[LETTRE SUPPLÉMENTAIRE 9]
1
Zachi
2
à
Usbek.
A Paris.
O Ciel ! un barbare m’a outragée jusques dans la manière de me punir !
Il m’a infligé ce châtiment qui commence par allarmer la pudeur ; ce
châtiment qui met dans l’humiliation extrême ; ce châtiment qui ramène,
pour ainsi dire, à l’enfance
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.
Mon ame, d’abord anéantie sous la honte, reprenoit le sentiment d’elle-même,
& commençoit à s’indigner, lorsque mes cris firent retentir les voutes de
mes appartemens. On m’entendit demander grace au plus vil de tous les humains,
& tenter sa pitié, à mesure qu’il étoit plus inexorable.
Depuis ce temps, son ame insolente & servile s’est élevée sur la mienne. Sa
présence, ses regards, ses paroles, tous les malheurs viennent m’accabler. Quand
je suis seule, j’ai du moins la consolation de verser des larmes : mais,
lorsqu’il s’offre à ma vue, la fureur me saisit ; je la trouve
impuissante ; & je tombe dans le désespoir.
Le tigre ose me dire que tu es l’auteur de toutes ces barbaries.
Il voudroit m’ôter mon amour, & profaner jusques aux sentimens de mon cœur. Quand
il me prononce le nom de celui que j’aime, je ne sçais plus me
plaindre ; je ne puis plus que mourir.
J’ai soutenu ton absence, & j’ai conservé mon amour, par la force de mon
amour. Les nuits, les jours, les momens, tout a été pour toi. J’étois superbe
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de mon amour même ; & le tien me faisoit respecter ici. Mais à
présent.... Non, je ne puis plus
soutenir l’humiliation où je suis descendue. Si je suis innocente, reviens pour
m’aimer : reviens, si je suis coupable, pour que j’expire à tes pieds.
Du serrail d’Ispahan, le 2 de la lune de Maharram, 1720.