucoup d’idées ou beaucoup de goûts accessoires ». Cette section permet de retrouver la notion de goût, singulièrement absente de tout ce qui précède au profit du seul « plaisir » ; mais elle disparaît ensuite entièrement, car de nouveau il n’est plus question que d’éclaircir ce qui plaît, avec « Du je ne sais quoi », qui évoque les grâces dans les traits, les manières, la parure, l’esprit.

Les deux sections suivantes, « Progression de la surprise » et « Des beautés qui résultent d’un certain embarras de l’ame », par un jeu assez simple de correspondances, reprennent sous cet angle nouveau des questions envisagées antérieurement, pour illustrer la complexité du fonctionnement de l’esprit et montrer combien il enrichit les plaisirs déjà évoqués à partir de l’apparence des objets : ainsi la section « Des contrastes » envisageait les antithèses d’expression et les contrastes visibles ; il est maintenant question des antithèses d’idées et des contrastes entre deux moments de la pensée ; l’idée initiale était de voir beaucoup et loin ; il s’agit maintenant de croire que l’on voit loin, d’en être détrompé et de découvrir qu’il existe toujours « des montagnes derrière les montagnes », autrement dit de faire l’apprentissage de l’idée d’infini à partir du sensible.

Tout n’est pourtant pas si manifeste dans la dernière section, comme en témoignent deux paragraphes (dont l’un est assez peu clair), rédigés différemment dans l’édition de 1783, ainsi que quelques remarques isolées sur l’aisance de l’artiste ou ses difficultés à composer (rapportées à une autre forme de « convenance » ou rapport, cette fois entre le créateur et les capacités de l’âme à recevoir), enfin tout un développement sur le bas et le noble : il s’agit manifestement, comme pour les sections dites additionnelles, de parties non intégrées à une démonstration générale rigoureuse, continue et progressive.

Autres points de résistance : non seulement, comme on l’a dit, la question du « goût acquis », à la fin de la première section (« Des plaisirs de notre ame »), n’est pas développée, mais on peut se demander dans quelle mesure la définition initiale du goût, supposée programmatique, comme « l’avantage de découvrir […] la mesure du plaisir » est réellement opératoire – la seconde partie de l’Essai, en étudiant la démarche réflexive par laquelle l’esprit renforce ses plaisirs en prenant conscience de sa relation à l’objet, peut en relever, mais est loin de l’illustrer parfaitement. Et surtout la très brève deuxième section, « De l’esprit » (dont il n’a justement pas été question jusque-là), ne présente aucune relation avec ce qui la précède ou ce qui la suit ; elle est même rédigée de manière étrange puisqu’elle reprend, sous deux formes différentes en quelques lignes, l’équivalence entre talent et esprit, ce qui apparaît comme une incompréhensible maladresse. Sa principale justification pourrait être qu’elle définit l’esprit comme un « genre » dans lequel s’inscrit le goût, à côté du génie, du talent, etc., et qu’elle rapporte le goût à « un certain plaisir délicat des gens du monde » – définition singulièrement réductrice, même si elle est à l’origine de la section « De la délicatesse », où réapparaît le goût comme faculté de juger. On est en fait tenté de voir là ce qu’on trouve si souvent dans les Pensées : l’embryon, ou le résidu (selon le point de vue), d’une réflexion en partie biffée et corrigée, ce qui expliquerait la redite ; celle-ci pouvait subsister dans le manuscrit original sous forme de « bulletin », donc matériellement isolé, mais aurait été intégrée au développement lors du recopiage ultérieur ; il a pu être jugé nécessaire car il permettait de rappeler la relation de l’esprit, dont il est constamment question dans l’ensemble du texte, et du goût, qui y apparaît si rarement après la section initiale « Des plaisirs de notre ame ».

On mesure ainsi la difficulté essentielle que pose l’Essai : il ne concerne le goût que dans la mesure où celui-ci est défini comme rapport entre l’esprit et « ce qui plaît », et non comme capacité à discriminer, voire à donner une « mesure du plaisir ». L’esprit n’apparaît pas pour autant passif, puisqu’il n’est justement affecté par le plaisir que dans la mesure où il est actif, capable d’apprécier sa propre activité et d’en tirer un nouveau plaisir : comme souvent chez Montesquieu, l’interaction impliquée par la notion de rapport aboutit à faire d’un effet une cause, suscitant à son tour de nouveaux effets. Autre constante de sa pensée : comme un bon gouvernement résulte d’un délicat équilibre entre des forces opposées, nos plaisirs reposent sur la balance subtile des contrastes et de la symétrie, de la variété et de l’unité ; et là encore, la tension ne doit pas se laisser voir, tant est fragile ce plaisir, ennemi de tout excès, qui doit permettre à l’âme de développer harmonieusement ses facultés, ou sa nature.

