Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE XCVI

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 a on

VAR2 a, b de faire

VAR3 a avant

VAR4 B, Œ58 tu eusses

VAR5 a quelque tems

VAR6 Œ58 c’étoient

VAR7 Œ58 leurs

VAR8 C, Œ58 caprices

VAR9 C, Œ58 disent les mauvais plaisans

VAR10 a, b peut-être

Lettres Persanes

LETTRE XCVI.

Rica à Rhedi.
A Venise.

Je trouve les caprices de la Mode chez les François, étonnans. Ils ont oublié comment ils étoient habillez cet Eté : ils ignorent encore plus comment ils le seront cet Hiver 1  ; mais sur tout on ne sçauroit croire, combien il en coûte à un mari, pour mettre sa femme à la mode.

Que me serviroit de te faire une description exacte de leur habillement, & de leurs parures ? Une Mode nouvelle viendroit détruire tout mon ouvrage, comme celui de leurs Ouvriers ; & avant que tu n’eusses reçu ma Lettre, tout seroit changé 2 .

Une femme qui quitte Paris, pour aller passer six mois à la Campagne, en revient aussi antique, que si elle s’y étoit oubliée trente ans. Le fils meconnoit le portrait de sa mere ; tant l’habit avec lequel elle est peinte, lui paroit étranger : il s’imagine que c’est quelque Ameriquaine 3 , qui y est representée ; ou que le Peintre a voulu exprimer quelqu’une de ses fantaisies.

Quelquefois les Coëffures montent insensiblement, & une revolution les fait descendre tout à coup : il a été un tems que leur hauteur immense mettoit le visage d’une femme au milieu d’elle-même 4 . Dans un autre c’étoit les pieds, qui occupoient cette place : les talons faisoient un piedestal, qui les tenoit en l’air. Qui pourroit le croire ? Les Architectes ont été souvent obligez de hausser, de baisser, & d’élargir les portes, selon que les parures des femmes exigeoient d’eux ce changement ; & les regles de leur Art ont été asservies à ces fantaisies 5 . On voit quelquefois sur un visage une quantité prodigieuse de mouches 6  ; & elles disparoissent toutes le lendemain. Autrefois les femmes avoient de la taille 7 , & des dents 8  : aujourd’hui il n’en est pas question. Dans cette changeante Nation 9 , quoiqu’en dise le Critique 10  ; les filles se trouvent autrement faites que leurs meres.

Il en est des manieres, & de la façon de vivre, comme des modes : les François changent de mœurs selon l’âge de leur Roi 11 . Le Monarque pourroit même parvenir à rendre la Nation grave, s’il l’avoit entrepris. Le Prince imprime le caractere de son Esprit à la Cour, la Cour à la Ville, la Ville aux Provinces 12 . L’ame du Souverain est un moule, qui donne la forme à toutes les autres.

A Paris le 8. de la Lune de Saphar. 1717.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Par contraste, rapporte Chardin, « les habits des Orientaux ne sont point sujets à la mode. Ils sont toûjours faits d’une même façon » (t. IV, p. 147). Voir ci-après, note 9.

2 « C’est la mode qui est le veritable demon, qui tourmente toûjours cette Nation », écrit Cotolendi (p. 424) ; voir La Bruyère, Les Caractères , « De la mode », p. 505-539. De semblables remarques se trouvent chez le « philosophe persan » de Jean Frédéric Bernard : « Il faut que les Ennemis de l’Alcoran, ayent la cervelle bien foible & bien derangée : puis qu’ils sont capables de se donner tous les jours la torture, à chercher de nouveaux embellisemens à leurs corps. […] Ce désir bizarre tourmente autant les Chrétiens que l’intérêt & l’ambition. » (Réflexions morales, 1711, « Cinquième fragment du philosophe persan », p. 205-206) Sur la querelle du luxe, cf. Lettre 103.

3 L’Amérindienne, coiffée de plumes, est un motif pictural répandu à l’époque : voir deux allégories de l’Amérique, de Philip Tideman (vers 1696) et Francesco Bertos (vers 1710-1730).

4 La Princesse Palatine note le 14 janvier 1688 : « A la cour personne ne porte des fichus ; mais les coiffures deviennent plus hautes de jour en jour […] » (Lettres de la Princesse Palatine , Paris, Mercure de France, 1985, p. 77-78). Les écrivains ne cessaient de se moquer des coiffures relevées sur le sommet de la tête, mises à la mode par M lle de Fontanges. La Bruyère écrit que la mode « fait de la tête des femmes la base d’un édifice à plusieurs étages, dont l’ordre & la structure changent selon leurs caprices » (Les Caractères, « De la mode », p. 521). Cette mode est assimilée au siècle précédent, comme le dit l’article « Fontange » de l’ Encyclopédie  : « Ce fut dans le dix-septieme siecle, je ne dirai pas une parure, mais un édifice de dentelles, de cheveux, & de rubans à plusieurs étages, que les femmes portoient sur leurs têtes. » (« Fontanges (Modes ) », t. VII, 1757, p. 105b).

