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Lettres Persanes

LETTRE LXXXIX.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Le Monarque qui a si longtems regné n’est plus 1 . a Il a bien fait parler des gens pendant sa vie ; tout le monde s’est tu à sa mort. Ferme & courageux dans ce dernier moment, il a paru ne ceder qu’au destin 2 . Ainsi mourut le grand Cha-Abas, après avoir rempli toute la terre de son nom 3 .

Ne crois pas que ce grand évenement n’ait fait faire ici que des reflexions morales. Chacun a pensé à ses affaires, & à prendre ses avantages dans ce changement. Le Roi arriere-petit-fils du Monarque defunt n’ayant que cinq ans, un Prince son oncle a été declaré Regent du Royaume.

Le feu Roi avoit fait un Testament, qui bornoit l’autorité du Regent 4 . Ce Prince habile a été au Parlement, & y exposant tous les droits de sa naissance, il a fait casser la disposition du Monarque, qui voulant se survivre à lui-même, sembloit avoir pretendu regner encore après sa mort.

Les Parlemens ressemblent à ces ruines que l’on foule aux pieds ; mais qui rappellent toujours l’idée de quelque Temple fameux par l’ancienne Religion des Peuples. Ils ne se mêlent gueres plus que de rendre la Justice ; & leur autorité est toujours languissante, à moins que quelque conjoncture imprevuë ne vienne lui rendre la force & la vie. Ces grands Corps ont suivi le destin des choses humaines : ils ont cedé au tems, qui détruit tout ; à la corruption des mœurs, qui a tout affoibli ; à l’autorité suprême, qui a tout abattu 5 .

Mais le Regent, qui a voulu se rendre agreable au peuple, a paru d’abord respecter cette image de la liberté publique : & comme s’il avoit pensé à relever de terre le Temple, & l’Idole ; il a voulu qu’on les regardât comme l’appui de la Monarchie, & le fondement de toute autorité legitime.

A Paris le 4. de la Lune de Regeb 1715 .




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a Il mourut le 1. Septembre 1715.

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1 Datée du 4 septembre 1715, la lettre reflète une actualité immédiate.

2 Alors que le roi était détesté, voire honni, sa mort courageuse, dont l’image fut soigneusement répandue dans le royaume, frappa largement les esprits : voir Neil R. Johnson, Louis XIV and the Age of the Enlightenment, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 1978, p. 87-88. Cf. Pensées, n os 1122 et 1145, et Catalogue , p. 505.

3 Après avoir repris plusieurs villes et provinces aux Turcs et aux Portugais, il « fit paroître la force de son esprit dans l’ordre qu’il donna sur la fin de sa vie, pour faire cacher sa mort, pendant que l’on assuroit sa succession à Schach-Sefi, son petit-fils […] » (Moreri, « Schach-Abas », 1704, t. V, p. 553 et 1718, p. 298 ).

4 Par des lettres datées du 2 août 1714, communément désignées comme son « testament », Louis XIV instituait un conseil de régence de quatorze personnes, qui déciderait des affaires à la majorité des suffrages. La garde et l’éducation du roi appartiendraient au duc du Maine, à qui les officiers de la maison du roi devaient prêter un serment d’obéissance (voir Saint-Simon, t. V, p. 593-596). Le Régent fit aussitôt casser le testament par le parlement de Paris.

5 Grâce au droit de remontrance que le Régent rétablit le 15 septembre 1715, les cours souveraines retrouvent un rôle que le monarque leur avait ôté ; voir le discours du Régent à cette occasion dans le Spicilège , nº 278. Voir Jean Bart, « Le réveil des prétentions parlementaires à la mort de Louis XIV », Cahiers Saint-Simon n o 27, 1999, p. 29-36. Sur l’importance des parlements, qui constitue une idée maîtresse chez Montesquieu, voir L’Esprit des lois , II, 4 ; Pensées, nº 589 (« […] quoy que les parlemens de France n’ayent pas grande authorité ils ne laissent pas de faire du bien, le ministere ny le prince ne veulent pas en estre desaprouvé[s] parce qu’ils sont respectés ») ; « Le parlement est l’esclave de la lettre de la loy », dans Défense de L’Esprit des lois , OC, t. 7, p. 342-343. Voir Lettre 66.