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Éditions fictions poesies lettres persanes [LETTRE SUPPLEMENTAIRE 5]

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VAR1 B Rica

VAR2 B [à la place de deux premiers alinéas] Le peuple est un animal qui voit & qui entend ; mais qui ne pense jamais. Il est dans une Letargie ou dans une fougue surprenante ; & il va & vient sans cesse d’un de ces états à l’autre, sans sçavoir jamais d’où il est parti. ¶J’ai ouï parler en France d’un certain Gouverneur de Normandie, qui, voulant se rendre plus considerable à la Cour, excitoit lui-même de tems en tems quelques seditions, qu’il appaisoit aussi-tôt. ¶Il avoüa depuis, que la plus forte sedition ne lui coûta tout compte fait qu’un demi Toman. Il faisoit assembler quelques canailles dans un Cabaret, qui donnoit le ton à toutte la Ville, & ensuite à toute la Province. ¶Ceci me fait ressouvenir d’une Lettre qu’écrivit dans les derniers troubles de Paris un des Generaux de cette Ville à un de ses amis. ¶« Je fis sortir il y a trois jours les troupes de la Ville ; mais elles furent repoussées avec perte. Je compte pourtant que je reparerai facilement ce petit echec ;

VAR4 B, a la populace

VAR5 B il a été résolu au Conseil de faire

VAR6 B pendu ; & pour peu que la Conjoncture des affaires le demande, nous aurons la ressource d'ordonner au Graveur de le rouër.

VAR7 B [dans une note appelée après, prononce :] Le Cardinal Mazarin voulant prononcer l’Arrêt d’Union, dit devant les Deputez du Parlement l’Arrêt d’Ognon : sur quoi le Peuple fit force plaisanteries.

VAR8 B dans

VAR9 B Jugez après cela si le peuple a tort de s'animer, & de faire

VAR10 B tirer. ¶Notre

VAR11 B Je suis &c.

VAR12 B 9. de la Lune de Zilcadé. 1715.

Lettres Persanes

[LETTRE SUPPLEMENTAIRE 5] 1

Usbek à ***

Le règne du feu roi a été si long, que la fin en avoit fait oublier le commencement. C’est aujourd’hui la mode de ne s’occuper que des événemens arrivés dans sa minorité ; & on ne lit plus que les mémoires de ces temps-là 2 .

Voici le discours qu’un des généraux de la ville de Paris 3 prononça dans un conseil de guerre 4  : & j’avoue que je n’y comprends pas grand’chose 5 .

Messieurs, quoique nos troupes aient été repoussées avec perte, je crois qu’il nous sera facile de réparer cet échec. J’ai six couplets de chanson tout prêts à mettre au jour, qui, je m’assure, remettront toutes choses dans l’équilibre. J’ai fait choix de quelques voix très-nettes, qui, sortant de la cavité de certaines poitrines très-fortes, émouvront merveilleusement le peuple. Ils sont sur un air qui a fait, jusqu’à présent, un effet tout particulier 6 .

Si cela ne suffit pas, nous ferons paroître une estampe qui fera voir Mazarin pendu 7 .

Par bonheur pour nous, il ne parle pas bien François ; & il l’écorche tellement, qu’il n’est pas possible que ses affaires ne déclinent. Nous ne manquons pas de faire bien remarquer au peuple le ton ridicule dont il prononce 8 . Nous relevâmes, il y a quelques jours, une faute de grammaire si grossière, qu’on en fit des farces par tous les carrefours 9 .

J’espère qu’avant qu’il soit huit jours, le peuple fera, du nom de Mazarin, un mot générique, pour exprimer toutes les bêtes de somme, & celles qui servent à tirer 10 .

Depuis notre défaite, notre musique l’a si furieusement vexé sur le péché originel 11 , que, pour ne pas voir ses partisans réduits à la moitié, il a été obligé de renvoyer tous ses pages.

Ranimez-vous donc ; reprenez courage : & soyez surs que nous lui ferons repasser les monts à coups de sifflets.

De Paris, le 4 de la lune de Chahban 1718.




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1 Première publication : édition B, où cette lettre porte le numéro 58.

2 Le parallèle entre les deux régences était banal, et avait suscité mainte publication : voir notamment Catalogue , n os 2437, 2720, 2970, 2972, 3018, 3044, et surtout les Mémoires de La Rochefoucauld (1710, nº 2979), ceux de Retz (1718, nº 3040), et les Lettres de Mazarin (1693, nº 2294) ; voir également n o 3018, de 1723 (la date de plusieurs de ces ouvrages indique qu’ils ne peuvent avoir été acquis que par Montesquieu lui-même). Voir aussi les nombreuses notes relatives à la Fronde dans la Dissertation sur les libelles diffamatoires de Bayle (publiée à la suite du Dictionnaire historique et critique en 1720, t. IV, p. 2948-2962). Sur l’intérêt constant de Montesquieu pour la Fronde, particulièrement active à Bordeaux, ce qui avait permis à ses aïeux de s’illustrer par leur pondération et leur loyalisme monarchique, voir Jean Ehrard, « La Fronde », dans L’Esprit des mots : Montesquieu en lui-même et parmi les siens , Genève, Droz, 1998, p. 95-108.