L’Essai sur le goût n’est donc finalement pas très éloigné d’un « essai sur le bonheur » dissocié de la morale, car il aurait trouvé dans les arts et les ouvrages d’esprit le moyen de conduire l’âme en lui laissant sa liberté et de l’arracher au plus grand des dangers, le sentiment d’anéantissement 25 . Dépassant l’opposition du sensible et de l’intelligible, de la pratique et de la théorie, du sentiment et du discours, de l’évidence et de l’analyse, qui structure traditionnellement, au risque de l’aporie, le débat sur le goût, Montesquieu révèle combien ce goût dont il parle si peu est au cœur d’une véritable pensée de l’homme.

Réception et lectures

Le caractère atypique de l’article n’en a pas facilité l’accueil et la compréhension, d’autant que la mise en valeur du nom de Montesquieu attirait les regards. Le Journal encyclopédique de mars 1757 s’y attarde, mais pour y voir seulement « quelques idées jettées au hazard, […] confiées à Mr. Diderot, qui en travaillant sur ce canevas, peut le rendre aussi précieux, que si l’Auteur du temple de Gnide y avoit mis la derniere main. » L’embarras est visible, et le reproche est même manifeste : si les idées de Montesquieu ont certes paru très justes, elles « ne sont peut-être ni assés profondes, ni assés neuves », et le travail d’édition qui aurait été nécessaire n’a pas été fait ; « en attendant », le journaliste réécrit un article entièrement différent qui, beaucoup plus classiquement, définit le goût comme « un sentiment fin & délicat » issu d’un long processus de raffinement 26 . De même le Dictionnaire littéraire, extrait des meilleurs auteurs anciens et modernes 27 , qui reproduit presque in extenso l’Essai, le fait suivre d’un commentaire sévère, évoquant même « l’ennui que plusieurs morceaux de l’article » aura causé au lecteur, et dont l’article de D’Alembert le dédommagera. On ne s’étonnera donc pas que dans l’Encyclopédie d’Yverdon, publiée entre 1770 et 1780, l’article « Goût » de Gabriel Mingard 28 , qui reproduit l’article de D’Alembert en l’introduisant de manière très élogieuse, s’abstienne de toute mention de Montesquieu. La tradition encyclopédique ne tarde donc guère à l’oublier.

L’Essai sur le goût étant intégré aux Œuvres en 1758, il fait pleinement partie du corpus des œuvres de Montesquieu ; on le retrouve dans toutes les éditions d’Œuvres complètes de Montesquieu, en français ou traduites, qui suivent celle-ci. Mais il retient peu l’attention. Lors de la publication de 1758, il est à peine mentionné par le Journal encyclopédique 29  ; tout juste note-t-on qu’en 1758 Le Génie de Montesquieu d’Alexandre Deleyre en reprend quelques paragraphes 30 . Il ne suscite ensuite guère d’intérêt qu’avec la publication de fragments inédits (les « sections additionnelles »), sans que les thèses elles-mêmes soient réellement prises en compte 31 .

La publication des Pensées (1899-1901) et des Voyages (1894-1896), qui permettent de fonder une analyse plus cohérente, était un préalable indispensable à la reconsidération de l’ouvrage ; mais ce n’est pas avant la seconde moitié du XXe siècle que celle-ci s’opère, dans le cadre des études sur Montesquieu 32 .

Catherine Volpilhac-Auger, 2020

Éditions et manuscrits

Les additions, encadrées par une double barre verticale « ǁ », sont dues à Catherine Volpilhac-Auger (2020).

Essai sur le goût

L’Essai sur le goût dans les choses de la nature et de l’art a été publié pour la première fois en 1757 dans l’article « Goût » de l’Encyclopédie 33 . Une courte introduction des éditeurs le présente comme un « fragment » « trouvé imparfait » dans les papiers de Montesquieu. Aucun manuscrit n’en a été retrouvé.

L’édition des Œuvres de 1758 reproduit le texte de l’Encyclopédie, en conserve le titre, auquel est ajouté le mot Fragment 34 . Ce titre devient commun jusqu’aux Œuvres posthumes de 1783 (dont Jean-Baptiste de Secondat a fourni les textes), qui lui substituent Réflexions sur les causes du plaisir qu’excitent en nous les Ouvrages d’Esprit et les productions des Beaux Arts. Cette version se caractérise également par quelques variantes dans le texte et les titres des sections, et par l’adjonction d’une section « Autre effet des liaisons que l’ame met aux choses » 35 .

En dehors des éditions collectives des œuvres, l’Essai est très souvent publié avec le Temple de Gnide ou les Romains 36  ; on le trouve même, avec l’article de Voltaire et le texte de D’Alembert, à la fin d’un Essai sur le goût d’Alexander Gerard, traduit par Eidous, où « Fragment » devient « Fragment imparfait trouvé parmi les papiers de feu M. le Président de Montesquieu » 37 .

