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VAR1 a jamais personne n'auroit

VAR1 b [autographe] [vénérable] c’estoit une mauvaise

VAR2 Œ58 nous peut servir

Lettres Persanes

LETTRE XC.

Usbek à son frere Santon,
au Monastere de Casbin 1 .

Je m’humilie devant toi, sacré Santon, & je me prosterne : je regarde les vestiges de tes pieds 2 , comme la prunelle de mes yeux. Ta sainteté est si grande, qu’il semble que tu ayes le cœur de notre saint Prophete : tes austeritez étonnent le Ciel même : les Anges t’ont regardé du sommet de la gloire, & ont dit : Comment est-il encore sur la terre, puisque son Esprit est avec nous, & vole autour du trône, qui est soutenu par les nuées ?

Et comment ne t’honorerois-je pas, moi qui ai appris de nos Docteurs, que les Dervis même infidelles ont toujours un caractere de Sainteté, qui les rend respectables aux vrais Croyans ; & que Dieu s’est choisi dans tous les coins de la terre des ames plus pures que les autres, qu’il a separées du monde impie, afin que leurs mortifications, & leurs prieres ferventes suspendissent sa colere prête à tomber sur tant de Peuples rebelles.

Les Chrétiens disent des merveilles de leurs premiers Santons, qui se refugierent à milliers dans les Deserts affreux de la Thebaïde, & eurent pour Chefs Paul, Antoine, & Pacome 3 . Si ce qu’ils en disent est vrai, leurs vies sont aussi pleines de prodiges, que celles de nos plus sacrez Immaums 4 . Ils passoient quelquefois dix ans entiers sans voir un seul homme : mais ils habitoient la nuit & le jour avec des Demons : ils étoient sans cesse tourmentez par ces Esprits malins : ils les trouvoient au lit ; ils les trouvoient à table ; jamais d’asile contr’eux. Si tout ceci est vrai, Santon venerable, il faudroit avouër que personne n’auroit jamais vêcu en plus mauvaise Compagnie.

Les Chrétiens sensez regardent toutes ces Histoires comme une Allegorie bien naturelle 5 , qui peut nous servir à nous faire sentir le malheur de la condition humaine 6 . En vain cherchons-nous dans le Desert un état tranquille ; les tentations nous suivent toujours : nos passions figurées par les Demons ne nous quittent point encore : ces monstres du Cœur ; ces illusions de l’Esprit ; ces vains fantômes de l’Erreur & du Mensonge, se montrent toujours à nous pour nous séduire, & nous attaquent jusques dans les jeûnes, & les Cilices 7  ; c’est à dire jusques dans notre force même.

Pour moi, Santon venerable, je sçais que l’Envoyé de Dieu a enchainé Satan, & l’a précipité dans les abîmes 8  : il a purifié la terre autrefois pleine de son Empire, & l’a renduë digne du séjour des Anges & des Prophetes.

A Paris le 9. de la Lune de Chahban 1715.




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1 Voir Lettre 47.

2 Vestige  : empreinte (sens étymologique encore dominant à l’époque : « Piste, marque du passage de quelqu’un […] », Trévoux , 1704 ).

3 Les ermites de la Thébaïde sont décrits par l’abbé de Choisy dans l’ Histoire de l’Église (1703 ; Catalogue , nº 189) ; voir éd. de Paris, 1740, t. I, livre III, chap. V, p. 341-342, 400 ; t. II, livre V, chap. III, p. 41-43, 117-118.

4 Toutes les religions comportent des miracles, leçon que n’oubliera pas Voltaire dans les Lettres philosophiques (1734) : « Il leur falloit des miracles, ils en firent » (Lettre 3).

5 Dans la théologie de l’époque, le terme d’ allégorie désigne une interprétation autorisée par « la tradition unanime des Pères de l’Eglise », comme le veut le concile de Trente, et renvoie à un sens spirituel qui fait de l’Ancien Testament la préfiguration du Nouveau ; voir Spicilège, nº 197 (recueil Desmolets). Toute interprétation renvoyant à la simple humanité est donc fortement sujette à caution : voir Hervé Savon, « Le figurisme et la “Tradition des Pères” », dans Le Grand siècle et la Bible , Jean-Robert Armogathe dir., Paris, Beauchesne, 1987, p. 757-786. Cette attitude attribuée à des « chrétiens sensés » est donc fort audacieuse.

6 Sujet traité également dans la Lettre 31.

7 Voir Lettre 33, note 10. « [L]es anciens Peres du desert […] se gâterent la tête à faire pitié, et les combats sans relâche qu’ils s’imaginerent avoir contre les demons furent une de ces foiblesses qui semblerent attachées à leur genre de vie. » (Essai sur les causes, OC, t. 9, p. 244).

8 Selon le Talmud, Satan avait été un archange mais fut rejeté du ciel. Voir aussi la parole de Jésus : « Je voiois Satan tomber du ciel comme un éclair. » (Luc, X, 18). De même, dans la tradition islamique, Iblis, trop fier pour se soumettre à Adam (Coran, p. 143  ; sourate II, 32), fut rejeté du ciel. L’image rappelle ici celles de John Milton dans sa grande épopée Paradise Lost (1667) ; Montesquieu connaissait Milton par ses écrits latins (Catalogue , nº 2413-2415) et possédait une édition de 1711 de son Paradise Lost (Catalogue , nº 2099), mais il a sans doute été acquis lors du séjour en Angleterre (1729-1731) : auparavant, Montesquieu ne connaissait pas l’anglais (voir Bibliothèque virtuelle Montesquieu , « Genèse du Catalogue », « L’expérience des voyages dans le Catalogue »).