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Éditions fictions poesies lettres persanes [LETTRE SUPPLÉMENTAIRE 9]

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VAR1 a, b veut-il donc

VAR2 C plaindre, et je

VAR3 a, b parler de

Lettres Persanes

[LETTRE SUPPLÉMENTAIRE 9] 1

Zachi 2 à Usbek.
A Paris.

O Ciel ! un barbare m’a outragée jusques dans la manière de me punir ! Il m’a infligé ce châtiment qui commence par allarmer la pudeur ; ce châtiment qui met dans l’humiliation extrême ; ce châtiment qui ramène, pour ainsi dire, à l’enfance 3 .

Mon ame, d’abord anéantie sous la honte, reprenoit le sentiment d’elle-même, & commençoit à s’indigner, lorsque mes cris firent retentir les voutes de mes appartemens. On m’entendit demander grace au plus vil de tous les humains, & tenter sa pitié, à mesure qu’il étoit plus inexorable.

Depuis ce temps, son ame insolente & servile s’est élevée sur la mienne. Sa présence, ses regards, ses paroles, tous les malheurs viennent m’accabler. Quand je suis seule, j’ai du moins la consolation de verser des larmes : mais, lorsqu’il s’offre à ma vue, la fureur me saisit ; je la trouve impuissante ; & je tombe dans le désespoir.

Le tigre ose me dire que tu es l’auteur de toutes ces barbaries. Il voudroit m’ôter mon amour, & profaner jusques aux sentimens de mon cœur. Quand il me prononce le nom de celui que j’aime, je ne sçais plus me plaindre ; je ne puis plus que mourir.

J’ai soutenu ton absence, & j’ai conservé mon amour, par la force de mon amour. Les nuits, les jours, les momens, tout a été pour toi. J’étois superbe 4 de mon amour même ; & le tien me faisoit respecter ici. Mais à présent.... Non, je ne puis plus soutenir l’humiliation où je suis descendue. Si je suis innocente, reviens pour m’aimer : reviens, si je suis coupable, pour que j’expire à tes pieds.

Du serrail d’Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.




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1 Première publication : Œ58, où cette lettre porte le numéro 157.

2 Alors que, dans l’édition A, Roxane était la seule à répondre à Usbek, avec l’ajout de deux lettres (celle-ci et la suivante), sa plainte est reprise par deux voix, nettement différenciées.

3 Anecdote empruntée à l’Empire byzantin, d’après le président Cousin, Histoire byzantine , chapitre iv de Nicéphore, comme nous l’apprend ce passage presque identique du manuscrit de L’Esprit des lois : « L’histo[i]re nous raporte de quelle maniere le pr[e]mier eunuque de l’imperatrice femme de Justinien second la gouverna il la tint sous la crainte de ce chatiment qui commence par allarmer la pudeur, qui met dans l’humiliation extreme, et ramene a l’enfance » (OC, t. 4, p. 482  ; passage supprimé dans l’imprimé). La même expression, et dans le même contexte (punition administrée par un Premier eunuque), se trouve textuellement dans l’ Histoire véritable (livre III ; OC, t. 9, p. 158). Voir Catherine Volpilhac-Auger, « Du bon usage de la fessée », Revue Montesquieu n o 3, 1999, p. 187-190 ; la comparaison montre que l’idée essentielle revient à « [b]rutalité, intimidation, et non érotisme » (p. 189).

4 « Orgueilleux, arrogant, qui s’estime trop […] » (Académie , 1694).