Après la publication des Œuvres posthumes de 1783, les éditeurs choisissent parfois la nouvelle version du titre et du texte qu’elles proposent, mais adoptent aussi très souvent une position incertaine, revenant au titre de 1757 ou de 1758 tout en intégrant les variantes de 1783, opérant même une sélection arbitraire de certaines variantes : ainsi l’édition Plassan offre au lecteur un texte totalement hétéroclite. À partir de l’édition Lefèvre de 1816, on revient en général au titre primitif (sans l’adjonction de « Fragment »), on adopte le plus souvent le texte de 1783, mais en l’assortissant d’un bon nombre de variantes de celui de l’Encyclopédie 38 . Il serait oiseux d’entrer dans plus de détail : la tradition textuelle de l’Essai (titre et texte du « fragment » primitif) brille par un manque de cohérence qui, paradoxalement, se manifeste moins dans le cas des fragments publiés ultérieurement.

Les « sections additionnelles »

En effet plusieurs sections additionnelles ont paru à l’extrême fin du XVIIIe siècle et au tout début du XIXe. D’abord « Des règles », dans l’édition Plassan des Œuvres 39 , puis « Plaisir fondé sur la raison », « De la considération de la situation meilleure » et « Plaisir causé par les jeux, chutes, contrastes », publiées par Walckenaer dans les Archives littéraires de l’Europe en 1804 40 . Ces quatre fragments ǁqui en fait n’en constituent que troisǁ sont ajoutés au texte primitif à partir de l’édition Lefèvre de 1816.

Une note de l’édition Plassan et surtout les périodiques des années 1796 et 1797, enfin une lettre de 1843 nous renseignent sur les circonstances dans lesquelles Walckenaer prétend avoir acquis le manuscrit de ces derniers fragments : circonstances confuses qui font l’objet de démentis et de déclarations contradictoires 41 .

Mais les manuscrits nous sont parvenus, à l’exception de celui du premier fragment, « Des règles », pour lequel la source unique est l’édition dans les Archives littéraires de l’Europe, qui corrige la version de l’édition Plassan, que Walckenaer déclare fautive 42 .

Le manuscrit de « Plaisir fondé sur la raison » a été acquis en novembre 1999 par la bibliothèque municipale de Bordeaux (Ms 2194) 43 . C’est un simple feuillet (286 × 201 mm) qui présente un manque important dans la marge gauche (95 × 50 mm) : cette partie qui a été découpée contenait, d’après la transcription de Walckenaer, une note de Montesquieu, que nous reproduisons, contrairement aux éditeurs antérieurs qui l’ont ignorée faute d’avoir consulté les Archives littéraires de l’Europe. Walckenaer a en effet découpé lui-même ce fragment de fragment, séparable sans dommage pour le reste vu sa situation marginale, comme il l’explique au comte Orlov 44 dans la lettre qui accompagne ce minuscule et quasiment illisible autographe 45 . On lit dans la marge supérieure du recto : « manuscrit de Montesquieu » avec le paraphe de Walckenaer et en dessous, d’une autre main : « certifié par Walkenaer son biographe ». Le manuscrit a fait partie de la collection de Gères, dont il porte le cachet 46 . Il paraît évident qu’il comportait un deuxième feuillet, car le texte s’interrompt au milieu d’une phrase. ǁJusqu’en 2015, la fin n’était connue que par la publication qu’en avait donnée Walckenaer en 1804 ; la découverte d’un feuillet acquis par un collectionneur privé a permis de combler cette lacune et de restituer pour la présente édition la rédaction de ce texte dans son mouvement et ses hésitations 47

Le manuscrit du dernier fragment, « De la considération de sa situation meilleure » ǁ(nous donnons ce titre comme étant le seul de la main de Montesquieu)ǁ se trouve dans un recueil d’autographes conservé à la Bibliothèque nationale de France (NAF 717) où il occupe les feuillets 28 et 29. De dimensions semblables à celles du manuscrit de Bordeaux (288 × 200 mm), l’un d’eux (f. 28), porte aussi une mention marginale de Walckenaer : « Manuscrit de Montesquieu » et « Manuscrit de Montesquieu imprimé pour la première fois dans les archives littéraires avec deux autres fragments – ils viennent de Mr de Secondat Walkenaer » 48 . Ce feuillet doit être celui que, dans la lettre au comte Orlov, Walckenaer dit avoir donné à la Bibliothèque royale, probablement entre la publication dans les Archives littéraires (1804) et la date présumée de la lettre, vers 1820 49 , deux autres, certainement l’actuel manuscrit de Bordeaux ǁet le manuscrit découvert en 2015ǁ, restant alors en sa possession. Des deux feuillets, il a peut-être choisi de donner le moins raturé (le folio 28), dont le titre n’est pas de la main de Montesquieu, et dont le premier alinéa est manifestement la suite du folio 29 ǁ : on a donc affaire, non à deux, mais à un seul fragment (ou section)ǁ. Cette supposition permettrait d’expliquer l’inversion des feuillets 50 , qui cependant, à notre avis, était déjà faite lorsque Walckenaer en a pris possession : en effet, le titre ajouté tardivement, « Plaisir causé par les jeux chutes contrastes », fait fi de l’ordre évident des idées d’un folio à l’autre. Dans la publication de 1804 il a rétabli cet ordre, tout en conservant le titre à une place indue. Les mentions marginales inscrites par lui-même prouvent encore que cette inversion est antérieure à la foliotation du recueil de la Bibliothèque nationale.