3 Est ainsi désigné le coadjuteur, Paul de Gondi (futur cardinal de Retz), un des généraux de Paris assiégé par l’armée royale, qui tente de minimiser une défaite subie à Antony, lors de la première Fronde (janvier 1649), avec sa brigade de « Corinthiens ». Gondi a été un des premiers à comprendre l’intérêt de ces pamphlets de toute nature ou « mazarinades », qui figurent en grand nombre dans les bibliothèques dès la fin des troubles et évidemment au xviii e siècle. Sur les « bureaux de presse » de chaque parti, voir Hubert Carrier, La Presse de la Fronde (1648-1653) : les Mazarinades, Genève, Droz, 2 volumes, 1989-1991, t. I, p. 81-204. Voir Pensées, nº 1368 : « Le cardinal de Rets estoit plus propre a estre a la teste d’une faction et le card de Mazarin plus propre a estre dans un cabinet ».

4 Allusion méprisante à la révolte des « nu-pieds » et aux révoltes qui en 1639 secouèrent la Normandie, dont Longueville était gouverneur ?

5 De l’édition B à la version de 1758, l’évolution est considérable : dans la première, le peuple apparaît surtout comme aisément manipulable et dangereux ; la version de 1758 insiste davantage sur le ridicule d’un guerrier d’opérette qui remplace les hauts faits d’armes ou l’analyse politique par des caricatures et des bons mots. De ce fait il faut sans doute rapprocher cette lettre de celles où est dénoncé le « badinage » (Lettres 61et 95 ) – plus de trente ans après, l’inquiétude apparaîtrait-elle rétrospectivement comme infondée ?

6 Sur l’efficacité des chansons comme moyen de propagande pour toucher les milieux les plus populaires, voir La Presse de la Fronde , t. I, p. 409 et suiv. Selon Guy Joly, en janvier 1649 « il ne se passoit pas de jour qu’il ne se fît quelque chanson nouvelle contre le C. Mazarin, la plûpart fort spirituelles » (Mémoires, 1718, 2 volumes, Catalogue , nº 2972, t. I, p. 90) Après avoir composé le Recueil d’airs (qu’il se refusera à envoyer au prince de Galles, qui le lui avait demandé au cours de son séjour en Angleterre), dans une note liminaire Montesquieu le définira comme« l’ouvrage de la joye et de la gayeté francoise et de cet esprit particulier a elle et que toutte autre ne sçauroit attraper » ; le goût des chansons apparaît comme caractéristique d’une nation que « le plaisir de chanter console de ses malheurs » (OC, t. 9, p. 41).

7 Selon le cardinal de Retz, Monsieur, oncle de Louis XIV, avait dit que Mazarin n’était « bon qu’à pendre » (Catalogue , nº 3040  ; Mémoires, Amsterdam, 1718, t. III, p. 24). « [T]rouvaille géniale des propagandistes des Princes, ces tableaux [placards] firent une énorme impression sur les Parisiens […] » (La Presse de la Fronde , t. I, p. 351 ; voir aussi p. 413 et suiv.).

8 L’arrêt d’union (13 mai 1648), par lequel le Parlement invitait les autres cours souveraines à se réunir avec lui pour réformer l’État. La prononciation de Mazarin avait donné lieu à une plaisanterie très répandue à l’époque (voir Marigny, L’Oignon ou l’union qui fait mal à Mazarin), dont parlent les Mémoires de M me de Nemours (Amsterdam, 1738, p. 7 ; voir également Guy Joly, Mémoires , t. I, p. 22, que Voltaire reprendra dans Le Siècle de Louis XIV , chap. IV).

9 L’origine étrangère de Mazarin était un des thèmes favoris des mazarinades. D’après le cardinal de Retz, il parlait mal le français, peut-être avec l’intention d’embrouiller ses interlocuteurs avec « une douzaine de galimatias qui se contredisoient les uns les autres » (Mémoires , 1718, t. II, p. 163).

10 « Ce nom tomba même dans une telle horreur, que le menu peuple s’en servoit comme d’une espece d’imprécation contre les choses desagréables ; & il étoit assez ordinaire d’entendre les charretiers dans les ruës en frapant leurs chevaux, les traiter de... de Mazarins. » (Guy Joly, Mémoires , t. I, p. 54).

11 « On dit fig. qu’ Un homme a le peché originel, pour dire, qu’ Il a en luy un empeschement qui l’ exclut de quelque pretension, à cause de sa famille ou de sa nation, ou pour avoir eu quelque liaison avec des personnes odieuses. » (Académie , 1694) Les pamphlets lancés contre Mazarin dénonçaient souvent à la fois son origine italienne et « sa basse extraction » (La Presse de la Fronde , t. I, p. 301). Mais la mention des pages désigne clairement l’homosexualité (« vice italien ») qu’on lui attribuait, « thème inlassablement repris par un grand nombre de pamphlétaires » auquel les chansons satiriques ne manquaient pas de donner écho (ibid., p. 302-303).