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VAR1 a, b jusqu’au

VAR2 Œ58 comble d’infortune

VAR3 a, b il eut eté moins aisé d’en sentir

VAR4 a on vient à examiner quels sont

VAR4 b on examine quels sont

Lettres Persanes

LETTRE XCV.

Usbek à Ibben.
A Smirne.

Il n’y a point de Païs au monde où la Fortune soit si inconstante que dans celui-ci. Il arrive tous les dix ans des revolutions, qui precipitent le riche dans la misere, & enlevent le pauvre avec des ailes rapides 1 , au comble des richesses 2 . Celui-ci est étonné de sa pauvreté ; celui-là l’est de son abondance. Le nouveau riche 3 admire la sagesse de la Providence : le pauvre, l’aveugle fatalité du Destin.

Ceux qui levent les tributs 4 nagent au milieu des tresors : parmi eux il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce métier par la derniere misere : ils sont meprisez comme de la bouë, pendant qu’ils sont pauvres : quand ils sont riches, on les estime assez : aussi ne negligent-ils rien pour acquerir de l’estime 5 .

Ils sont à present dans une situation bien terrible. On vient d’établir une Chambre qu’on appelle de Justice 6 , parce qu’elle va leur ravir tout leur bien. Ils ne peuvent ni détourner, ni cacher leurs effets ; car on les oblige de les déclarer au juste sous peine de la vie : ainsi on les fait passer par un defilé bien étroit ; je veux dire entre la vie, & leur argent. Pour comble de fortune 7 , il y a un Ministre connu par son esprit, qui les honore de ses plaisanteries, & badine sur toutes les déliberations du Conseil 8 . On ne trouve pas tous les jours des Ministres disposez à faire rire le Peuple ; & l’on doit sçavoir bon gré à celui-ci, de l’avoir entrepris.

Le Corps des Laquais est plus respectable en France, qu’ailleurs 9  ; c’est un seminaire de grands Seigneurs ; il remplit le vuide des autres Etats 10 . Ceux qui le composent prennent la place des Grands malheureux, des Magistrats ruinez, des Gentilhommes tuez dans les fureurs de la guerre : & quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes ; ils relevent toutes les grandes Maisons par le moyen de leurs filles, qui sont comme une espece de fumier 11 , qui engraisse les terres montagneuses & arides.

Je trouve, Ibben, la Providence admirable dans la maniere dont elle a distribué les richesses : si elle ne les avoit accordées qu’aux gens de bien, on ne les auroit pas assez distinguées de la Vertu, & on n’en auroit plus senti tout le neant. Mais quand on examine qui sont les gens, qui en sont les plus chargez : à force de mepriser les riches, on vient enfin à mepriser les richesses.

A Paris le 26. de la Lune de Maharram 1717.




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1 La déesse Fortune était associée par les Grecs aux événements qui arrivent par accident ; chez les Romains elle était dispensatrice des biens et des grâces. Eusèbe et Plutarque lui donnent des ailes ; « les Romains ôtèrent les ailes à la Fortune » (Montfaucon, L’Antiquité expliquée et représentée en figures , 1719, t. I, II e partie, livre II, chap. X).

2 Allusion aux gains extraordinaires de certains traitants qui seront menacés par la chambre de justice mentionnée ensuite.

3 Expression relativement récente, semble-t-il, attestée en 1699, Du Fresny consacrant le onzième de ses Amusements sérieux et comiques à ce personnage promu au rang de type (Paris, Veuve Barbin, 1707, p. 218) On la retrouvera au singulier dans les Pensées (n o 1387 : « Si un nouveau riche va d’abord batir une maison superbe il offensera les yeux de tous ceux qui la verront ») et au pluriel dans la Lettre 126 .

4 L’expression désigne les fermiers généraux qui recouvrent les impôts au nom du roi. La concentration des fermes (qui prendra sa forme définitive en 1726) s’est faite progressivement au xvii e siècle, sous l’impulsion de Colbert, renforçant considérablement la position des bénéficiaires. Faute de disposer d’une banque centrale susceptible de lui consentir des avances, l’État était tributaire d’un système de crédit généralisé et vivait sous la dépendance des financiers.

5 Les manieurs d’argent étaient souvent décrits comme des gens de basse origine indûment enrichis. Pourtant, comme l’a montré Yves Durand dans Les Fermiers généraux au xviii e siècle (Paris, PUF, 1971 ; réédition Maisonneuve et Larose, 1996), de nombreux financiers étaient nobles (même si cette noblesse était récente), et le plus souvent issus de la bonne bourgeoisie. Voir ci-dessous, notes 9 et 10.

6 Par un édit d’août 1716, fut créée à la demande du duc de Noailles et sous la pression de l’opinion publique, une chambre royale de justice, de même qu’il y en avait eu, toujours pour des raisons spéciales, en 1597, 1601, 1625 et 1661. Cette juridiction extraordinaire avait pour mission de sanctionner les délits relatifs aux finances de l’État : il s’agissait de taxer les financiers, de châtier les plus coupables des traitants pour intimider les autres, et de frapper l’opinion en dissimulant la banqueroute partielle de l’État. En fait la réaction est telle qu’elle est supprimée dès mars 1717, le mois de cette lettre, en raison du basculement de l’opinion devant ses procédés spectaculaires : appel aux délateurs, encouragements aux particuliers à s’associer aux révisions de comptes (voir Daniel Dessert, Argent, pouvoir et société au Grand siècle , Paris, Fayard, 1984, p. 246). Dans ce « climat de terreur organisée contre les financiers », ceux-ci restèrent cependant fort calmes : leur vie n’était g énéralement pas menacée et des transactions (laissées à l’arbitraire du ministre) devaient finalement permettre de régler toutes les affaires. S’il y eut peu de condamnations à mort ou d’exils volontaires (ibid., p. 246-257), il faut relever néanmoins qu’un ami de Montesquieu, Berthelot de Pléneuf, avait dû se réfugier en Italie.

7 L’originalité de l’expression est supprimée, sans doute par inadvertance, dans l’édition de 1758.

8 Voir la fin de la Lettre 61 (« on badine au Conseil »). Allusion possible au duc Adrien Maurice de Noailles (1678-1766), président du conseil des finances de 1715 à 1718 ; Saint-Simon le décrit comme « gaillard, amusant, plaisant de la bonne et fine plaisanterie, mais d’une plaisanterie qui ne peut offenser ; fécond en saillies charmantes » ; il avait « le don de créer des choses de riens pour l’amusement, et de dérider et d’égayer même les affaires les plus sérieuses et les plus épineuses, sans que tout cela paraisse lui coûter rien » (t. IV, p. 363). Montesquieu lui-même en donne un exemple dans le Spicilège , nº 587. La Table des matières de 1758 l’identifie sans hésitation avec le « N*** » de la Lettre 132.

9 Sur ce cliché littéraire, voir Lettre 46, note 5.

10 L’ascension sociale est en train de devenir un cliché et un thème littéraire ; elle est déjà amorcée dans les premières parties de Gil Blas en 1715 et s’accélère notablement dans celles de 1724 et 1735. Voir Turcaret (1709) également de Lesage, que Frontin conclut ainsi (acte V, scène 14) : « Voilà le règne de M. Turcaret fini ; le mien va commencer. ».

11 Le mot, rapporté plusieurs fois par Saint-Simon, est dû à M me de Grignan, à propos de sa propre bru, fille du fermier général Saint-Amand : « M me de Grignan, en la présentant au monde, en faisait ses excuses, et, avec ses minauderies […] disait qu’il fallait bien de temps en temps du fumier sur les meilleures terres. Elle se savait un gré infini de ce bon mot qu’avec raison chacun trouva impertinent, quand on a fait un mariage, et le dire entre bas et haut devant sa belle-fille. » (Année 1704, t. II, p. 523 ; voir aussi Additions au Journal de Dangeau , ibid., p. 1084, nº 538, du 21 août 1705). La fille de Crozat l’aîné, receveur des finances à Bordeaux, avait enrichi en l’épousant en 1707 un petit-neveu de Turenne (voir Yves Durand, Les Fermiers généraux au xviii e siècle , Paris, PUF, 1971 [réédition Maisonneuve et Larose, 1996], p. 350-351). Deux cas parmi d’autres, tant le phénomène est répandu ; il frappe les contemporains, suscite hostilité ou moquerie, sans pour autant rencontrer une opposition systématique dans l’aristocratie (ibid., p. 354-356).