ǁL’erreur qui fait inscrire un titre en tête du deuxième feuillet 51 et intervertir les deux feuillets est riche d’enseignements : elle manifeste que Montesquieu n’a sans doute eu aucune part à ce classement comme à ce titre, qui d’ailleurs rend mal compte du texte, et jette le même doute sur l’autre titre non autographe, « Plaisir fondé sur la raison » (celui du manuscrit de Bordeaux). Il faut donc voir là l’intervention de Jean-Baptiste de Secondat, peu après la mort de son père puisqu’apparaît encore la main du secrétaire qui est resté quelque temps auprès de lui, Florence Fitz-Patrick. Secondat a accumulé les fragments pouvant être incorporés au dossier « Goût » mais a dû renoncer à ceux-là, tant ils paraissent indépendants du développement général.

Autographes, ces manuscrits ont peu de chances d’être tardifs : à partir de 1735, et si l’on excepte la copie d’articles plus ou moins longs des Pensées, le plus souvent Montesquieu dicte ses textes à un secrétaire. Les recherches de Claire Bustarret permettent d’aller plus loin. Elles font apparaître que les trois manuscrits relèvent du même lot de papier, dit « BNF85 », malgré les incertitudes dues à l’opacité et l’irrégularité de l’épair. Une piste mérite d’être suivie, qui rapproche ce papier de celui d’une lettre envoyée d’Italie 52 . Si ces résultats devaient être confirmés, ils renforceraient l’idée que ces réflexions, loin d’être suscitées par la demande de D’Alembert, datent du voyage d’Italie.ǁ

Walckenaer a d’abord donné le fragment « Des règles » pour l’édition Plassan parce qu’il le jugeait plus aisément publiable. En l’absence du manuscrit, nous ne pouvons en juger. En revanche il a pendant quelque temps considéré que les autres fragments étaient trop « informes » pour être livrés au public : ce sont en effet des manuscrits en cours d’élaboration, avec de grandes parties biffées et de multiples corrections qui forment des strates difficilement discernables, sauf le manuscrit du feuillet 28.

« Des règles » est intégré aux Œuvres dès l’édition Decker en 1799 (t. VI, p. 333-334) et aux Œuvres mêlées et posthumes de l’édition stéréotype de Didot en 1807 (t. I, p. 179-180). L’ensemble des quatre fragments est joint à partir de l’édition Lefèvre de 1816.

L’édition Masson reproduisant au tome premier celle de 1758, Xavier Védère est contraint de donner à part (t. III, p. 529-535) les fragments additionnels, sans tenir aucun compte de l’édition de 1783. Enfin Charles Beyer retourne au texte de l’Encyclopédie, en numérote les sections, y insère la section ajoutée en 1783 et donne quelques variantes choisies des Œuvres posthumes.

Principes de l’édition

L'affichage peut varier selon la taille de l'écran, introduisant un léger décalage des appels de notes et de la ponctuation, auquel on peut remédier en jouant sur la largeur des panneaux (Variantes ou Manuscrit ; Texte ; Notes ; Annotations).

Les additions, encadrées par une double barre verticale « ǁ », sont dues à Catherine Volpilhac-Auger (2019).

Les diverses origines du texte, retracées plus haut, commandent également le recours à plusieurs sources textuelles.

Pour toute la partie publiée avant la Révolution, nous avons choisi le texte de l’Encyclopédie, en respectant la présentation primitive des sections. L’importance du texte fourni par les Œuvres posthumes a été soulignée plus haut ; on en trouvera donc ici les variantes, dont l’intérêt, autrement dit la supériorité, est signalé quand il le mérite.

L’un des fragments acquis par Walckenaer, « Des règles », est connu par l’édition qu’il en a donnée en 1804 afin de corriger la première édition (Plassan) 53 , qu’il jugeait – avec raison – défectueuse.

Le manuscrit des deux derniers fragments nous permet enfin d’en donner une édition critique fondée sur l’autographe. Personne n’avait encore pu le faire pour « Plaisir fondé sur la raison », dont le manuscrit n’était pas connu ǁ(la découverte de 2015 a permis de compléter l’édition de cette section)ǁ. Pour les deux autres, Xavier Védère dans l’édition Masson et Charles Beyer dans son édition de l’Essai sur le goût avaient consulté le manuscrit de la Bibliothèque nationale, mais les principes d’édition adoptés par l’un et l’autre ne rendaient pas compte de toutes les hésitations du texte, intégraient arbitrairement des parties biffées, et laissaient place à un compromis bizarre et aléatoire avec les lectures de Walckenaer et les modifications qu’il avait apportées.

