Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes [LETTRE SUPPLEMENTAIRE 1]

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 a eunuque noir

VAR2 C elever

VAR3 a, b devois toujours commander

VAR4 a, b pour que tu pusses te purifier

VAR4 c vous vous purifieres tout

VAR5 C Au

VAR6 a le dernier de la lune de Saphar

Lettres Persanes

[LETTRE SUPPLEMENTAIRE 1] 1

Le premier eunuque à Jaron 2 , eunuque noir 3 .
A Erzeron
.

Je prie le ciel qu’il te ramène dans ces lieux, & te dérobe à tous les dangers.

Quoique je n’aie guère jamais connu cet engagement qu’on appelle amitié 4 , & que je me sois enveloppé tout entier dans moi-même, tu m’as cependant fait sentir que j’avois encore un cœur ; &, pendant que j’étais de bronze pour tous ces esclaves qui vivoient sous mes loix, je voyais croître ton enfance avec plaisir.

Le temps vint où mon maître jetta sur toi les yeux. Il s’en falloit bien que la nature eût encore parlé, lorsque le fer te sépara de la nature. Je ne te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du plaisir à te voir élevé jusqu’à moi. J’appaisai tes pleurs & tes cris 5 . Je crus te voir prendre une seconde naissance, & sortir d’une servitude où tu devois toujours obéir, pour entrer dans une servitude où tu devois commander . Je pris soin de ton éducation. La sévérité, toujours inséparable des instructions, te fit longtemps ignorer que tu m’étois cher. Tu me l’étois pourtant : & je te dirai que je t’aimois comme un père aime son fils, si ces noms de père & de fils pouvoient convenir à notre destinée.

Tu vas parcourir les pays habités par les chrétiens, qui n’ont jamais cru. Il est impossible que tu n’y contractes bien des souillures 6 . Comment le prophète pourroit-il te regarder au milieu de tant de millions de ses ennemis ? Je voudrois que mon maître fît, à son retour, le pélerinage de la Mecque : vous vous purifieriez tous dans la terre des anges 7 .

Du serrail d’Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 1711 8 .




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Première publication : Œ58, où cette lettre porte le numéro 15 (dans la première version des Cahiers de corrections, elle était placée après la Lettre 9).

2 Nom emprunté à une ville de Perse. Jaron, qui accompagne Usbek jusqu’à Smyrne, ne figure pas dans l’édition A ; il n’apparaît que comme destinaire de cette première Lettre Supplémentaire et auteur de la Lettre Supplémentaire 2. Le Fantasque (voir Lettres publiées dans Le Fantasque ) et les Pensées contiennent une lettre du « grand Eunuque à Janum, à *** » (la forme « Janum » est probablement due à une mauvaise lecture par le secrétaire ; dans Le Fantasque, on lit « Jauum »), finalement écartée de la version définitive « 1 o parce qu’elle ressemble trop aux autres ; et 2 o parce qu’elle ne fait que redire ce qui y est mieux dit. » ( Pensées , nº 1617 ; voir Textes repris dans les Pensées ) ; plusieurs formules en ont été reprises dans cette lettre ainsi que dans la Lettre Supplémentaire 2.

3 Les eunuques noirs, qui sont les gardiens des femmes, peuvent à l’occasion sortir pour accompagner leur maître, comme ici, ou ses femmes comme dans la Lettre 45 : « On prend les vieux & décrepits pour approcher les femmes, & pour faire leurs Messages : les autres sont employez au dehors, c’est-à-dire à aller & venir, à porter & à travailler […] » (Chardin, t. VI, p. 231).

4 « On peut ajoûter que les Eunuques n’ont pas même les rélations de l’amitié, à cause que de la maniére dont ils vivent ils ne trouvent gueres ni les occasions, ni le tems de faire des amis. » (ibid., p. 247).

5 L’ Encyclopédie évoquera ainsi ces pratiques : « Aujourd’hui dans toute l’Asie & dans une partie de l’Afrique, on se sert de ces hommes mutilés pour garder les femmes. […] Il y a plusieurs especes de castrations. Ceux qui n’ont en vûe que la perfection de la voix, se contentent de couper les deux testicules ; mais ceux qui sont animés par la défiance qu’inspire la jalousie, ne croiroient pas leurs femmes en sûreté si elles étoient gardées par des eunuques de cette espece : ils ne veulent que ceux auxquels on a retranché toutes les parties extérieures de la génération. […] L’amputation des testicules n’est pas fort dangereuse, on la peut faire à tout âge ; cependant on préfere le tems de l’enfance. Mais l’amputation entiere des parties extérieures de la génération est le plus souvent mortelle, si on la fait après l’âge de quinze ans : & en choisissant l’âge le plus favorable, qui est depuis sept ans jusqu’à dix, il y a toûjours du danger. La difficulté que l’on trouve de sauver ces sortes d’eunuques dans l’opération, les rend bien plus chers que les autres : Tavernier dit que les premiers coûtent cinq ou six fois plus en Turquie & en Perse. […] Pietro della Valle dit au contraire, que ceux à qui on fait cette opération en Perse, pour punition du viol & d’autres crimes du même genre, en guerissent fort heureusement, quoique avancés en âge ; & qu’on n’applique que des cendres sur la plaie […] » (art. « Eunuque (Médecine, Histoire ancienne et moderne) », 1756, t. VI, p. 159a). La cruauté de cette procédure et l’assujettissement de la victime aux plaisirs d’autrui en feront le sujet d’une cause philosophique : les castrats de l’opéra italien sont dénoncés aussi bien par Voltaire (Dialogue du chapon et de la poularde , 1763) que par Rousseau (Lettre sur l’opéra italien et français , 1745), en partie peut-être pour des raisons esthétiques (comme le fera Montesquieu dans les Pensées, nº 388, après les voyages : « Je ne scaurois m’acoutumer a la voix des castrats [;] la raison je croy en est que si un chatre chante bien cela ne me surprend point parce qu’il est fait pour cela independamant du talent »).

6 Chardin signale que les Persans sont extrêmement superstitieux sur le sujet de la souillure : « […] les plus scrupuleux d’entr’eux croyent qu’on devient souillé en touchant seulement un homme de contraire Religion, ou en touchant ce qu’il a touché ; […] les Persans superstitieux ne goutent, ni de nos alimens, ni d’aucune chose que nous ayons apprêtée, ou des gens d’une autre Religion que la leur : ni ne touchent à nos ustencilles, ou à nos meubles, tenant tout cela impur, mais il faut observer qu’il n’y a que les Bigots qui poussent la chose si loin, les gens de Cour, les gens d’Epée, & le commun peuple, n’étant pas si scrupuleux. » (t. VII, p. 106-107). Le thème est développé dans les trois lettres suivantes.

7 Le pèlerinage de La Mecque est un des principaux devoirs de la religion islamique ; voir la note de Montesquieu à la Lettre 37 identifiant le Hagi comme « un homme, qui a fait le Pelerinage à la Meque ».

8 L’auteur n’ayant pas précisé s’il s’agit de Gemmadi I ou II, on hésite entre juillet et août pour la date de cette lettre. Mais, comme l’a montré Edgar Mass (« Le développement textuel et les lectures contemporaines des Lettres persanes », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, nº 35, 1983, p. 185-200, et particulièrement p. 197), Montesquieu donne généralement aux Lettres Supplémentaires la date d’une lettre de l’édition A, si bien qu’il faut opter pour le 10 août, date de la Lettre 14.