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VAR1 a en

VAR2 C, Œ58 quelques-uns

VAR3 C, Œ58 difficile qu’ils aient subsisté longtemps dans leur pureté.

VAR4 C, Œ58 nos

VAR5 a [substitue à cet alinéa celui-ci, annoncé mais non recopié dans b] Un Persan qui par un malheur, quelque faute, ou quelque inprudence s’est attiré la disgrace du prince est sur de mourir, mais s’il avoit attenté à la vie de son souverain ; s’il avoit voulu livrer les places aux ennemis, il ne perdroit que la vie : il ne court donc pas plus de risque dans ces derniers cas, que dans les premiers.

VAR6 a [substitue à cet alinéa celui-ci, annoncé mais non recopié dans b] Un Persan qui par un malheur, quelque faute, ou quelque inprudence s’est attiré la disgrace du prince est sur de mourir, mais s’il avoit attenté à la vie de son souverain ; s’il avoit voulu livrer les places aux ennemis, il ne perdroit que la vie : il ne court donc pas plus de risque dans ces derniers cas, que dans les premiers.

VAR7 C, Œ58 qui périssent

VAR8 Œ58 précautions

Lettres Persanes

LETTRE XCIX.

Usbek à Ibben.
A Smirne.

Les plus puissans Etats de l’Europe sont ceux de l’Empereur, des Rois de France, d’Espagne, & d’Angleterre. L’Italie, & une grande partie de l’Allemagne, sont partagées en un nombre infini de petits Etats, dont les Princes sont, à proprement parler, les Martyrs de la Souveraineté 1 . Nos glorieux Sultans ont plus de femmes, que la plûpart de ces Princes n’ont de Sujets. Ceux d’Italie, qui ne sont pas si unis, sont plus à plaindre : leurs Etats sont ouverts comme des Caravanserais 2 , où ils sont obligez de loger les premiers qui viennent : il faut donc qu’ils s’attachent aux grands Princes, & leur fassent part de leur frayeur, plutôt que de leur amitié.

La plûpart des Gouvernemens d’Europe sont Monarchiques, ou plutôt sont ainsi appellez ; car je ne sçais pas s’il y en a jamais eu veritablement de tels : au moins est-il impossible qu’ils ayent subsisté long-tems 3  : c’est un Etat violent 4 qui degenere toujours en Despotisme, ou en Republique 5  : La puissance ne peut jamais être également partagée entre le Peuple, & le Prince : l’équilibre est trop difficile à garder : il faut que le pouvoir diminuë d’un côté, pendant qu’il augmente de l’autre : mais l’avantage est ordinairement du côté du Prince, qui est à la tête des Armées 6 .

Aussi le pouvoir des Rois d’Europe est-il bien grand, & on peut dire qu’ils l’ont tel qu’ils le veulent : mais ils ne l’exercent point avec tant d’étenduë, que nos Sultans : premierement, parce qu’ils ne veulent point choquer les mœurs, & la Religion des Peuples. Secondement, parcequ’il n’est pas de leur interêt de le porter si loin.

Rien ne rapproche plus les Princes de la condition de leurs Sujets, que cet immense pouvoir, qu’ils exercent sur eux : rien ne les soumet plus aux revers, & aux caprices de la fortune.

L’usage où ils sont de faire mourir tous ceux qui leur deplaisent, au moindre signe qu’ils font 7 , renverse la proportion, qui doit être entre les fautes & les peines 8 , qui est comme l’ame des Etats, & l’harmonie des Empires ; & cette proportion scrupuleusement gardée par les Princes Chrétiens, leur donne un avantage infini sur nos Sultans 9 .

Un Persan qui par imprudence, ou par malheur s’est attiré la disgrace du Prince, est sûr de mourir 10  : la moindre faute, ou le moindre caprice le met dans cette necessité. Mais s’il avoit attenté à la vie de son Souverain ; s’il avoit voulu livrer ses places aux Ennemis ; il en seroit aussi quitte pour perdre la vie : il ne court donc pas plus de risque dans ce dernier cas, que dans le premier .