ǁLes erreurs des premières éditions avaient été signalées en variantes dans l’édition des Œuvres complètes de 2006, comme étant à l’origine « d’une longue tradition qu’on ne peut ignorer ». C’est là que pourront les trouver les lecteurs soucieux de connaître l’historique (ou la préhistoire) de l’édition et de comprendre l’origine de certaines interprétations. Nous avons pris ici un autre parti : ne retenir que le texte de Montesquieu, tel que nous pouvons le connaître actuellement.ǁ

Pierre Rétat, 2006

Les textes

Essai sur le goût

Source : Encyclopédie, t. VII, 1757 (variantes, « OP 1783 » : Œuvres posthumes).

Sections additionnelles

[1] Des règles

Source : Walckenaer, « Lettre aux rédacteurs », Archives littéraires de l’Europe, 1804, t. II, p. 301-311.

[2] Plaisir fondé sur la raison

Sources : Le texte a pu être reconstitué à partir de trois sources.

Les deux premières pages proviennent d’un manuscrit de Bordeaux, Ms 2194, qui avait été découpé pour isoler la seule note de Montesquieu (outre la note de régie), « J’ai ouï-dire […] » ; nous reproduisons celle-ci d’après Walckenaer, « Lettre aux rédacteurs », Archives littéraires de l’Europe, 1804, t. II, p. 307.

La seconde partie de ce manuscrit (que nous dénommons « f.2 »), écrite au recto seulement, avait également été découpée ; elle est entrée en 2015 dans une collection privée (nous remercions l’actuel possesseur de nous avoir permis de la consulter et de l’utiliser).

Le manuscrit est autographe, sauf le titre, du secrétaire S (1754-1755).

[3] De la considération de sa situation meilleure

Source : Bibliothèque nationale de France, NAF 717, f. 29-28. Sur l’interversion de l’ordre des feuillets, voir ci-dessus.

Le manuscrit est autographe, sauf un titre ajouté au feuillet 28, du secrétaire S (1754-1755).

Transcription

Conformément aux principes adoptés par les publications de la Société Montesquieu, le texte des imprimés est reproduit fidèlement (orthographe, ponctuation, typographie) ; les coquilles manifestes (purement typographiques) ont été corrigées silencieusement.

Le texte des manuscrits est reproduit fidèlement, mais non paléographiquement ni diplomatiquement, conformément aux principes adoptés par les publications de la Société Montesquieu à partir de 2008. Le principe est celui d’une transcription linéaire qui rende compte de la succession des opérations d’écriture et de ce qui fait sens; certaines dispositions propres à l'édition numérique ont été introduites.

  • Les lettres, mots et phrases biffés ou raturés apparaissent biffés : xxxx ;
  • les passages biffés à grands traits apparaissent encadrés ; le début et la fin en sont signalées par de petites accolades : {xxx} ;
  • les lettres, mots et passages non déchiffrés apparaissent entre deux croix : †…† ;
  • les passages ajoutés, dont la position, déterminée par l’espace libre sur le papier et non par une quelconque intention (au-dessus ou en dessous des lignes, ou dans les marges gauche et droite, ou encore entre les lignes), sont encadrés par des flèches, ascendante au début du passage, descendante à la fin, pour indiquer le retour au niveau du texte (dans les éditions imprimées des Œuvres complètes, le début était marqué par une flèche ascendante, la fin par le signe « + ») ;
  • le passage d’un folio à l’autre est indiqué dans le texte entre crochets : [f.24r], [f.24v] ; il comporte aussi le lien vers l’image correspondante du manuscrit quand celui-ci est disponible en ligne ;
  • les titres sont centrés s’ils le sont sur le manuscrit ; les autres dispositions sur la page ne sont pas signalées, sauf si elles présentent un intérêt particulier ;
  • les particularités graphiques et orthographiques (y compris l’accentuation) sont scrupuleusement respectées, mais les majuscules sont supprimées pour les noms communs (le roi, le comte…), rétablies pour les noms de peuples, de personnes et de lieu. Elles sont rétablies en tête de phrase ;
  • les mots liés sont séparés (« parceque » est transcrit « parce que ») ; l’apostrophe est rétablie (« lun » est transcrit « l’un »), mais non le trait d’union (« avez vous ») ; les mots séparés ne sont pas liés (« lors que ») ;
  • les abréviations sont développées entre crochets quand cela semble nécessaire ;
  • les mots et lettres rétablis (en raison d’une erreur ou d’une altération du papier) sont placés entre crochets carrés « [xxx] » ; un commentaire est ajouté en note, pour les distinguer du développement des abréviations (voir alinéa précédent) ;
  • dans les cas où le manque de ponctuation rend le texte inintelligible ou ambigu, on sépare les phrases par la ponctuation appropriée entre crochets : [.], [,], [:], [?]. Le mot suivant ne porte pas de majuscule ;
  • les notes de Montesquieu, qui souvent ne comportent pas d’appel, sont numérotées par ordre alphabétique ;
  • les notes de régie, sans appel, sont signalées par un pictogramme en forme de losange ;
  • les textes étant entièrement autographes, aucune indication de scripteur n’est requise, sauf pour deux interventions de la main S signalées ci-dessus : le titre de la section additionnelle 2 et un titre ajouté au milieu de la section 3 (signalé en note).

