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Éditions fictions poesies lettres persanes Quelques réflexions sur les LETTRES PERSANES

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VAR1 b Cet ouvrage fut abandonné de son auteur des sa naissance. Ce qui fait son merite principal c'est qu'on y trouve sans y penser une espece de romans.

VAR1 c Il ne faut pas etre etonné que les diverses editions des Lettres persannes soient pleines de fautes. Cet ouvrage fut abandonné par son auteur dés sa naissance. Ce qui fait son |Le| merite principal des Lettres persannes |merite des Lettres persanes| |c|'est qu'on y trouveM Rien n’a plu que d’y trouverS sans […] roman

VAR2 b bisarre ; ils

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VAR6 b, c qu’aucun des personnages n’y ayant été assemblé

VAR7 b lettres eurent

VAR8 C disoient-ils, je vous prie, faites-moi [c : ajout autographe]

VAR9 b d'aucunes suites

VAR10 b les sentimens qu’ils avoient eus

VAR11 b ne soupçonnoit

VAR12 b les sentimens

VAR13 C verités. On

VAR14 C neuve

Lettres Persanes

Quelques réflexions
sur
LES LETTRES PERSANES 1 .

Rien n’a plu davantage dans les lettres persanes, que d’y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie 2 . A mesure qu’ils font un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du monde prennent, dans leur tête, un air moins merveilleux & moins bizarre : & ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre & de ce merveilleux, suivant la différence de leurs caractères. D’un autre côté, le désordre croît dans le serrail d’Asie, à proportion de la longueur de l’absence d’Usbeck ; c’est-à-dire, à mesure que la fureur augmente, & que l’amour diminue.

D’ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que l’on rend compte soi-même de sa situation actuelle ; ce qui fait plus sentir les passions, que tous les récits qu’on en pourroit faire 3 . & c’est une des causes du succès de quelques ouvrages charmans qui ont paru depuis les lettres persanes 4 .

Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent être permises que lorsqu’elles forment elles-même un nouveau roman. On n’y sçauroit mêler de raisonnemens, parce qu’aucuns des personnages n’y ayant été assemblés pour raisonner, cela choqueroit le dessein & la nature de l’ouvrage. Mais, dans la forme de lettres, où les acteurs ne sont pas choisis, & où les sujets qu’on traite ne sont dépendans d’aucun dessein ou d’aucun plan déjà formé, l’auteur s’est donné l’avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique & de la morale, à un roman 5  ; de lier le tout par une chaîne secrette &, en quelque façon, inconnue 6 .

Les lettres persanes eurent d’abord un débit si prodigieux 7 , que les libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites 8 . Ils alloient tirer par la manche tous ceux qu’ils rencontroient : Monsieur, disoient-ils, faites-moi des lettres persanes 9 .

Mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu’elles ne sont susceptibles d’aucune suite, encore moins d’aucun mêlange avec des lettres écrites d’une autre main, quelqu’ingénieuses qu’elles puissent être 10 .

Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés trop hardis 11 . Mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les Persans, qui devoient y jouer un si grand rôle, se trouvoient tout-à-coup transplantés 12 en Europe, c’est-à-dire, dans un autre univers. Il y avoit un temps où il falloit nécessairement les représenter pleins d’ignorance & de préjugés. On n’étoit attentif qu’à faire voir la génération & le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées devoient être singulières : il sembloit qu’on n’avoit rien à faire qu’à leur donner l’espèce de singularité qui peut compatir avec de l’esprit. On n’avoit à peindre que le sentiment qu’ils avoient eu à chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu’on pensât à intéresser quelque principe de notre religion, on ne se soupçonnoit pas même d’imprudence. Ces traits se trouvent toujours liés avec le sentiment de surprise & d’étonnement, & point avec l’idée d’examen, & encore moins avec celle de critique. En parlant de notre religion, ces Persans ne devoient pas paroître plus instruits que lorsqu’ils parloient de nos coutumes & de nos usages. Et, s’ils trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu’il y a entre ces dogmes & nos autres vérités.

On fait cette justification par amour pour ces grandes vérités, indépendamment du respect pour le genre humain, que l’on n’a certainement pas voulu frapper par l’endroit le plus tendre. On prie donc le lecteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont je parle comme des effets de la surprise de gens qui devoient en avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n’étoient pas même en état d’en faire 13 . Il est prié de faire attention que tout l’agrément consistoit dans le contraste éternel entre les choses réelles, & la manière singulière, naïve 14 , ou bizarre, dont elles étoient apperçues. Certainement la nature & le dessein des lettres persanes sont si à découvert, qu’elles ne tromperont jamais que ceux qui voudront se tromper eux-mêmes 15 .




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1 Première publication : Œ1758. La première partie n’apparaît dans la version a des Cahiers de corrections (Grand Cahier, main R) qu’à partir de « par une chaîne secrete » (f. 61 r ).

2 Sur la question longtemps débattue de savoir si les Lettres persanes doivent être considérées à proprement parler comme un roman, voir notre introduction.

