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Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE XCVIII

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VAR1 a C***.

VAR2 C, Œ58 J’ai bien sué

VAR3 C, Œ58 défierois bien

VAR4 C, Œ58 Lisez-le

VAR5 C, Œ58 toute la journée

VAR6 a, b sortit

VAR7 C, Œ58 alors

Lettres Persanes

LETTRE XCVIII.

Usbek à ***.

On parle toujours ici de la Constitution . J’entrai l’autre jour dans une maison, où je vis d’abord un gros homme avec un tein vermeil, qui disoit d’une voix forte : J’ai donné mon Mandement 1  : je n’irai point repondre à tout ce que vous dites : mais lisez-le ce Mandement ; & vous verrez que j’y ai resolu tous vos doutes. Il m’a fallu bien suer pour le faire, dit-il en portant la main sur le front : j’ai eu besoin de toute ma Doctrine, & il m’a fallu lire bien des Auteurs Latins. Je le crois, dit un homme qui se trouva là, car c’est un bel Ouvrage ; & je défie ce Jesuite, qui vient si souvent vous voir d’en faire un meilleur. Et bien lisez-le donc , reprit-il, & vous serez plus instruit sur ces matieres dans un quart d’heure, que si je vous en avois parlé deux heures . Voilà comme il évitoit d’entrer en Conversation, & de commettre sa suffisance. Mais comme il se vit pressé, il fut obligé de sortir de ses retranchemens ; & il commença à dire Theologiquement force sotises, soutenu d’un Dervis, qui les lui rendoit très-respectueusement. Quand deux hommes qui étoient là lui nioient quelque principe ; il disoit d’abord ; cela est certain ; nous l’avons jugé ainsi, & nous sommes des Juges infaillibles 2 . Et comment, lui dis-je pour lors , êtes-vous des Juges infaillibles ? Ne voyez-vous pas, reprit-il, que le St. Esprit nous éclaire ? Cela est heureux, lui répondis-je ; car de la maniere dont vous avez parlé tout aujourd’hui, je reconnois que vous avez grand besoin d’être éclairé 3 .

A Paris le 18 de la Lune de Rebiab 1 . 1717.




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1 Le mandement d’un évêque était destiné à être lu en chaire dans les églises du diocèse. Il visait souvent à condamner un écrit jugé hétérodoxe ou impie ; les évêques constitutionnaires et appelants se livraient à une guerre de mandements. Il pourrait s’agir ici implicitement (malgré l’absence de toute interprétation en ce sens chez les contemporains) de Fleury, évêque de Fréjus, qui en avait lancé un contre la bulle Unigenitus le 6 mai 1714. En 1717, année de cette lettre, Fleury entre en charge comme précepteur du jeune roi.

2 La notion d’infaillibilité était une question importante dans le débat sur la Constitution. La bulle avait besoin de l’approbation des évêques parce que l’Église gallicane subordonnait l’infaillibilité du siège de Rome à celle d’un concile général, voire de l’Église gallicane. Une minorité d’évêques ayant refusé d’accepter la bulle, le jugement des prélats majoritaires pouvait-il être regardé comme infaillible ? C’est la question que posaient Nicolas Le Gros, Du renversement des libertés de l’Église gallicane , 1716, t. I et II, et l’oratorien Vivien de la Borde, Du témoignage de la vérité dans l’Église , 1714. Voir cependant à ce propos les doutes que Montesquieu exprimera dans le Spicilège  : « On prétend prouver dans Le temoignage de la verité que le plus grand nombre d’evêques dans l’affaire de la constitution ne peut prevaloir contre l’opinion du plus petit nombre et qu’au contraire dans les circonstances presentes de la non liberté le petit nombre est necessairement seul vray témoin de la foi de l’eglise. » (n o 579).

3 Autant l’ecclésiastique rencontré à Notre-Dame (Lettre 59) se montrait conscient des difficultés et des limites de son rôle, autant cet évêque illustre l’intolérance dénoncée à la Lettre 83, et la bonne conscience source de tous les abus en matière de religion, depuis l’Inquisition (Lettre 27, Lettre 58) jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes (Lettres 57 , 58, et 83). Contre celles-ci, Montesquieu se fait le défenseur des jansénistes quand ils apparaissent comme des victimes, mais il déteste l’intransigeance de leurs positions et la subtilité de certaines discussions théologiques (voir Lettre 137 ; Pensées, nº 437, sur les doctrines de la grâce ; Spicilège , nº 351 : « S’il est vrai que nous ne sçaurions nous sauver que par une grace particuliere efficace il faut dire que le dessein de Dieu n’est pas de sauver tous les hommes en general et que la premiere fin de Dieu n’est pas de les sauver de maniere que le dessein qu’il a de les sauver sera independant de celui de les créer. ») ; il rejette le fond même de la doctrine janséniste : « réprouver le juste pour quelques fautes » lui paraît foncièrement injuste (Spicilège, nº 372). Mais quand, en 1753, la bulle sera de nouveau discutée, Montesquieu s’en fera le défenseur rigoureux, comme d’une « loi de l’Eglise et de l’Etat », que le Parlement se doit de défendre (Lettre au président Durey de Meinières [?], du 9 juillet 1753 [ ?], OC, t. 21 ) ; voir aussi le Mémoire sur le silence à imposer sur la Constitution, OC, t. 9, p. 529-535 ; « Le parlement est l’esclave de la lettre de la loy », dans Défense de L’Esprit des lois, OC, t. 7, p. 342-343).