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Éditions fictions poesies lettres persanes [LETTRE SUPPLÉMENTAIRE 8]

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VAR1 B qui porte

VAR2 B On aime à donner à celui-ci ; on est charmé d’ôter

VAR3 B [non cartonné]  : Je ne pense jamais à ces miserables que

VAR4 B passé

VAR5 B [carton présent dans quelques exemplaires ; d’après C. Courtney, OC, t. 1, p. 90]  : que je n’ai jamais vus

VAR6 B a accusé

VAR7 B suscitera

VAR8 B chacune

VAR9 B des empires

VAR10 B témoignage. ¶Mais que dirai-je de ce siecle, où je vois un sçavant à la discretion d’un Libraire ? où je vois un homme qui meriteroit des Statuës, contraint de consacrer ses veilles pour la fortune d’un miserable Artiste ? ses ouvrages auroient été utiles VAR10 B 84 été beaucoup plus utiles à la posterité ; mais ils sont precipités par l’avarice, & la fin est entierement asservie aux moyens. ¶Mais ce n’est pas assez […] n’est pas assez, pour lui

VAR12 B sa

VAR13 B il s’ôte

VAR14 B 10 de la lune de Zilcadé. 1715.

Lettres Persanes

[LETTRE SUPPLÉMENTAIRE 8] 1

Usbek à ***.

Un homme d’esprit est ordinairement difficile dans les sociétés. Il choisit peu de personnes ; il s’ennuie avec tout ce grand nombre de gens qu’il lui plaît appeller mauvaise compagnie ; il est impossible qu’il ne fasse un peu sentir son dégoût : Autant d’ennemis.

Sûr de plaire quand il voudra, il néglige très-souvent de le faire.

Il est porté à la critique, parce qu’il voit plus de choses qu’un autre, & les sent mieux.

Il ruine presque toujours sa fortune, parce que son esprit lui fournit pour cela un plus grand nombre de moyens.

Il échoue dans ses entreprises, parce qu’il hasarde beaucoup. Sa vue, qui se porte toujours loin, lui fait voir des objets qui sont à de trop grandes distances 2 . Sans compter que, dans la naissance d’un projet, il est moins frappé des difficultés qui viennent de la chose, que des remèdes qui sont de lui, & qu’il tire de son propre fonds.

Il néglige les menus détails, dont dépend cependant la réussite de presque toutes les grandes affaires.

L’homme médiocre, au contraire, cherche à tirer parti de tout : il sent bien qu’il n’a rien à perdre en négligences.

L’approbation universelle est, plus ordinairement, pour l’homme médiocre. On est charmé de donner à celui-ci, on est enchanté d’ôter à celui-là. Pendant que l’envie fond sur l’un, & qu’on ne lui pardonne rien, on supplée tout en faveur de l’autre : la vanité se déclare pour lui.

Mais, si un homme d’esprit a tant de désavantages, que dirons-nous de la dure condition des sçavans ?

Je n’y pense jamais , que je ne me rappelle une lettre d’un d’eux à un de ses amis. La voici :

Monsieur,

Je suis un homme qui m’occupe, toutes les nuits, à regarder, avec des lunettes de trente pieds, ces grands corps qui roulent sur nos têtes : &, quand je veux me délasser, je prends mes petits microscopes, & j’observe un ciron ou une mitte 3 .

Je ne suis point riche, & je n’ai qu’une seule chambre : Je n’ose même y faire du feu, parce que j’y tiens mon thermomètre, & que la chaleur étrangère le feroit hausser. L’hyver dernier, je pensai mourir de froid : &, quoique mon thermomètre, qui étoit au plus bas dégré, m’avertît que mes mains alloient se geler, je ne me dérangeai point. Et j’ai la consolation d’être instruit exactement des changemens de temps les plus insensibles de toute l’année passée.

Je me communique fort peu : &, de tous les gens que je vois, je n’en connois aucun. Mais il y a un homme à Stockholm, un autre à Leipsik, un autre à Londres, que je n’ai jamais vus, & que je ne verrai sans doute jamais, avec lesquels j’entretiens une correspondance si exacte, que je ne laisse pas passer un courrier sans leur écrire 4 .