Aussi dans la moindre disgrace, voyant la mort certaine, & ne voyant rien de pis ; il se porte naturellement à troubler l’Etat, & à conspirer contre le Souverain, seule ressource qui lui reste 11 .

Il n’en est pas de même des Grands d’Europe, à qui la disgrace n’ôte rien, que la bienveillance & la faveur : ils se retirent de la Cour, & ne songent qu’à jouïr d’une vie tranquille, & des avantages de leur naissance. Comme on ne les fait gueres perir que pour le crime de Leze-Majesté 12  ; ils craignent d’y tomber par la consideration de ce qu’ils ont à perdre, & du peu qu’ils ont à gagner : ce qui fait qu’on voit peu de revoltes & peu de Princes morts d’une mort violente.

Si dans cette autorité illimitée qu’ont nos Princes, ils n’apportoient pas tant de precaution pour mettre leur vie en sûreté ; ils ne vivroient pas un jour : & s’ils n’avoient à leur solde un nombre innombrable de troupes, pour tyranniser le reste de leurs Sujets ; leur Empire ne subsisteroit pas un mois.

Il n’y a que quatre ou cinq siecles qu’un Roi de France prit des Gardes contre l’usage de ces tems-là pour se garantir des assassins, qu’un petit Prince d’Asie avoit envoyez pour le faire perir 13  : jusques là les Rois avoient vêcu tranquilles au milieu de leurs Sujets, comme des Peres au milieu de leurs Enfans.

Bien loin que les Rois de France puissent de leur propre mouvement ôter la vie à un de leurs Sujets, comme nos Sultans ; ils portent au contraire toujours avec eux la grace de tous les Criminels : il suffit qu’un homme ait été assez heureux pour voir l’auguste visage de son Prince, pour qu’il cesse d’être indigne de vivre 14 . Ces Monarques sont comme le Soleil, qui porte par tout la chaleur & la vie 15 .

A Paris le 8 de la Lune de Rebiab 2 . 1717.




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1 Voir, pour l’Italie, Pensées, nº 344.

2 Voir Lettre 44, note 8.

3 Correction due à la prudence ? En fait l’analyse de Montesquieu, après L’Esprit des lois , a considérablement évolué, le despotisme y étant défini de manière plus précise (III, 5 et 10, etc.), et apparaissant en Europe, non comme établi, mais comme un danger constant (voir XI, 6 et 7). Sur le gouvernement féodal et « l’origine du Gouvernement Gothique parmi nous », voir L’Esprit des lois, XI, 8 et Céline Spector, « Féodalité », Dictionnaire Montesquieu .

4 Le mot désigne traditionnellement ce qui se fait « avec effort » (Furetière, 1690, art. « Violent »), et donc ce qui est instable, ce qui force la tendance naturelle d’un corps (selon la physique aristotélicienne) ; l’accent est mis ainsi, comme plus tard dans les Romains, IX, sur les tensions qui rendent difficile l’équilibre des États modérés et libres. Dans L’Esprit des lois, la violence sera assimilée aux régimes despotiques, qui ne peuvent se maintenir que par la crainte.

5 Ce passage offre les prémices du livre VIII de L’Esprit des lois , « De la corruption des principes des trois Gouvernemens ». Montesquieu montrera comment le non-respect du principe qui donne sens et cohérence à l’un des trois types de gouvernement mène fatalement à sa dégénérescence. « La monarchie degenere ordinairement dans le despotisme d’un seul, l’aristocratie dans le despotisme de plusieurs, la democratie dans le despotisme du peuple. » (Pensées, nº 1893). Dans L’Esprit des lois, seul le despotisme sera constamment désigné comme résultant de la corruption de la monarchie (VIII, 6-8 et 17, mais aussi XI, 6, etc.) ; ici prime sans doute l’exemple anglais de Cromwell.