Notes

1 Tome VII, 1757, p. 761b-767b.

2 « Nous joindrons à cet excellent article, le fragment sur le goût, que M. le président de Montesquieu destinoit à l’Encyclopédie, comme nous l’avons dit à la fin de son éloge, tome V. de cet Ouvrage ; ce fragment a été trouvé imparfait dans ses papiers : l’auteur n’a pas eu le tems d’y mettre la derniere main ; mais les premieres pensées des grands maîtres méritent d’être conservées à la postérité, comme les esquisses des grands peintres. »

3 « *La gloire de M. de Montesquieu, fondée sur des ouvrages de génie, n’exigeoit pas sans doute qu’on publiât ces fragmens qu’il nous a laissés ; mais ils seront un témoignage éternel de l’intérêt que les grands hommes de la nation prirent à cet ouvrage ; & l’on dira dans les siecles à venir : Voltaire & Montesquieu eurent part aussi à l’Encyclopédie. »

4 Tome V, 1755, p. III-XVIII.

5 De ce fait, ces deux articles sont rédigés par Jaucourt, et sont fortement inspirés par L’Esprit des lois.

6 Horace, Art poétique, v. 1028 (« Il est difficile de bien parler des sujets généraux »). La lettre est connue par l’édition des Œuvres posthumes de D’Alembert, Paris, Pougens, an VII (1799), t. I, p. 422-423 (avec la date fausse du 16 novembre 1765) ; voir aussi la lettre de D’Alembert à Duché du 27 novembre 1753 : « A propos de President, le Montesquieu m'a ecrit une assez jolie lettre. Il ne veut point de democratie et despotisme mais il est tenté dit il de prendre l'article Goût ? Vous ne vous en seriés jamais douté ny moy non plus. » (D’Alembert, Correspondance, 53.26).

7 Voir sa lettre à Guasco du 8 décembre 1754 (OC, t. 21, à paraître) : « à l’égard de mes voyages, je vous promets que je les metterai en ordre, désque j’aurai un peu de loisir, & nous deviserons à Paris sur la forme que je leurs donnerai ».

8 Lors d’une discussion avec Jean-Jacques Bel sur la nature du goût (« sentiment » ou discussion), à propos de l’ouvrage de Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719) : OC, t. 18, lettre 236.

9 Voir Annie Becq, « Les Pensées et l’Essai sur le goût », Revue Montesquieu 7 (2003-2004), p. 57-65 et Eszter Kovács, « Critique (littéraire) », Dictionnaire Montesquieu.

10 Il n’est nullement besoin, comme le fait Charles Beyer (introduction à l’édition de l’Essai sur le goût, Genève, Droz, 1967, p. 32), de supposer là un « dossier ouvert » sur le modèle recommandé par les oratoriens, comme le voulait Henri Roddier, Revue d’histoire littéraire de la France, 1952, p. 441-444 : on connaît maintenant beaucoup mieux les méthodes de travail de Montesquieu, et on sait qu’elles ne doivent rien à cette pratique. Il s’agit plutôt d’un ouvrage en cours, dont il réutilisera des fragments comme il en a l’habitude.

11 La ressemblance entre cet éloge et celui que Maupertuis prononce à l’Académie de Berlin laisse supposer que la source est la même.

12 Voir Catherine Volpilhac-Auger, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, 2011, p. 164-168.

13 Voir la section suivante, due à Pierre Rétat (2006), avec nos additions, et du même « La publication des derniers fragments de l’Essai sur le goût », Revue Montesquieu 6, 2002, p. 231-240.

14 Londres [Paris, Moreau], 1758, trois volumes in-quarto ; t. III, p. 609-638.

15 « Londres, et se trouve à Paris, chez de Bure fils Aîné », p. 135-200.

