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VAR2 C, Œ58 Or

VAR3 C ne luy laissera plus espérer

VAR3 Œ58 ne lui laissera plus à espérer

Lettres Persanes

LETTRE LXXXVII.

Usbek à Ibben.
A Smirne.

Le desir de la gloire n’est point different de cet instinct, que toutes les Créatures ont pour leur conservation. Il semble que nous augmentons notre Etre, lorsque nous pouvons le porter dans la memoire des autres : c’est une nouvelle vie que nous acquerons & qui nous devient aussi precieuse que celle, que nous avons reçuë du Ciel.

Mais comme tous les hommes ne sont pas également attachez à la vie ; ils ne sont pas aussi également sensibles à la gloire. Cette noble passion est bien toujours gravée dans leur Cœur : mais l’imagination & l’éducation la modifient de mille manieres.

Cette difference qui se trouve d’homme à homme, se fait encore plus sentir de Peuple à Peuple.

On peut poser pour maxime que dans chaque Etat le desir de la gloire croît avec la liberté des Sujets, & diminuë avec elle : la gloire n’est jamais compagne de la servitude 1 .

Un homme de bon sens me disoit l’autre jour : On est en France à bien des égards plus libre qu’en Perse : aussi y aime-t-on plus la gloire. Cette heureuse fantaisie fait faire à un François avec plaisir, & avec goût, ce que votre Sultan n’obtient de ses Sujets, qu’en leur mettant sans cesse devant les yeux les supplices, & les recompenses.

Aussi parmi nous le Prince est-il jaloux de l’honneur du dernier de ses Sujets. Il y a pour le maintenir des Tribunaux respectables 2  : c’est le tresor sacré de la Nation, & le seul dont le Souverain n’est pas le Maître ; parce qu’il ne peut l’être sans choquer ses interêts. Ainsi si un Sujet se trouve blessé dans son honneur par son Prince, soit par quelque préference, soit par la moindre marque de mepris, il quitte sur le champ sa Cour, son Emploi, son service, & se retire chez lui.

La difference qu’il y a des troupes Françoises aux vôtres ; c’est que les unes composées d’esclaves naturellement lâches ne surmontent la crainte de la mort, que par celle du Châtiment ; ce qui produit dans l’ame un nouveau genre de terreur, qui la rend comme stupide : au lieu que les autres se presentent aux coups avec delice, & bannissent la crainte par une satisfaction, qui lui est superieure.

Mais le Sanctuaire de l’Honneur, de la Reputation, & de la Vertu semble être établi dans les Republiques, & dans les Pays où l’on peut prononcer le mot de Patrie 3 . A Rome, à Athenes, à Lacedemone, l’honneur payoit seul les services les plus signalés 4 . Une couronne de Chêne, ou de Laurier ; une statüe ; un Eloge étoit une recompense immense pour une bataille gagnée, ou une Ville prise.

Là un homme, qui avoit fait une belle action, se trouvoit suffisamment recompensé par cette action même. Il ne pouvoit voir un de ses compatriotes, qu’il ne sentît le plaisir d’être son bienfaiteur : il comptoit le nombre de ses services par celui de ses Concitoyens. Tout homme est capable de faire du bien à un homme : mais c’est ressembler aux Dieux, que de contribuer au bonheur d’une Societé entiere.

Mais cette noble émulation ne doit-elle point être entierement éteinte dans le cœur de vos Persans, chez qui les emplois & les dignités ne sont que des attributs de la fantaisie du Souverain ? La reputation & la vertu y sont regardées comme imaginaires, si elles ne sont accompagnées de la faveur du Prince, avec laquelle elles naissent, & meurent de même 5 . Un homme qui a pour lui l’estime publique n’est jamais sûr de ne pas être deshonoré demain : le voilà aujourd’hui General d’Armée ; peut-être que le Prince le va faire son Cuisinier, & qu’il n’aura plus à esperer d’autre Eloge, que celui d’avoir fait un bon ragoût.

De Paris le 15. de la Lune de Gemmadi 2 . 1715.




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1 L’honneur sera défini comme principe du pouvoir monarchique dans L’Esprit des lois , III, 7 : « Et n’est-ce pas beaucoup, d’obliger les hommes à faire toutes les actions difficiles, & qui demandent de la force, sans autre récompense que le bruit de ces actions ? » C’est aussi le sentiment de l’infamie qui tient lieu de peine dans un gouvernement modéré. Mais l’honneur a ici une signification plus large : voir ci-après, note 8.

2 Le tribunal des maréchaux de France, fondé à Paris pour juger des affaires d’honneur et empêcher les duels.

3 « A des gens a qui il ne faut rien que le necessaire il ne reste a desirer que la gloire de la patrie et la sienne propre. » (Pensées, nº 968).

4 Ici le mot honneur n’a pas le sens spécifique (et propre à la monarchie) qu’il prendra dans L’Esprit des lois (« le préjugé de chaque personne & de chaque condition », III, 6) ; il désigne plutôt ce que Montesquieu entendra alors par « vertu politique » (ibid., III, 5), et qu’il explicitera comme « amour de la patrie » dans l’Avertissement des éditions posthumes de L’Esprit des lois . Voir aussi L’Esprit des lois, V, 2 et 3 (« Ce que c’est que la vertu dans l’Etat politique » et « Ce que c’est que l’amour de la République dans la Démocratie »).

5 Le Français utilise à l’égard du Persan les mêmes termes qu’Usbek parlant des Français dans la lettre précédente. Chardin avait insisté sur le pouvoir capricieux du roi : « Ce que je viens de dire, que le Roi de Perse fait ôter les biens & la vie à ses sujets, sur le moindre caprice, doit s’entendre seulement à l’égard des Grands de sa Cour, & plus particuliérement de ses Favoris, & de ses Mignons  ; parce qu’autant que parmi les gens de ce rang, il arrive souvent des avantures tout-à-fait cruelles & sanglantes, autant en arrive-t-il peu parmi le commun Peuple, le caprice du Souverain ne s’étendant pas jusques-là. Je me souviens qu’un jour, un Seigneur, nommé Rustan Can m’étant venu voir au sortir de chez le Roi, il entra d’un air gai, prit un miroir, se mit à ajuster son turban en souriant ; & puis il me dit, toutes les fois que je sors de devant le Roi, je tâte si j’ai encore la tête sur les épaules, & j’y regarde même dans le miroir, dès que je suis revenu au logis. » (Chardin, t. VI, p. 19 -20).