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VAR1 B [non cartonné]  : esclaves. La Justice se mêle de toutes leurs affaires ; &

VAR1 B [cartonné]  :, C, Œ58 : esclaves. La Justice se mêle de tous leurs différends ; &

VAR2 C, Œ58 Avant d’y

VAR3 a, b on passe

VAR4 a, b celuy-ci a

VAR5 Œ58 pas le

VAR6 C, Œ58 dit qu’on a

VAR7 C, Œ58 assez

Lettres Persanes

LETTRE LXXXIV.

Rica à *.*.*.

Il semble ici que les familles se gouvernent toutes seules : le mari n’a qu’une ombre d’autorité sur sa femme ; le pere sur ses enfans ; le maître sur ses esclaves 1  ; & sois sûr qu’elle 2 est toujours contre le mari jaloux ; le pere chagrin ; le maître incommode.

J’allai l’autre jour dans le lieu, où se rend la Justice. Avant que d’y arriver il faut passer sous les armes d’un nombre infini de jeunes Marchandes, qui vous appellent d’une voix trompeuse 3 . Ce spectacle d’abord est assez riant : mais il devient lugubre, lorsqu’on entre dans les grandes sales, où l’on ne voit que des gens, dont l’habit est encore plus grave, que la figure. Enfin on entre dans le lieu sacré, où se revelent tous les secrets des familles 4 , & où les actions les plus cachées sont mises au grand jour.

Là une fille modeste vient avouër les tourmens d’une virginité trop long-tems gardée, ses combats, & sa douloureuse resistance : elle est si peu fiere de sa victoire, qu’elle menace toujours d’une défaite prochaine ; & pour que son pere n’ignore plus ses besoins, elle les expose à tout le peuple 5 .

Une femme effrontée vient ensuite exposer les outrages, qu’elle a faits à son Epoux, comme une raison d’en être separée 6 .

Avec une modestie pareille une autre vient dire qu’elle est lasse de porter le titre de femme, sans en jouïr : elle vient reveler les mysteres cachez dans la nuit du mariage : elle veut qu’on la livre aux regards des experts les plus habiles, & qu’une sentence la rétablisse dans tous les droits de la virginité 7 . Il y en a même qui osent défier leurs maris, & leur demander en public un combat, que les temoins rendent si difficile : épreuve aussi flêtrissante pour la femme, qui la soutient ; que pour le mari, qui y succombe 8 .

Un nombre infini de filles ravies, ou seduites, font les hommes beaucoup plus mauvais qu’ils ne sont. L’amour fait retentir ce Tribunal. On n’y entend parler que de peres irrités, de filles abusées, d’amans infidelles, & de maris chagrins.

Par la Loi, qui y est observée, tout enfant né pendant le Mariage, est censé être au mari : il a beau avoir de bonnes raisons pour ne le pas croire ; la Loi le croit pour lui ; & le soulage de l’examen, & des scrupules.

Dans ce Tribunal on prend les voix à la majeure : mais on a reconnu par experience qu’il vaudroit mieux les recueillir à la mineure 9  : & cela est bien naturel ; car il y a très-peu d’esprits justes ; & tout le monde convient qu’il y en a une infinité de faux 10 .

A Paris le 1. de la Lune de Gemmadi 2 . 1715.




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1 Sur l’autorité paternelle, voir Lettre 76.

2 Ce pronom ne se comprend que s’il renvoie au mot « Justice », omis par erreur dans l’édition A (voir les variantes).

3 Les marchandes de mode de la Galerie du Palais (de justice) ont une voix flatteuse (comme les Sirènes) pour attirer le client. Dans La Galerie du Palais de Corneille (1634) on trouve déjà un libraire, un mercier et une lingère. Voir les remarques de Du Fresny sur les boutiques de babioles (Amusements sérieux et comiques [1699], « Quatrième amusement : le Palais », Paris, Veuve Barbin, 1707, p. 66 -67). Voir Lettre 56 sur l’industrie des gens de Paris.

4 En Perse, par contre, « la Justice ne connoît que rarement des differens qui arrrivent entre le mari & la femme, des mauvais tours qu’ils se peuvent faire, & des sujets qu’ils ont de se séparer » (Chardin, t. II, p. 273).

5 Si un enfant ne peut contraindre ses parents à le marier, en pays de droit écrit il peut en exiger une dot, conformément au droit romain. Voir Paul Ourliac et Jehan de Malafosse, Histoire du droit privé , t. III, Le Droit familial, Paris, PUF, 1968, p. 284 et 287. Voir L’Esprit des lois, XXIII, 7-9 (XXIII, 7 : « Le consentement des peres est fondé sur leur puissance, c’est-à-dire, sur leur droit de propriété ; il est encore fondé sur leur amour, sur leur raison, & sur l’incertitude de celle de leurs enfans, que l’âge tient dans l’état d’ignorance, & les passions dans l’état d’ivresse. »).

6 Depuis le xvii e siècle, les juridictions civiles se sont approprié le droit de prononcer la séparation de corps ou de biens, au détriment des juridictions ecclésiastiques ; la séparation de corps peut être demandée par un des époux si l’autre est adultère (François Lebrun, La Vie conjugale sous l’Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1998, 4 e éd., p. 53).

7 Si le mariage n’a pas été consommé, il peut être annulé. Sur la « visite », voir Lettre 69.

8 En 1712, la marquise de Gesvres tenta de faire casser son mariage pour cause d’impuissance de son mari. L’affaire, que reproduit le Spicilège, n os 261 et 262, fit grand bruit. « Le marquis de Gesvres prétendit n’être point impuissant, et, comme c’était chose de fait, il fut ordonné qu’il serait visité par des chirurgiens, et elle par des matrones, nommés par l’Officialité […] et tous deux en effet furent visités […] » (Saint-Simon, Mémoires, t. IV, p. 497). Le « congrès » ou épreuve de la puissance ou impuissance des gens mariés (déjà ridiculisé par Boileau dans la Satire VIII, v. 143-146 : « Jamais la biche en rut, n’a pour fait d’impuissance,/ Trainé du fond des bois un Cerf à l’Audience,/Et jamais Juge entr’eux ordonnant le congrès,/De ce burlesque mot n’a sali ses arrests. » ; Œuvres , 1701, t. I, p. 62 ) avait été aboli en 1677.

9 L’expression à la majeure, empruntée peut-être au langage judiciaire mais ignorée des dictionnaires, signifie clairement à la majorité des voix, bien que Camusat juge la phrase pleine « d’expressions alambiquées » (Mémoires historiques et critiques, p. 20). L’idée se trouvait chez Rabelais, Pantagruel, X : « A quoy aucuns d’entre eux contredisoient, comme vous sçavez que en toutes compagnies il y a plus de fols que de sages & la plus grande partie surmonte tousjours la meilleure ainsi que dit Tite-Live parlant des Carthaginiens » (« « sed ut plerumque fit, major pars meliorum vicit  » » [Tite-Live, XXI, 4]) (Œuvres , Troyes, 1613, p. 237).

10 Après la Lettre 81 d’Usbek sur la justice abstraite, Rica traite ici de l’application pratique et quotidienne de la justice. Camusat objecte : « […] je demanderois volontiers à l’Auteur comment il voudroit que l’on fît pour décider les procès autrement qu’en comptant les voix des juges ? En les pesant, dira-t‑il. Voici le nœud du sophisme. […] Le remede ne consiste pas à donner une authorité inégale aux suffrages, mais à ne recevoir que des Magistrats habiles, sensés & incapables des fautes que l’ignorance & les cabales ne font commettre que trop souvent » (Mémoires historiques et critiques, 1722, p. 20).