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VAR1 Œ58 vais te dire

VAR2 C, Œ58 fait

VAR3 C, Œ58 vu

VAR4 C, Œ58 vue.

VAR5 C, Œ58 presqu’autant

VAR6 B avant que de

VAR7 Œ58 une heure ; quel

VAR8 Œ58 s’il te faut

VAR9 C, Œ58 petites choses

VAR10 C, Œ58 notre alcoran, on trouve souvent

VAR11 a, b païs-cy

Lettres Persanes

LETTRE XCIV.

Usbek à Hassein Dervis de la Montagne de Jaron 1 .

O Toi, sage Dervis, dont l’esprit curieux brille de tant de connoissances, écoute ce que je te vais dire .

Il y a ici des Philosophes, qui à la verité n’ont point atteint jusqu’au faîte de la Sagesse Orientale : ils n’ont point eté ravis jusqu’au trône lumineux : ils n’ont ni entendu les paroles ineffables, dont les Concerts des Anges retentissent ; ni senti les formidables accès d’une fureur Divine 2  : mais laissez à eux-mêmes, privez des saintes merveilles, ils suivent dans le silence les traces de la Raison humaine.

Tu ne sçaurois croire jusqu’où ce Guide les a conduits. Ils ont débrouillé le Chaos 3  ; & ont expliqué par une mechanique simple, l’ordre de l’Architecture Divine. L’Auteur de la Nature a donné du mouvement à la matiere : il n’en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse varieté d’effets, que nous voyons dans l’Univers 4 .

Que les Legislateurs ordinaires nous proposent des Loix, pour regler les Societez des hommes ; des Loix aussi sujettes au changement, que l’esprit de ceux qui les proposent, & des Peuples qui les observent : ceux-ci ne nous parlent que des Loix generales, immuables, éternelles 5 , qui s’observent sans aucune exception 6 , avec un ordre, une regularité, & une promptitude infinie, dans l’immensité des espaces.

Et que crois-tu, homme Divin, que soient ces Loix ? Tu t’imagines peut-être qu’entrant dans le Conseil de l’Eternel, tu vas être étonné par la sublimité des mysteres : tu renonces par avance à comprendre : tu ne te proposes que d’admirer.

Mais tu changeras bien-tôt de pensée : elles n’éblouïssent point par un faux respect : leur simplicité les a faites long-tems méconnoître : & ce n’est qu’après bien des reflexions, qu’on en a connu toute la fecondité, & toute l’étenduë.

La premiere est, que tout Corps tend à décrire une ligne droite 7  ; à moins qu’il ne rencontre quelque obstacle, qui l’en détourne : & la seconde, qui n’en est qu’une suite, c’est que tout Corps qui tourne autour d’un centre, tend à s’en éloigner ; parce que plus il en est loin, plus la ligne, qu’il décrit, approche de la ligne droite 8 .

Voilà, sublime Dervis, la Clef de la Nature. Voilà des principes feconds, dont on tire des conséquences à perte de vuë, comme je te le ferai voir dans une Lettre particuliere.

La connoissance de cinq ou six veritez a rendu leur Philosophie pleine de miracles ; & leur a fait faire plus de prodiges & de merveilles, que tout ce qu’on nous raconte de nos Saints Prophetes 9 .

Car enfin je suis persuadé qu’il n’y a aucun de nos Docteurs, qui n’eût été embarassé, si on lui eût dit de peser dans une balance tout l’air, qui est autour de la Terre 10  ; ou de mesurer toute l’eau, qui tombe chaque année sur sa surface 11  ; & qui n’eût pensé plus de quatre fois, avant de dire combien de lieuës le son fait dans une heure 12  ; & quel tems un rayon de lumiere employe à venir du Soleil à nous 13  ? Combien de toises il y a d’ici à Saturne 14  ? Quelle est la courbe selon laquelle un Vaisseau doit être taillé, pour être le meilleur voilier qu’il soit possible 15 .

Peut-être que si quelque homme Divin avoit orné les ouvrages de ces Philosophes de paroles hautes & sublimes ; s’il y avoit mêlé des figures hardies, & des Allegories mysterieuses ; il auroit fait un bel ouvrage, qui n’auroit cedé qu’au Saint Alcoran.

Cependant s’il faut te dire ce que je pense : je ne m’accommode gueres du stile figuré. Il y a dans notre Alcoran un grand nombre de choses pueriles 16 , qui me paroissent toujours telles ; quoiqu’elles soient relevées par la force, & la vie de l’expression : il semble d’abord que les Livres inspirez ne sont que les idées divines renduës en langage humain : au contraire dans nos Livres Saints, on trouve le langage de Dieu, & les idées des hommes ; comme si par un admirable caprice, Dieu y avoit dicté les paroles, & que l’homme eût fourni les pensées 17 .

Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu’il y a de plus saint parmi nous ; tu croiras que c’est le fruit de l’independance, où l’on vit dans ce Païs . Non, graces au Ciel, l’Esprit n’a pas corrompu le Cœur ; & tandis que je vivrai, Hali sera mon Prophete.

De Paris le 15. de la Lune de Chahban 1716.




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1 Elle est décrite par Chardin (t. IX, p. 206) ; le nom en sera donné à l’eunuque noir destinataire de la Lettre Supplémentaire 1.

2 L’abbé Gaultier proteste (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 44 ) contre l’allusion à l’extase de saint Paul (II Corinthiens, XII, 1-4).

3 « Confusion de toutes choses, qui estoit avant que Dieu les eust rangées dans l’ ordre où elles sont. » (Académie , 1694).

4 Position essentiellement cartésienne : Dieu est le primum mobile « qui de sa Toute-puissance a creé la matière avec le mouvement & le repos, & qui conserve maintenant en l’univers, par son concours ordinaire, autant de mouvement & de repos qu’il y en a mis en le creant » (Descartes, Les Principes de la philosophie, II e partie, § 36 ; Catalogue , nº 1438 : Paris, 1659, p. 84). Montesquieu avait été tenté par l’hypothèse, tendant au matérialisme, du « mouvement general de la matiere » dans l’ Essai d’observations sur l’histoire naturelle (1718-1719 ; l’expression apparaît trois fois : OC, t. 8, p. 207, 212, 213), expression d’un « cartésianisme rigide » qui exclut la Providence, avant de formuler expressément en 1723 dans le Mémoire sur le principe et la nature du mouvement l’idée que le mouvement est essentiel à la matière (OC, t. 8, p. 265) ; il s’opposera alors aux Principes de la philosophie dont il expose ici des thèses essentielles. Voir Denis de Casabianca, « Descartes » et « Matière », Dictionnaire Montesquieu .

5 Ce qu’Usbek présente ici comme l’opposition de deux acceptions différentes du mot loi, sera résolu dans la formule initiale de L’Esprit des lois  : « Les loix, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » (I, 1).

6 Implicitement, cette proposition à résonance déiste exclut tout miracle (voir note 9 ci-dessous). Il s’agit d’un principe épicurien explicité par Bayle : la création du monde est « la suite des Loix éternelles & nécessaires du mouvement des principes corporels » (Dictionnaire historique et critique , « Epicure », rem. U, 1720, t. II, p. 1085). Le même principe est explicite dans la philosophie cartésienne (troisième partie des Principes de la philosophie ) et celle de Malebranche (Méditations chrétiennes et métaphysiques, VII ), qui voudrait cependant le réconcilier avec les miracles.

7 Plus exactement tout corps qui se meut  : il s’agit de la « seconde loy de la nature » selon Descartes, ou principe d’inertie, d’où dérive la force centrifuge (Principes de la philosophie , II e partie, § 39), la « seconde » loi que donne Usbek dans la proposition suivante.

8 Usbek s’en tient ici à un seul principe de la mécanique cartésienne, le principe d’inertie, plutôt que de développer en entier les « cinq ou six » vérités évoquées un peu plus loin, d’où dérive toute la science moderne.

9 Assertion remarquable (d’ailleurs relevée par Gaultier, p. 51 ) où Usbek, jouant sur l’ambiguïté des mots, fait passer tous les miracles, prodiges, et merveilles du côté de la science ; mais il s’agit de la découverte de lois tout à fait régulières dans la nature et non pas d’exceptions surnaturelles à son cours ordinaire. La vérité révélée cède le pas à la raison et à la science.

10 Ce qui paraît d’abord une hyperbole renvoie aux nombreuses expériences sur le poids de l’air et la pression atmosphérique qui en résulte, de Robert Boyle (Exercitationes de atmosphaeris corporum consistentium , 1673 ; Catalogue , nº 1412 : Opera varia, Genève, 1714) ou Robert Hooke, inventeur de baromètres et anémomètres, à Edme Mariotte (De la nature de l’air, 1679 ; Catalogue , nº 1499 : Leyde, 1717), en passant bien sûr par Pascal.

