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Lettres Persanes

LETTRE LXXXVIII.

Usbek au même.
A Smirne.

De cette passion generale que la Nation Françoise a pour la gloire, il s’est formé dans l’esprit des particuliers un certain je ne sçai quoi, qu’on appelle point d’honneur 1  : c’est proprement le caractere de chaque Profession : mais il est plus marqué chez les gens de guerre ; & c’est le point d’honneur par excellence. Il me seroit bien difficile de te faire sentir ce que c’est ; car nous n’en avons point précisément d’idée 2 .

Autrefois les François, sur tout les Nobles, ne suivoient gueres d’autres Loix, que celles de ce point d’honneur : elles regloient toute la conduite de leur vie ; & elles étoient si severes, qu’on ne pouvoit sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfraindre, mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s’agissoit de regler les differens, elles ne prescrivoient gueres qu’une maniere de décision, qui étoit le duel, qui tranchoit toutes les difficultez. Mais ce qu’il y avoit de mal, c’est que souvent le jugement se rendoit entre d’autres parties que celles qui y étoient interessées.

Pour peu qu’un homme fut connu d’un autre, il falloit qu’il entrât dans la dispute, & qu’il payât de sa personne comme s’il avoit été lui-même en colere 3 . Il se sentoit toujours honoré d’un tel choix, & d’une préference si flatteuse : & tel qui n’auroit pas voulu donner quatre Pistoles à un homme pour le sauver de la Potence, lui & toute sa famille ; ne faisoit aucune difficulté d’aller risquer pour lui mille fois sa vie.

Cette maniere de décider étoit assez mal imaginée : car de ce qu’un homme étoit plus adroit, ou plus fort qu’un autre ; il ne s’ensuivoit pas qu’il eût de meilleures raisons 4 .

Aussi les Rois l’ont-ils défenduë sous des peines très-severes : mais c’est en vain ; l’Honneur qui veut toujours regner, se revolte & il ne reconnoit point de Loix.

Ainsi les François sont dans un état bien violent : car les mêmes Loix de l’honneur obligent un honnête homme de se vanger, quand il a été offensé ; mais d’un autre côté la Justice le punit des plus cruelles peines lorsqu’il se vange 5 . Si l’on suit les Loix de l’Honneur, on perit sur un échaffaut : si l’on suit celles de la Justice, on est banni pour jamais de la Societé des hommes : Il n’y a donc que cette cruelle alternative, ou de mourir, ou d’être indigne de vivre.

De Paris le 18. de la Lune de Gemmadi 2 . 1715.




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1 Voir Lettre 57.

2 « Cet honneur bisarre […] étend ou […] borne nos devoirs à sa fantaisie » (L’Esprit des lois, IV, 2).

3 Comme témoin ou second (« Celui qui en sert un autre dans un duel […] », Académie , 1694).

4 Dans L’Esprit des lois, XXVIII, 17, Montesquieu récusera une telle banalité : « La preuve par le Combat singulier avoit quelque raison fondée sur l’expérience. ».

5 Le remède ordinaire était l’exil volontaire : le vainqueur partait en hâte pour éviter l’arrestation, en espérant que ses proches pourraient à la longue obtenir son pardon. Les écrivains de l’époque ont fréquemment exploité le malheur de cette « cruelle alternative », par exemple Challe dans l’« Histoire de Des Frans et de Silvie » (Les Illustres Françaises , La Haye, Abraham de Hondt, 1713, t. II, p. 137).