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VAR1 C, Œ58 d’une bataille

VAR2 a, b le bras

VAR3 C, Œ58 cette nation

VAR4 C, Œ58 & qui

VAR5 C, Œ58 de

Lettres Persanes

LETTRE LXXXIII.

Usbek à Mirza.
A Ispahan.

Tu sçais, Mirza, que quelques Ministres de Cha-Soliman avoient formé le dessein d’obliger tous les Armeniens de Perse de quitter le Royaume, ou de se faire Mahometans, dans la pensée que notre Empire seroit toujours pollué, tandis qu’il garderoit dans son sein ces Infidelles 1 .

C’étoit fait de la grandeur Persane, si dans cette occasion l’aveugle dévotion avoit été écoutée 2 .

On ne sçait comment la chose manqua 3  : ni ceux qui firent la proposition ; ni ceux qui la rejetterent ; n’en connurent les consequences : le hazard fit l’office de la Raison & de la Politique ; & sauva l’Empire d’un peril plus grand, que celui qu’il auroit pu courir de la perte de trois batailles , & de la prise de deux villes.

En proscrivant les Armeniens on pensa détruire en un seul jour tous les Negocians, & presque tous les Artisans du Royaume 4 . Je suis sûr que le grand Cha-Abas 5 auroit mieux aimé se faire couper les deux bras , que de signer un ordre pareil ; & qu’en envoyant au Mogol, & aux autres Rois des Indes, ses Sujets les plus industrieux, il auroit cru leur donner la moitié de ses Etats.

Les persecutions que nos Mahometans zelés ont faites aux Guebres, les ont obligez de passer en foule dans les Indes ; & ont privé la Perse de cette laborieuse Nation , si appliquée au labourage, qui seule par son travail, étoit en état de vaincre la sterilité de nos terres 6 .

Il ne restoit à la devotion qu’un second coup à faire ; c’étoit de ruiner l’industrie, moyennant quoi l’Empire tomboit de lui-même, & avec lui par une suite necessaire, cette même Religion, qu’on vouloit rendre si florissante.

S’il faut raisonner sans prevention ; je ne sçais, Mirza, s’il n’est pas bon que dans un Etat il y ait plusieurs Religions 7 .

On remarque que ceux qui vivent dans des Religions tolerées, se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie 8 , que ceux qui vivent dans la Religion dominante ; parce qu’éloignez des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence, & leurs richesses ; ils sont portez à en acquerir par leur travail ; & à embrasser les emplois de la Societé les plus penibles.

D’ailleurs commes toutes les Religions contiennent des preceptes utiles à la Societé, il est bon qu’elles soient observées avec zele. Or qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zele, que leur multiplicité ?

Ce sont des Rivales, qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend jusqu’aux particuliers : chacun se tient sur ses gardes, & craint de faire des choses, qui deshonoreroient son parti, & l’exposeroient aux mepris, & aux censures impardonnables du parti contraire.

Aussi a-t-on toujours remarqué qu’une Secte nouvelle introduite dans un Etat, étoit le moyen le plus sûr pour corriger tous les abus de l’ancienne.

On a beau dire qu’il n’est pas de l’interêt du Prince de souffrir plusieurs Religions dans son Etat. Quand toutes les Sectes du monde viendroient s’y rassembler ; cela ne lui porteroit aucun préjudice ; parce qu’il n’y en a aucune, qui ne prescrive l’obéïssance, & ne prêche la soumission.

J’avouë que les Histoires sont remplies des guerres de Religion : mais qu’on y prenne bien garde ; ce n’est point la multiplicité des Religions, qui a produit ces guerres ; c’est l’Esprit d’intolerance qui animoit celle qui se croyoit la dominante.

C’est cet Esprit de Proselytisme, que les Juifs ont pris des Egyptiens 9  ; & qui d’eux est passé, comme une maladie Epidemique & populaire, aux Mahometans, & aux Chrétiens.

C’est enfin cet Esprit de vertige, dont les progrès ne peuvent être regardez que comme une Eclipse entiere de la Raison humaine 10 .

Car enfin quand il n’y auroit pas de l’inhumanité à affliger la conscience des autres 11  ; quand il n’en resulteroit aucun des mauvais effets, qui en germent à milliers : il faudroit être fou pour s’en aviser. Celui qui veut me faire changer de Religion, ne le fait sans doute que parce qu’il ne changeroit pas la sienne, quand on voudroit l’y forcer : il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose, qu’il ne feroit pas lui-même, peut-être pour l’Empire du Monde.

A Paris le 26. de la Lune de Gemmadi 1 . 1715.




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1 La persécution des Arméniens par Soliman, qui régna de 1666 à 1694, désigne manifestement la révocation de l’édit de Nantes ; entre 1679 et 1700, environ deux cent mille huguenots se réfugièrent en Angleterre, dans les Provinces-Unies et dans d’autres pays protestants (Barbara de Negroni, Intolérances : catholiques et protestants en France, 1560-1787, Paris, Hachette, 1996, p. 105).

2 « J’appelle la dévotion : une maladie du corps, qui donne à l’âme une folie dont le caractère est d’être la plus incurable de toutes. » (Pensées, nº 1405).

3 Cet épisode est raconté par Tavernier dans le chapitre « sur quelques particularitez du regne de Cha-Soliman » (livre V, chap. viii, t. II, p. 286). Le favori Ali-Couli-khan, qui cherchait à se venger des Arméniens qui lui avaient refusé un emprunt de cinq ou six cents tomans, mena le roi dans leur principale église et lui dit que le clergé qui venait les recevoir était des diables. « Ce Favori picqué contre les Arméniens les mit si mal dans l’esprit du Roy, qu’il resolût de les obliger à se faire Mahometans. Mais Ali-Couli-Kan qui estoit de race Georgienne eut quelque remors de voir aller si loin la haine qu’il avoit inspirée au Roy contre cette nation ; & d’ailleurs il jugea bien qu’en forçant les Armeniens de se rendre Mahometans il n’en tireroit aucun avantage. Il se contenta donc de leur en donner la peur, ce qui fut suffisant pour obliger les Arméniens de se venir jetter à ses pieds, & de le prier de faire en sorte par son credit que le Roy n’en vint pas à cette fàcheuse extremité. