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Éditions fictions poesies lettres persanes [LETTRE SUPPLEMENTAIRE 6]

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VAR3 B, C presentent à mon esprit & il

VAR4 B nos plus riches sujets

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VAR7 B, C prié en branlant

VAR8 B pas

VAR9 B A ces Causes

VAR10 B, a s’appliquant

VAR10 b qui s’appliquent

VAR11 B femmes, à

VAR12 B, C de 4 en 4 ans

VAR13 B familles avec leurs amis

VAR14 B ils

VAR15 B à tous nos

VAR16 B enfans. Donné à.... le.... ¶De Paris

VAR17 B 11 de la Lune de Zilcadé 1715

Lettres Persanes

[LETTRE SUPPLEMENTAIRE 6] 1

Usbek à Rhedi
A Venise.

Quel peut être le motif de ces libéralités immenses que les princes versent sur leurs courtisans ? Veulent-ils se les attacher ? ils leur sont déjà acquis autant qu’ils peuvent l’être. Et, d’ailleurs, s’ils acquièrent quelques-uns de leurs sujets en les achetant, il faut bien, par la même raison, qu’ils en perdent une infinité d’autres en les appauvrissant 2 .

Quand je pense à la situation des princes, toujours entourés d’hommes avides & insatiables, je ne puis que les plaindre : & je les plains encore davantage, lorsqu’ils n’ont pas la force de résister à des demandes toujours onéreuses à ceux qui ne demandent rien.

Je n’entends jamais parler de leurs libéralités, des graces & des pensions qu’ils accordent, que je ne me livre à mille réflexions : une foule d’idées se présente à mon esprit : il me semble que j’entends publier cette ordonnance :

« Le courage infatigable de quelques-uns de nos sujets à nous demander des pensions, ayant exercé sans relâche notre magnificence royale, nous avons enfin cédé à la multitude des requêtes qu’ils nous ont présentées, lesquelles ont fait jusqu’ici la plus grande sollicitude du trône. Ils nous ont représenté qu’ils n’ont point manqué, depuis notre avénement à la couronne, de se trouver à notre lever ; que nous les avons toujours vus sur notre passage immobiles comme des bornes ; & qu’ils se sont extrêmement élevés pour regarder, sur les épaules les plus hautes, notre sérénité 3 . Nous avons même reçu plusieurs requêtes de la part de quelques personnes du beau sèxe, qui nous ont supplié de faire attention qu’il est notoire qu’elles sont d’un entretien très-difficile : quelques-unes même très-surannées nous ont prié, branlant la tête, de faire attention qu’elles ont fait l’ornement de la cour des rois nos prédécesseurs 4  ; & que, si les généraux de leurs armées ont rendu l’état redoutable par leurs faits militaires, elles n’ont point rendu la cour moins célèbre par leurs intrigues. Ainsi, desirant traiter les supplians avec bonté, & leur accorder toutes leurs prières, nous avons ordonné ce qui suit :

« Que tout laboureur, ayant cinq enfans, retranchera journellement la cinquième partie du pain qu’il leur donne. Enjoignons aux pères de famille de faire la diminution, sur chacun d’eux, aussi juste que faire se pourra.

« Défendons expressément à tous ceux qui s’appliquent à la culture de leurs héritages, ou qui les ont donnés à titre de ferme, d’y faire aucune réparation, de quelque espèce qu’elle soit.

« Ordonnons que toutes personnes qui s’exercent à des travaux vils & méchaniques, lesquelles n’ont jamais été au lever de notre majesté, n’achètent désormais d’habits, à eux, à leurs femmes, & à leurs enfans, que de quatre ans en quatre ans  : leur interdisons, en outre, très-étroitement, ces petites réjouissances qu’ils avoient coutume de faire dans leurs familles les principales fêtes de l’année.

« Et, d’autant que nous demeurons avertis que la plupart des bourgeois de nos bonnes villes sont entièrement occupés à pourvoir à l’établissement de leurs filles, lesquelles ne se sont rendues recommandables, dans notre état, que par une triste & ennuyeuse modestie ; nous ordonnons qu’ils attendront à les marier, jusqu’à ce qu’ayant atteint l’âge limité par les ordonnances, elles viennent à les y contraindre 5 . Défendons à nos magistrats de pourvoir à l’éducation de leurs enfans. »

De Paris, le premier de la lune de Chalval 1718.




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1 Première publication : édition B, où cette lettre porte le numéro 60.

2 La critique des courtisans du règne de Louis XIV, inutiles et oisifs, recevant des pensions acquises au détriment de la population laborieuse et utile, est une constante chez Montesquieu : voir Pensées , nº 1995 (« A l’egard de la flaterie on peut avertir tous les princes, il y a une conjuration universelle formée contre eux pour leur cacher la verité, on peut avertir les courtisans que lorsqu’ils y pensent le moins ils commetent de grands crimes, c’est a dire de ces crimes sourds qui extorquent le pardon parce qu’ils frapent tout bas »), et L’Esprit des lois , III, 5 : « « L’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le desir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la vérité, la flaterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tous ses engagemens, le mépris des devoirs du Citoyen, la crainte de la vertu du Prince, l’espérance de ses foiblesses, & plus que tout cela, le ridicule perpétuel jetté sur la vertu, sont, je crois, le caractere de la plûpart des Courtisans, marqué dans tous les lieux & dans tous les tems. ». Cf. Lettre 57, note 2. Mais c’est une idée reçue : en 1683, les pensions n’avaient constitué qu’un pour cent des dépenses. Elles n’en étaient pas moins indispensables pour assurer la mainmise du roi sur les courtisans, endettés chroniques, et les gens de lettres (Jean-François Solnon , Dictionnaire du Grand siècle , art. « Pensions et gratifications »).

3 « [T]itre d’honneur qu’on donne à quelques Souverains. On traite le Doge de Venise, le Doge de Gènes, de Sérénité. » (Académie , 1762).

4 La datation de l’édition B de 1721 (janvier 1715) renvoyait aux règnes antérieurs à celui de Louis XIV, qui avait commencé en 1643. La datation des Œuvres de 1758 (1718) atténue cet effet de grotesque sans l’annuler entièrement, allusion étant ainsi faite aux belles heures de la cour de Louis XIV, avant 1680.

5 Voir la Lettre 84, note 5 sur le recours en justice d’une fille contre son père pour se marier.