11 Le sujet était à la mode au tournant du siècle. Les expériences de Philippe de La Hire pour mesurer la quantité de pluie qui tombe en une année sont rapportées dans le Journal des savants en 1695, 1699 et 1703 ; voir Lettre 123, note 10. Ces exemples de connaissances répondant à des pouvoirs qui dans l’Ancien Testament sont réservés à Dieu, on comprend que l’homme s’en est emparé : « Qui est celui qui a mesuré les eaux dans le creux de sa main, et qui, la tenant étendue, a pesé les cieux ? » (Isaïe, XL, 12) ; « Qui a comté le sable de la mer, les goutes de la pluie & les jours de la durée du monde ? Qui a mesuré la hauteur du ciel, l’étendue de la terre, & la profondeur de l’abîme ? » (Ecclésiastique, I, 2). Les adunata traditionnels sont devenus possibles.

12 Plusieurs s’étaient penchés sur la question de la vitesse du son ; l’ Encyclopédie donnera plusieurs valeurs proposées : 968 pieds par minute selon Newton, 1200 selon Boyle, 1474 selon Mersenne (Jaucourt, « Son (Physique ) », t. XV, 1765, p. 344).

13 Le Journal des savants rapporte en 1676 la démonstration faite par Olaüs Roemer (Olav Römer, ou Ole Rømer), astronome danois (1644-1710), à partir d’observations d’un satellite de Jupiter, selon laquelle la lumière peut traverser l’espace de trois millions de lieues en moins d’une seconde. « M. Roemer & M. Newton ont mis hors de doute par le calcul des éclipses des satellites de Jupiter, que la lumière du soleil emploie près de sept minutes à parvenir à la terre », conclura D’Alembert ( Encyclopédie , « Lumière (Optique ) », t. IX, 1765, p. 719). Montesquieu possédait le Traité de la lumière (1690) de Christian Huygens (Catalogue , nº 1767).

14 Saturne avait beaucoup retenu l’attention des astronomes dans les années 1660 et 1670, les calculs et observations de Huygens et de Cassini en particulier ayant paru dans le Journal des Savants en 1669, 1672 et 1677 ; voir le Systema Saturnianum de Huygens, 1695. « La distance du Soleil à Saturne, qui est la planète la plus éloignée, n’est que trois cent trente millions de lieues », rapporte Fontenelle dans les Entretiens sur la pluralité des mondes, précision donnée dans des éditions tardives : voir par exemple celle de 1724, p. 171- 172 Voir la Satire VIII de Boileau : « N’est-ce pas l’Homme enfin, dont l’art audacieux / Dans le tour d’un compas a mesuré les Cieux ?/Dont la vaste science embrassant toutes choses,/A foüillé la nature, en a percé les causes ? » (p. 63) L’ Encyclopédie donne comme distance moyenne entre Saturne et le soleil 326 925 demi-diamètres de la Terre, et de la Terre à Saturne 21 000 demi-diamètres (« Saturne (en astronomie) », t. XIV, 1765, p. 694b).

15 Bernard Renau d’Eliçagaray (1652-1719) avait publié en 1689 sa Théorie de la manœuvre des vaisseaux (Catalogue , n o 1754) ; Huygens y avait relevé une « erreur » théorique, ce que devait contester Renau dans une série de lettres parues dans le Journal des savants en 1695 et 1697. Voltaire commentera : « On sçait aujourd’hui, après les longues disputes de Mr Hughens & de Mr Renaud, la détermination de l’angle le plus avantageux d’un gouvernail de Vaisseau avec la quille ; mais Christophe Colombe avoit découvert l’Amérique sans rien soupçonner de cet angle. » (Lettres philosophiques, 1734, Lettre 24, p. 123) Il sera question de cet ouvrage entre Montesquieu & le président Barbot en 1734 (OC, t. 19, lettre 416).

16 Audace ultime de cette lettre. L’adoucissement prudent de l’expression dans la variante de 1758 est peut-être une réaction à la critique acerbe de Gaultier sur tout ce passage (Les Lettres persanes convaincues d’impiété , p. 44-57).

17 Formule ambiguë qui reprend peut-être la notion paulinienne de l’inspiration verbale des hommes par Dieu : « […] ç’a été par le mouvement du saint esprit que les saints hommes de Dieu ont parlé. » (II Pierre, I, 21) Les disputes continuaient sur la nature de la parole sacrée. Chardin rapporte que les Mahométans croient le style du Coran miraculeux : « Les Mahometans, en vuë de l’Elegance de l’ Alcoran, l’appellent un miracle courant, c’est-à-dire continuel, pour faire entendre que chaque phrase a une beauté surnaturelle » (t. X, p. 52).