Mais, quoique je ne connoisse personne dans mon quartier, j’y suis dans une si mauvaise réputation, que je serai, à la fin, obligé de le quitter. Il y a cinq ans que je fus rudement insulté par une de mes voisines, pour avoir fait la dissection d’un chien qu’elle prétendoit lui appartenir. La femme d’un boucher, qui se trouva là, se mit de la partie. Et, pendant que celle-là m’accabloit d’injures, celle-ci m’assommoit à coups de pierre, conjointement avec le docteur ***, qui étoit avec moi, & qui reçut un coup terrible sur l’os frontal & occipital, dont le siége de sa raison fut très-ébranlé.

Depuis ce temps-là, dès qu’il s’écarte quelque chien au bout de la rue, il est aussitôt décidé qu’il a passé par mes mains 5 . Une bonne bourgeoise, qui en avoit perdu un petit, qu’elle aimoit, disoit-elle, plus que ses enfans, vint l’autre jour s’évanouir dans ma chambre ; &, ne le trouvant pas, elle me cita devant le magistrat. Je crois que je ne serai jamais délivré de la malice importune de ces femmes, qui, avec leurs voix glapissantes, m’étourdissent sans cesse de l’oraison funèbre de tous les automates 6 qui sont morts depuis dix ans.

Je suis, etc.

Tous les sçavans étoient autrefois accusés de magie. Je n’en suis point étonné. Chacun disoit en lui-même : J’ai porté les talens naturels aussi loin qu’ils peuvent aller ; cependant un certain sçavant a des avantages sur moi : il faut bien qu’il y ait là quelque diablerie.

A présent que ces sortes d’accusations sont tombées dans le décri, on a pris un autre tour ; & un sçavant ne sçauroit guère éviter le reproche d’irreligion ou d’hérésie. Il a beau être absous par le peuple : la plaie est faite ; elle ne se fermera jamais bien. C’est toujours, pour lui, un endroit malade. Un adversaire viendra, trente ans après, lui dire modestement : A dieu ne plaise que je dise que ce dont on vous accuse soit vrai ; mais, vous avez été obligé de vous défendre. C’est ainsi qu’on tourne contre lui sa justification même.

S’il écrit quelque histoire, & qu’il ait de la noblesse dans l’esprit, & quelque droiture dans le cœur, on lui suscite mille persécutions. On ira contre lui soulever le magistrat, sur un fait qui s’est passé il y a mille ans 7 . Et on voudra que sa plume soit captive, si elle n’est pas vénale.

Plus heureux cependant que ces hommes lâches, qui abandonnent leur foi pour une médiocre pension ; qui, à prendre toutes leurs impostures en détail, ne les vendent pas seulement une obole ; qui renversent la constitution de l’empire , diminuent les droits d’une puissance, augmentent ceux d’une autre, donnent aux princes, ôtent aux peuples, font revivre des droits surannés, flattent les passions qui sont en crédit de leur temps, & les vices qui sont sur le trône ; imposant à la postérité, d’autant plus indignement, qu’elle a moins de moyens de détruire leur témoignage 8 .

Mais ce n’est point assez, pour un auteur, d’avoir essuyé toutes ces insultes ; ce n’est point assez, pour lui, d’avoir été dans une inquiétude continuelle sur le succès de son ouvrage. Il voit le jour, enfin, cet ouvrage qui lui a tant coûté. Il lui attire des querelles de toutes parts. Et comment les éviter ? Il avoit un sentiment ; il l’a soutenu par ses écrits : il ne sçavoit pas qu’un homme, à deux cent lieues de lui, avoit dit tout le contraire. Voilà cependant la guerre qui se déclare.

Encore, s’il pouvoit espérer d’obtenir quelque considération ! Non. Il n’est, tout au plus, estimé que de ceux qui se sont appliqués au même genre de science que lui. Un philosophe a un mépris souverain pour un homme qui a la tête chargée de faits : & il est, à son tour, regardé comme un visionnaire par celui qui a une bonne mémoire 9 .

Quant à ceux qui font profession d’une orgueilleuse ignorance, ils voudroient que tout le genre humain fût enseveli dans l’oubli où ils seront eux-mêmes.

Un homme, à qui il manque un talent, se dédommage en le méprisant : il ôte cet obstacle qu’il rencontroit entre le mérite & lui ; &, par là, se trouve au niveau de celui dont il redoute les travaux.