6 Voir L’Esprit des lois, V, 10 (« Le Gouvernement Monarchique a un grand avantage sur le Républicain : les affaires étant menées par un seul, il y a plus de promptitude dans l’exécution. Mais comme cette promptitude pourroit dégénérer en rapidité, les Loix y mettront une certaine lenteur. »).

7 « Rien ne met à couvert des extravagances de leur caprice, ni probité, ni merite, ni zéle, ni services rendus, un mouvement de leur fantaisie, marqué par un mot de la bouche, ou un signe des yeux, renverse à l’instant les gens les mieux établis, les plus dignes de l’être, les prive des biens & de la vie ; & tout cela, sans aucune forme de procès, & sans prendre aucun soin de verifier le crime imputé. » (Chardin, t. VI, p. 18 -19). Voir L’Esprit des lois, III, 10 (« Dans les Etats Despotiques la nature du Gouvernement demande une obéissance extrème ; & la volonté du Prince une fois connue, doit avoir aussi infailliblement son effet, qu’une boule jettée contre une autre doit avoir le sien. ¶Il n’y a point de tempérament, de modification, d’accommodemens, de termes d’équivalens, de pourparlers, de remontrances, rien d’égal ou de meilleur à proposer ; l’homme est une créature qui obéit à une créature qui veut. »).

8 L’idée de cette proportion inspirera le livre XII de L’Esprit des lois et donnera naissance au Trattato dei delitti e delle pene de Beccaria en 1764. Mais elle ne naît pas de rien : en 1696 Bussy-Rabutin cite sa réponse au père Nouet : « Qu’en bonne justice on devoit proportionner les peines non seulement aux fautes, mais encore aux forces des coupables. » (Mémoires , Paris, Jean Anisson, 1696, t. III, p. 336).

9 Sur la « juste proportion des peines avec le crime » et ses conséquences sur la sauvegarde de l’État, voir L’Esprit des lois , VI, 16 (ensemble du chapitre), et le manuscrit 2506/8 dans le Dossier de L’Esprit des lois (OC, t. 4, p. 819 [f. 30]).

10 Idée développée, également d’après Chardin, dans L’Esprit des lois , XII, 30 : « Il y a des Etats despotiques (2) où l’on pense que de parler à un Prince pour un disgracié, c’est manquer au respect qui lui est dû. Ces Princes semblent faire tous leurs efforts pour se priver de la vertu de clémence. » ; note 2 : « Comme aujourd’hui en Perse, au rapport de Mr. Chardin : […]. ».

11 Allusion à la révolte de Mir Vais-khan (Mir-Weiss) en 1719 ; cet intendant de la province de Candahar secoua le joug persan pour fonder le royaume d’Afghanistan. Voir Pensées n o 885 et surtout Pensées , nº 1898 qui contient un rejet des Lettres persanes sur ce sujet (voir Textes repris dans les Pensées), et L’Esprit des lois , III, 9 (« Le Sophi de Perse détrôné de nos jours par Mirivéis , vit le Gouvernement périr avant la Conquête, parce qu’il n’avoit pas versé assez de sang »).

12 L’Esprit des lois (livre XII) souligne cependant le risque d’abus de cette incrimination. Voir aussi Lettre 101.

13 Anecdote tirée des Gesta Philippi Augusti du moine Rigord et rapportée par Nicolas Baudot de Juilly dans Histoire de Philippe Auguste , Paris, Brunet, 1702, t. I, p. 207. Louis XI était réputé avoir retenu les Suisses à son service, après avoir fait un traité d’alliance avec eux en 1481 (Moreri, « Gardes-du-corps du roi », 1704, t. III, p. 20 et 1718, t. III, 1 re partie, p. 215).

14 Voir L’Esprit des lois, VI, 21 : « De la Clémence du Prince ».

15 La clémence, plus particulièrement le droit de faire grâce, est un droit exclusivement réservé au roi, ou qui peut être conféré à certaines personnes (ecclésiastiques, princes de sang royal) dans des circonstances exceptionnelles.