5 « Le roi a raconté à table aujourd’hui qu’un homme du nom d’Allart, coiffeur de son métier, a fait en Angleterre aux dames des coiffures tellement élevées qu’elles n’ont pas pu s’asseoir dans leurs chaises à porteurs ; que là-bas toutes les dames, pour suivre la mode française, ont fait exhausser leurs chaises […] » (Lettres de la Princesse Palatine , ibid.).

6 Voir les Lettres 50 et 107.

7 Comme on en voit la preuve avec le personnage central (de dos, en rose) de L’Enseigne de Gersaint de Watteau (1720), les robes volantes ou battantes, mises à la mode par M me de Montespan lors de ses grossesses et revenues en faveur après la paix d’Utrecht (1713), pouvaient se combiner avec une invention plus récente (1718), celle des paniers, tout aussi utiles pour cacher les tailles qui s’arrondissent. Le même tableau montre deux autres dames (en noir et noir et blanc) vêtues d’une toilette plus traditionnelle, qui au contraire souligne la taille (voir Madeleine Delpierre, Se vêtir au xviii e siècle, Paris, Adam Biro, 1996, p. 22-23). « Tout le corps d’une femme est déguisé diversement, & l’on n’apperçoit ni sa taille, ni ses traits, qu’alors qu’on la surprend à la toilette », remarque Jean Frédéric Bernard (Réflexions morales, « Cinquième fragment du philosophe persan », p. 209).

8 « Avoir des dents » est évidemment un signe de jeunesse et de beauté : « Regardez-la bien, elle est fraîche, elle a des dents, de l’embonpoint, & de la douceur dans le regard. » (Marivaux, Le Cabinet du philosophe, VIII e feuille, 1734 ; rééd. Prault, 1752, p. 410). Mais on a peut-être aussi là le souvenir d’un « bon mot » du cardinal d’Estrées, qui « dure encore » selon Saint-Simon (année 1714, t. IV, p. 915). Le roi se plaignant devant lui « de l’incommodité de n’avoir plus de dents », le cardinal, qui montrait volontiers les siennes, qu’il avait encore fort belles à un âge avancé, lui répartit : « Des dents, Sire, qui est-ce qui en a ? » Les dents gâtées de la duchesse de Bourgogne avaient peut-être aussi incité les dames plus favorisées à ne pas trop montrer un tel avantage.

9 Chardin dans sa préface insistait sur l’immobilité des institutions persanes : « Il n’en est pas de l’ Asie comme de nôtre Europe, où l’on change plus ou moins ce qu’on appelle les Modes, soit pour les Habits, soit pour les Bâtimens, soit pour toute autre chose. En Orient, il n’en est pas ainsi. L’on y est constant presqu’en tout & partout. Les Habits y sont coupez & façonnez encore aujourd’hui, comme ils étoient il y a plusieurs siecles ; ce qui fait croire, qu’en cette Partie du Monde, les Formes exterieures des choses, les Mœurs, les Habitudes, les manieres même de parler, étoient à peu près les mêmes il y a deux mille ans, qu’elles y paroissent encore aujourd’hui, à la réserve peut-être de ce que les Revolutions de Religion y peuvent avoir apporté de changement, ce qui n’est pas fort considerable. » (t. I, Préface, f. 9 r.). Cf. L’Esprit des lois, XIV, 4 (« Cause de l’immutabilité de la Religion, des mœurs, des manieres, des Loix, dans les Pays d’Orient. »).

10 Le mot critique peut signifier « un censeur, qui reprend les fautes d’autruy, & qui en remarque les defauts avec malignité, ou avec trop de severité » ( Trévoux , 1704). On ne sait si Rica désigne quelqu’un en particulier ; le texte de 1758 n’est pas plus clair.

11 Cf. L’Esprit des lois , XIII, 27, où la question sera envisagée seulement sous l’aspect politique, et XIX ; mais les mœurs, participant de « l’esprit général », y sont données au contraire comme facteur de continuité.

12 Cf. Essai sur les causes (OC, t. 9, p. 254) : l’éducation générale est produite, entre autres, par « cette espece d’emanation de la façon de penser de l’air et des sottises de la cour et de la capitale qui se repandent au loin. ».