16 Par exemple « l’idée de son existence opposée au sentiment du néant » au lieu de « […] au sentiment de la nuit » ; « elle a cette variété qui la fait regarder avec plaisir » au lieu de « […] qui fait regarder avec plaisir » ; « la peinture divise en grandes masses ses clairs & ses obscurs » au lieu de « la Peinture divise en grande masse […] » ; « deux îles […] qui sont […] le séjour » au lieu de « deux îles […] qui est […] le séjour ». D’autres sont moins nettes (« se font une infinité de sensations » au lieu de « se sont fait […] »). Certaines aussi sont des erreurs pures et simples de la nouvelle édition. Nous avons qualifié ces variantes chaque fois que cela nous a paru présenter un intérêt.

17 « Les anciens n’avoient pas bien démêlé ceci […] plus rien » (§4).

18 Pensées, nº  108.

19 L’intérêt matériel ne peut avoir aucune part dans cette affaire : Secondat est un riche propriétaire foncier, et il n’a rien à gagner avec cet ouvrage.

20 Sur les différentes raisons qui justifient chacune des autres œuvres présentes dans cette publication, voir Un auteur en quête d’éditeurs, p. 164-168.

21 François Cadilhon, Jean-Baptiste de Secondat de Montesquieu. Au nom du père, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2008, p. 140-141.

22 Respectivement Pensées, nos 1675 et 1341, et Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères (1736-1739 ?), OC, t. 9, 2006, p. 252. Voir Céline Spector, « Âme », Dictionnaire Montesquieu.

23 Annie Becq, dans son introduction et son annotation de l’Essai sur le goût (OC, t. 9, 2006), montrait bien comment la dualité telle qu’elle apparaît chez Descartes ou les cartésiens est ici dépassée.

24 Voir Céline Spector, « L’Essai sur le goût de Montesquieu : une esthétique paradoxale », dans Montesquieu, œuvre ouverte ? (1748-1755), Naples, Liguori, 2005, « Cahiers Montesquieu » nº  9, p. 193-214.

25 Notre âme, « suite d’idées […] soufre quand elle n’est pas occupée[,] comme si cette suite etoit interompüe et qu’on menacat son existence » (Pensées, nº  1675). L’usage de la première personne du pluriel et le ton d’exhortation (« Examinons donc notre ame ») au début de l’Essai sur le goût, semblent plaider en faveur de cette interprétation.

26 Journal encyclopédique, mars 1757, p. 5-6.

27 Dictionnaire littéraire, Liège, Les libraires associés, 1768, t. I, p. 364.

28 Tome XX, p. 31-52.

29 Journal encyclopédique, 15 septembre 1758, p. 13.

30 Le Génie de Montesquieu, « Amsterdam, Arkstée et Merkus », chap. XIII, p. 263-276.

31 Sur les différentes republications, voir ci-après. Edmund Burke en donne une traduction abrégée dès 1758 dans la revue qu’il lance alors, Annual Register : The Edinburgh Society for the encouragement of arts, sciences, manufactures and agriculture avait proposé en 1755 une médaille d’or pour le meilleur « essai sur le goût » ; elle la remit l’année suivante à Alexander Gerard, dont An Essay on Taste fut publié en 1759 à Londres (A. Millar, A. Kincaid, J. Bell [consulter]), accompagné de traductions anglaises des trois composantes de l’article « Goût » (voir ci-après).

32 On se référera avec profit à Annie Becq, introduction et annotation à l’Essai sur le goût (OC, t. 9, 2006, p. 461-486). Plusieurs articles du volume Montesquieu. Du goût à l’esthétique, Jean Ehrard et C. Volpilhac-Auger dir., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, « Mirabilia », 2007, portent sur l’Essai sur le goût ou en traitent largement ; pour une bibliographie plus générale, voir p. 273-285. Voir aussi Céline Spector, « Essai sur le goût  » et « Âme », Dictionnaire Montesquieu.

33 Encyclopédie, t. VII, 1757 : l’article « Goût, s. m. (Physiolog.) », signé Jaucourt, est suivi de « Goût, s. m. (Gramm., Littérat. & Philos.) », qui comprend d’abord l’article de Voltaire (p. 758a-761b), le texte de Montesquieu (p. 761b-767b), enfin les « Reflexions sur l’usage & sur l’abus de la Philosophie dans les matieres de goût » (p. 767b-770b), signé (O), c’est-à-dire D’Alembert, et désigné comme un morceau lu à l’Académie le 14 mars 1757. L’ensemble d’articles se termine par de courtes rubriques, « Goût en architecture », « Goût du chant, en musique » et « Goût en peinture », respectivement par Blondel (P), Rousseau (S) et Landois (R).

34 Œuvres, 1758, t. III, p. 609-638 ; le texte se termine sur les points de suspension qui suivent « avantage » ; les sections sont séparées par un filet double, gras et maigre, les titres sont en capitales italiques.