Enfin, il faut joindre, à une réputation équivoque, la privation des plaisirs, & la perte de la santé.

De Paris, le 26 de la lune de Chahban 1720.




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1 Première publication : édition B, où cette lettre porte le numéro 59 (Œ58 : 145).

2 Montesquieu reviendra maintes fois sur le regard distant et panoramique du véritable savant et du sage pour l’opposer au bel esprit incapable de s’élever à une telle hauteur de vue : l’homme d’esprit, « celui qui voit vite, loin et juste » (Pensées, nº 2061), apparaît même au fil de son œuvre comme le prototype du grand homme, animé par l’esprit des Lumières (C. Volpilhac-Auger, « L’homme d’esprit selon Montesquieu : pour une définition de “l’esprit des Lumières” », Diciottesimo Secolo n o 2, 2017).

3 Ciron  : « Sorte de petit insecte, qui s’engendre entre cuir & chair & qui est presque imperceptible. » (Académie, 1718) Il sert à la démonstration de l’« infiniment petit » chez Pascal (Pensées , éd. Sellier, nº 230 ; 1678, p. 172). Montesquieu éprouvait un grand intérêt pour les observations au microscope : voir par exemple, avant les Lettres persanes , l’ Essai d’observations sur l’histoire naturelle (1719 ; OC, t. 8, p. 185-224 ) ; voir aussi Pensées , n os 16, 1096, 1174 ; lettre 473 à Dortous de Mairan du 27 juin 1737 (OC, t. 19), et bien sûr l’expérience de la langue de mouton décrite dans l’ Essai sur les causes (OC, t. 9, p. 222-223), et reprise dans L’Esprit des lois , XIV, 2.

4 C’est le modèle traditionnel de la « République des Lettres » fondé sur un réseau de correspondances, avec lequel entre désormais en concurrence celui des académies, qui privilégie le contact direct et la discussion, comme Montesquieu en a fait lui-même l’expérience à Bordeaux, et qu’il avait pu découvrir dès son premier séjour parisien avec l’Académie royale des sciences.

5 Montesquieu lui-même pratiquait des expériences de dissection : les registres de l’académie de Bordeaux, le 29 janvier 1719, signalent qu’il « avoit fait quelque expérience sur le sang qu’il avoit tiré d’un chien » (Ms 1699/III, p. 360 ; voir aussi l’ Essai d’observations sur l’histoire naturelle cité ci-dessus note 3). Il avait fondé en 1716 à l’académie de Bordeaux un prix d’anatomie, mais celui-ci avait été converti en 1719 en prix de physique.

6 Conformément à la théorie des animaux-machines de Descartes ( Discours de la méthode , V e partie).

7 En décembre 1714, Nicolas Fréret, ami de Montesquieu, avait été embastillé, peut-être en fait pour jansénisme, mais l’opinion communément admise voulait que ce fût pour un « Mémoire sur l’origine des Français » lu à l’Académie des inscriptions, qui aurait déplu aux autorités. Le bruit avait même couru qu’il avait été dénoncé par son confrère aux Inscriptions, l’abbé de Vertot (Chantal Grell et Catherine Volpilhac-Auger, Nicolas Fréret, légende et vérité , Oxford, Voltaire Foundation, 1994, p. 8-10).

8 Sont visés les historiens ou les historiographes dont les écrits servent à justifier les prétentions royales contre les prérogatives des seigneurs, ou les prétentions seigneuriales contre les droits des peuples. On peut penser à Vertot (voir note précédente ; les Pensées , nº 795, désigneront l’abbé Dubos, mais son Histoire critique de l’établissement de la monarchie française dans les Gaules est de 1734, donc largement postérieure à cette lettre, publiée en 1721).

9 L’opposition entre la figure de l’érudit qui accumule le savoir et celle, montante, du philosophe qui aspire à porter des jugements d’ensemble sur le monde et la société, deviendra topique. Le renouvellement en 1701 de l’Académie des inscriptions et belles-lettres marque une étape importante dans la reconnaissance de l’érudition et de l’histoire savante, tout en la désignant aux critiques, pas toujours infondées, de ceux qui dans les décennies suivantes feront profession de « philosophie ». Montesquieu, qui apparaîtra justement comme une figure atypique (philosophe d’une érudition étonnante), se garde de prendre parti.