3 Cf. Spicilège , nº 578 : « […] je ne suis pas estoné que ce roman dont le heros est un fripon et l’heroine une catin qui est menée a la Salpétriere plaise parce que toutes les mauvaises actions du heros le chevalier de Grieux ont pour motif l’amour qui est toujours un motif noble quoyque la conduite soit basse[.] Manon aime aussi ce qui luy fait pardoner le reste de son caractere. »

4 Le texte de l’ébauche de ces Réflexions était plus explicite : « […] c’est une des causes du succès de Pamela et des Lettres péruviennes (ouvrages charmans qui ont paru depuis). » (Pensées , nº 2033 : voir Texte repris dans les Pensées ).

5 Formule proche de cette remarque dans l’Avertissement du quatrième volume de L’Espion turc  : « L’Auteur a eu soin d’informer les Ministres de la Porte de tout ce qui se passoit de remarquable dans l’Europe : Et pour égayer ses Lettres, il a entremêlé des morceaux de Morale fort ingénieusement habillez ; des maximes de politique, & par-ci par-là quelque peu de Philosophie ; ce qui fait une fort agréable varieté ». Voir aussi notre introduction.

6 De nombreux critiques ont compris cette expression comme l’indication d’une clef de lecture qu’il appartient au lecteur de découvrir : voir entre autres Pauline Kra, « The invisible chain of the Lettres persanes », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 1963, p. 7-60 et Jean Goldzink, La Politique dans les « Lettres persanes » , ENS Fontenay - Saint-Cloud, 1988, chap. « Les chaînes de la raison », p. 25-51. Voir cependant une réfutation de l’ensemble de ces recherches par Catherine Volpilhac-Auger, « Pour en finir avec la “chaîne secrète” des Lettres persanes », Montesquieu : une histoire de temps , Lyon, ENS-Éditions, 2017, chap. III.

7 Pour une liste exhaustive des éditions, voir la bibliographie de Cecil Courtney (OC, t. 1, p. 84-131).

8 Les Lettres persanes persanes étaient faciles à pasticher, comme le fait un ami de Montesquieu, le chevalier de Vivens (OC, t. 20, lettres 826 et 831, mars et avril 1750) ; mais on ne connaît que deux véritables suites : Lettres d’une Turque à Paris, écrites à sa sœur au sérail, pour servir de supplément aux Lettres persanes (1730), de Poullain de Saint-Foix, publiées aussi sous le titre de Lettres de Nedim Coggia, secrétaire de l’ambassade de Méhémed Effendi à la cour de France, et autres lettres turques (1732) ; Letters from a Persian in England to his friend at Ispahan (1735) de George Lyttelton, publiées la même année dans une traduction française intitulée Nouvelles Lettres persanes .

9 Jean Goldzink, dans Montesquieu, « Lettres persanes » , PUF, « Études littéraires », 1996, 1 re éd. 1989, p. 105-106, énumère une quinzaine d’« imitations » des Lettres persanes , ou supposées telles : outre Poullain de Saint-Foix et Lyttelton, d’Argens, Lettres juives  ; Joubert de La Rue, Lettres d’un sauvage dépaysé (1738) ; Godard d’Aucour, Mémoires turcs (1743) ; M me de Graffigny, Lettres d’une Péruvienne ; Maubert de Gouvest, Lettres iroquoises (1752) ; Voltaire, Lettres philosophiques (1734) et Lettres d’Amabed (1769), etc. « Première constatation : les libraires ont dû tirer les mauvaises manches, ou graisser chichement les mains, puisqu’il faut dix ans pour voir paraître les Lettres turques » (ibid.). Il remarque ensuite que les autres ouvrages simplifient tous la recette des Lettres persanes , en ne retenant qu’un des aspects : « structure épistolaire, fiction d’un regard exotique, intrigue romanesque, réflexion philosophique, politique, morale, satire des mœurs, chronologie fictive et insertion dans l’Histoire ».

10 Montesquieu, qui a plus de soixante ans quand il révise les Lettres persanes , veut sans doute éviter les dénaturations posthumes ou, plus vraisemblablement, les suites apocryphes, en désavouant d’avance tout prolongement, comme on en a vu donner à des romans inachevés, comme La Vie de Marianne de Marivaux.

11 C’est effectivement la réaction, par exemple, de Camusat ou de Marivaux dans leurs comptes rendus ; peut-être l’auteur songe-t-il ici surtout au livre récent de Gaultier, Les Lettres persanes convaincues d’impiété (1751) ; aussi se défend-il ici surtout contre toute accusation de cette sorte.

12 Reprise du terme utilisé en 1721 par le pseudo-traducteur au début des Lettres persanes  : « des gens transplantés de si loin ».

13 « La Philosophie de l’Auteur ne sera peut-être pas du goût de nos Philosophes Chrétiens. Il raisonne souvent selon les principes des Mahometans. […] On ne doit pas trouver mauvais qu’il soûtienne les interêts de la Religion dans laquelle il a été élevé ; puisqu’il n’y a rien de plus naturel que de défendre des idées qu’on a sucées, s’il faut ainsi dire, avec le lait. » (Marana, t. II, préface). Voir Gaultier  : « le Persan qui parle, est un François très-connu qui met dans la bouche du Persan ce qu’il pense lui François en matiere de Religion » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété , p. II).

14 L’accord des Cahiers de corrections sur la leçon « neuve » indique sans ambiguïté qu’il y a là une erreur de lecture.

15 Référence au proverbe « Mundus vult decipi, ergo decipiatur » (le monde veut être trompé ; il faut donc le tromper) ?