Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE LXXXVI

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 Œ58 grand

Lettres Persanes

LETTRE LXXXVI.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

A Paris regne 1 la liberté & l’égalité. La Naissance, la Vertu, le merite même de la guerre, quelque brillant qu’il soit, ne sauve pas un homme de la foule dans laquelle il est confondu. La jalousie des rangs y est inconnuë. On dit que le premier de Paris est celui qui a les meilleurs chevaux à son Carrosse.

Un grand Seigneur est un homme, qui voit le Roi, qui parle aux Ministres, qui a des Ancêtres, des dettes, & des pensions. S’il peut avec cela cacher son oisiveté par un air empressé, ou par un feint attachement pour les plaisirs ; il croit être le plus heureux de tous les hommes.

En Perse il n’y a de grands que ceux, à qui le Monarque donne quelque part au Gouvernement 2 . Ici, il y a des gens, qui sont grands par leur naissance ; mais ils sont sans credit. Les Rois font comme ces ouvriers habiles, qui pour executer leurs ouvrages, se servent toujours des machines les plus simples.

La Faveur est la grande Divinité des François 3 . Le Ministre est le Grand Prêtre, qui lui offre bien des victimes. Ceux qui l’entourent ne sont point habillez de blanc ; tantôt Sacrificateurs, & tantôt sacrifiés, ils se devouent eux-mêmes 4 à leur Idole avec tout le Peuple.

A Paris le 9. de la Lune de Gemmadi 2 . 1715.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Accord fréquent dans la langue classique, favorisé par la postposition du sujet, dont est ainsi donnée une vision globale.

2 « Il n’y a point de noblesse en Perse, non plus que dans tout l’ Orient, & l’on n’y porte de respect qu’aux charges, aux dignitez, au merite extraordinaire, & particulierement aux richesses. » (Chardin, t. VI, p. 60 -61).

3 Divinité abstraite, analogue à la Fortune romaine (voir Lettre 95).

4 « Devoüer, se dit aussi d’une ceremonie qui se faisoit chez les Romains, quand un homme se sacrifioit pour la patrie, comme fit Decius, qui aprés s’être devoüé , se jetta à corps perdu sur les ennemis, où il fut tué. » (Furetière, 1690, art. « Devoüer »).