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Éditions fictions poesies lettres persanes [LETTRE SUPPLEMENTAIRE 4]

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VAR1 F a porté

VAR2 F qu’à ses plus vils esclaves

VAR3 F à

VAR4 F nos Ministres

VAR5 F point qu’ils

VAR6 F fait ; sache seulement s’ils l’ont fait

VAR7 F Gemmadi 1715

Lettres Persanes

[LETTRE SUPPLEMENTAIRE 4] 1

Usbek à Rustan.
A Ispahan.

Il paroît ici un personnage travesti en ambassadeur de Perse 2 , qui se joue insolemment des deux plus grands rois du monde. Il apporte , au monarque des François, des présens que le nôtre ne sçauroit donner à un roi d’Irimette ou de Géorgie 3  : &, par sa lâche avarice, il a flétri la majesté des deux empires.

Il s’est rendu ridicule devant un peuple qui prétend être le plus poli de l’Europe : & il a fait dire en occident que le roi des rois 4 ne domine que sur des barbares.

Il a reçu des honneurs, qu’il sembloit avoir voulu se faire refuser lui-même : Et, comme si la cour de France avoit eu plus à cœur la grandeur persane que lui, elle l’a fait paroître avec dignité devant un peuple dont il est le mépris 5 .

Ne dis point ceci à Ispahan  : épargnes la tête d’un malheureux. Je ne veux pas que nos ministres le punissent de leur propre imprudence, & de l’indigne choix qu’ils ont fait 6 .

De Paris, le dernier de la lune de Gemmadi, 2, 1715




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1 Cette lettre était la deuxième des lettres publiées dans Le Fantasque en 1745 (voir Lettres publiées dans Le Fantasque ) ; nous en donnons les variantes (sigle : F ; les Cahiers de corrections n’en offrent pas).

2 Mehemet Riza Beg, kalendar (percepteur des impôts) de la province d’Erivan, ambassadeur du roi de Perse, fit son entrée solennelle à Paris le 7 février 1715, et fut reçu par Louis XIV à Versailles le 19. La déception suscitée par ses présents et son manque de prestance alla jusqu’à faire croire à une imposture (Saint-Simon, t. V, p. 169 ; voir Maurice Herbette, Une ambassade persane sous Louis XIV , Paris, Perrin, 1907). Montesquieu était à Bordeaux lors de cet événement, mais les gazettes et les curieux s’en étaient fait l’écho ; la rédaction doit en être antérieure aux rencontres de Montesquieu et de Saint-Simon en 1734 et 1735 : il s’agit sans doute, ainsi que l’a suggéré Elisabeth Carayol, « Des Lettres persanes oubliées », Revue d’histoire littéraire de la France n o 65 (1965), p. 15 -26, suivie par Roger Marchal (M me de Lambert et son milieu , Oxford, Voltaire Foundation, 1991, p. 166), des lettres envoyées par Montesquieu à M me de Lambert au début de leurs relations : voir Introduction.

3 Voir Lettre 27 et la note 2.

4 Voir Lettre 49 et la note 1.

5 La réception du 19 février 1715 fut d’une grande magnificence. Elle fut représentée par Largillière (plutôt que par Coypel) et Gros de Boze, secrétaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, en fit une relation (Saint-Simon, t. V, p. 171 et Une ambassade persane sous Louis XIV , p. 182). Saint-Simon s’indigne de manière plus virulente contre les ministres de Louis XIV ou celui qu’il considère comme un imposteur, alors que Montesquieu s’efforce de discerner les responsabilités respectives.

6 Méhémet Riza Beg s’embarqua au Havre le 12 septembre 1715 pour regagner son pays ; mais avant d’arriver à Erivan, il s’empoisonna, terrifié par la perte de presque tous les présents du roi de France qu’il avait vendus en route (Une ambassade persane sous Louis XIV , p. 327).