35 Le texte en est, à une phrase près, celui d’une des Pensées (nº  108), encore inédites en 1783.

36 Voir les bibliographies du Temple de Gnide (OC, t. 8, p. 358-361) et des Romains (OC, t. 2, p. 73-78) établies par C. P. Courtney. On remarque un grand nombre de ces éditions in-douze dans les années 1760 et 1770. On retrouve aussi l’Essai dans les Opuscules de M. de Montesquieu, ou dans le Petit Portefeuille de monsieur de Montesquieu (1759), etc.

37 Paris, Delalain, 1766, traduction de la seconde édition anglaise (1764) déjà augmentée des « dissertations » des trois auteurs français.

38 L’édition Ravenel de 1834, qui adopte le titre de 1757, indique qu’elle suit la version de 1783 « donnée par le fils de Montesquieu, en ayant soin toutefois de conserver en variantes les différences notables qui se trouvent entre les deux textes » (p. 587). Certaines éditions (Dalibon, 1822, Parrelle, 1826) admettent la section ajoutée en 1783 sans tenir compte de la modification apportée au titre de la précédente en fonction de cette adjonction. Quant au mélange des variantes, on constate par exemple que l’édition Lefèvre de 1816 adopte seize variantes de 1783 mais en garde dix de 1757, l’édition Laboulaye dix-sept de 1783 et onze de 1757.

39 Tome III, an IV, p. 287-288 ; le texte est repris, avec les autres inédits de l’édition Plassan, dans les Œuvres posthumes de 1798, dans les deux formats in-douze et in-octavo.

40 Tome II, p. 301-311 ; le manuscrit de la seconde de ces sections donne à lire en réalité « de sa situation meilleure ».

41 Voir sur ce point P. Rétat, « La publication des derniers fragments de l’Essai sur le goût », Revue Montesquieu 6, 2002, p. 231-240.

42 Voir la note de Walckenaer dans les Archives littéraires de l’Europe, t. II, p. 305 : « Je publie ce fragment, quoique déjà imprimé, parce qu’il s’est glissé des fautes graves dans la copie qu’en a faite M. Bernard » (un des éditeurs de l’édition Plassan). Le manuscrit devait comprendre trois feuilles, selon la lettre citée par P. Rétat, p. 233.

43 Il a été vendu par J. A. Stargardt, Autographenhandlung, Berlin.

44 Le comte Grigori Vladimirovitch Orlov (1771-1826), sénateur et écrivain, a constitué une importante collection d’autographes lors d’un long séjour à Paris jusqu’en 1824, devenue le fonds nº  166 de la section des sources écrites du Musée historique de Moscou. Ces informations ont été communiquées aux participants du colloque « Montesquieu du nord au sud » par Nadedza Plavinskaia, de l’Institut d’histoire universelle de l’Académie des sciences de Russie. Nous remercions Edgar Mass de cette précieuse information.

45 C’est pourquoi Walckenaer transcrit « ce peu de mots de Montesquieu » à l’intention de leur destinataire, tout en rappelant que, quoique le « morceau » auquel elles appartiennent « ait été imprimé, ces lignes ne l’ont point été ». Il indique leur place, en marge, dans « la dernière édition de Montesquieu par Lequien in-8° 1819 ».

46 « Collection Jules de Gères Mony » ; d’autres documents concernant Montesquieu à la bibliothèque de Bordeaux viennent du vicomte de Gères (1817-1878).

47 Les observations de Claire Bustarret sur la ligne de découpe comme sur l’origine du papier (BNF85 selon les données de la base MUSE des papiers de Montesquieu) ont pleinement confirmé cette identification, suggérée par la continuité du texte.

48 Marge supérieure du feuillet 28r ; le feuillet 29 ne porte aucune mention.

49 « J’avais trois chapitres inédits de ce petit ouvrage de Montesquieu […] J’ai donné un de ces chapitres à la Bibliothèque du Roi qui n’avait pas d’écriture de Montesquieu. » La lettre peut être située entre 1819, date de l’édition Lequien, et 1821, date de la livraison de la Biographie universelle où se trouve l’article « Montesquieu » rédigé par Walckenaer qui en annonce la parution.

50 Les deux folios portent une estampille du Second Empire, le folio 28 au recto et le 29 au verso, probablement apposées lorsque le deuxième est entré à la Bibliothèque impériale et a été réuni au premier. Ils faisaient partie des autographes exposés de la fin du XIXe siècle jusqu’en 1914 dans la Galerie Mazarine, et dont la plupart ont servi à composer le manuscrit coté NAF 717. ǁCette durée d’exposition explique que des passages en marge soient désormais pratiquement indéchiffrables ; nous avons dû renoncer à les publier, et même à reproduire les quelques mots épars que nous sommes parvenue à lire.ǁ

51 Nous avons rétabli l’ordre logique.

52 Ms 2501/12/1 (OC, t. 18, lettre 339, 26 décembre 1728) ; le filigrane de ce papier est « 1723 », celui des fragments est « 1722 » ou « 1729 » (lecture incertaine).

53 Voir ci-dessus.