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VAR1 C, Œ58 entêtés : ils y rappellent tout : c’est la règle […] nations : ce qui

VAR2 a, b accorder

VAR3 C, Œ58 ne parle

VAR4 Œ58 prises

VAR5 B servitude !

VAR6 C, Œ58 dont l’excès est

VAR7 Œ58 17

Lettres Persanes

LETTRE XCVII.

Rica au même.

Je te parlois l’autre jour de l’inconstance prodigieuse des François sur leurs modes : Cependant il est inconcevable à quel point ils en sont entêtez ; c’est la regle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se fait chez les autres Nations : ils y rappellent tout  : ce qui est étranger leur paroit toujours ridicule. Je t’avouë que je ne sçaurois gueres ajuster cette fureur pour leurs coûtumes, avec l’inconstance, avec laquelle ils en changent tous les jours 1 .

Quand je te dis qu’ils meprisent tout ce qui est étranger ; je ne te parle que des bagatelles : Car sur les choses importantes, ils semblent s’être méfiés d’eux-mêmes, jusqu’à se dégrader. Ils avouent de bon cœur que les autres Peuples sont plus sages, pourvû qu’on convienne qu’ils sont mieux vêtus. Ils veulent bien s’assujettir aux Loix d’une Nation rivale 2 , pourvû que les Perruquiers François décident en Legislateurs sur la forme des perruques étrangeres. Rien ne leur paroit si beau que de voir le goût de leurs Cuisiniers regner du Septentrion au Midi ; & les ordonnances de leurs Coëffeuses portées dans toutes les toilettes de l’Europe.

Avec ces nobles avantages, que leur importe que le Bon Sens leur vienne d’ailleurs, & qu’ils ayent pris de leurs voisins tout ce qui concerne le Gouvernement Politique, & Civil ?

Qui peut penser qu’un Royaume le plus ancien & le plus puissant de l’Europe, soit gouverné depuis plus de dix siecles par des Loix, qui ne sont pas faites pour lui 3  ? Si les François avoient été conquis, ceci ne seroit pas difficile à comprendre : Mais ils sont les Conquerans.

Ils ont abandonné les Loix anciennes, faites par leurs premiers Rois dans les Assemblées generales de la Nation 4  : & ce qu’il y a de singulier, c’est que les Loix Romaines qu’ils ont pris à la place, étoient en partie faites, & en partie redigées par des Empereurs contemporains de leurs Legislateurs.

Et afin que l’acquisition fût entiere, & que tout le Bon Sens leur vînt d’ailleurs ; ils ont adopté toutes les Constitutions des Papes 5  ; & en ont fait une nouvelle partie de leur Droit ; nouveau genre de servitude.

Il est vrai que dans les derniers tems on a redigé par écrit quelques Statuts des Villes & des Provinces ; mais ils sont presque tous pris du Droit Romain 6 .

Cette abondance de Loix adoptées, & pour ainsi dire naturalisées, est si grande, qu’elle accable également la Justice, & les Juges. Mais ces volumes de Loix ne sont rien en comparaison de cette armée effroyable de Glossateurs, de Commentateurs, de Compilateurs 7  ; gens aussi foibles par le peu de justesse de leur esprit, qu’ils sont forts par leur nombre prodigieux.

Ce n’est pas tout. Ces Loix étrangeres ont introduit des formalitez, qui sont la honte de la Raison humaine 8 . Il seroit assez difficile de décider, si la forme s’est renduë plus pernicieuse, lorsqu’elle est entrée dans la Jurisprudence, ou lorsqu’elle s’est logée dans la Medecine : si elle a fait plus de ravages sous la Robe d’un Jurisconsulte, que sous le large chapeau d’un Medecin ; & si dans l’une elle a plus ruiné de gens, qu’elle n’en a tué dans l’autre.

A Paris le 12 . de la Lune de Saphar. 1717.




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1 Sur l’interprétation de cette lettre et son aspect paradoxal, voir notre introduction.

2 Le traité de La Haye a été signé le 4 janvier 1717 : il scelle la nouvelle « Triple Alliance » entre l’Angleterre, les Provinces-Unies et la France du Régent. Il s’agit d’une nouveauté de taille après cinquante années de guerre entre la France de Louis XIV et les puissances maritimes. Ce traité, voulu et négocié par Guillaume Dubois, entérine la politique de l’équilibre européen défini à Utrecht en 1713. La France s’engage à expulser le Prétendant, dit Jacques III, protégé de Louis XIV ; reconnaît l’annexion de Brême et Werden par les Hanovre ; démantèle le port fortifié de Mardyck, fortement voulu par Louis XIV pour compenser le démantèlement de Dunkerque ; accorde des privilèges commerciaux aux puissances maritimes sans réciprocité pour les marchands français dans les territoires anglais et hollandais. Voir Lucien Bély, Les Relations internationales en Europe (xvii e - xviii e siècles) , Paris, PUF, 1992, p. 440.

3 Le droit romain : voir plus loin, note 6 ; cf. Claude de Ferrière, Les Institutes du droit françois contenant l’application du droit françois aux Institutes du droit romain, Paris, Jean Cochart, 1687 (Catalogue , nº 717), et Claude Fleury, Histoire du droit français , Paris, Michel le Petit, 1674 (Catalogue , nº 787).

4 Les lois héritées des Francs saliens, d’où viendrait notamment la loi salique : « Ces Loix ont […] esté redigées par l’autorité publique, et approuvées non seulement par les Rois, mais aussi par les Peuples, ou du moins par les principaux qui les acceptoient au nom de toute la Nation. » (Fleury, Histoire du droit français , p. 47 ).

5 Les décrétales peuvent être de plusieurs espèces ; toutefois le nom de constitution utilisé ici sert à préparer la discussion de celle de 1713 dans la lettre suivante.

6 Il s’agit de divers us et coutumes et du droit commun : « Ainsi l’on void que ceux qui ont redigé ces Coustumes, ont toûjours supposé qu’il y avoit un autre Droit par lequel on se devoit regler dans toutes les autres matieres, comme dans les Contracts & les successions ; & n’ont pretendu marquer que ce qu’ils croyoient estre le plus singulier, & qui dérogeoit le plus au Droit Commun. Or je ne vois pas quel pouvoit estre ce Droit Commun, si ce n’estoit le Droit Romain. En effet, ils le citent frequemment sous le nom de Loix, & de Loy escrite. Il semble aussi que c’est par la mesme raison que ces escrits ont esté composez en François, bien qu’alors on escrivist encore tout en Latin, comme estant des choses qui ne pouvaient estre bien expliquées qu’en langue vulgaire, & qui devoient estre entenduës de tout le monde. » (Fleury, Histoire du droit français, p. 183 -184).

7 Voir les épigraphes des sections « Jurisconsulti » du Catalogue (p. 106 ), « « Monstrum horrendum, ingens  » » (Monstre horrible, énorme), et des « Jurisconsultorum opera et tractatus varii » (p. 113 ), « Ut antehac flagitiis ita nunc legibus laboramur » (Comme autrefois des scandales, aujourd’hui c’est des lois que nous souffrons). Pendant sa visite à la bibliothèque (Lettres 128-131), Rica ne mentionnera pas les ouvrages de droit, assez nombreux à La Brède (10% des titres, et beaucoup plus du volume total). Sur les compilateurs, voir ci-dessus, Lettre 64).

8 Sur les formalités de justice voir les nuances apportées dans L’Esprit des lois (VI, 2 ; XXVII, 1 et XXIX, 1).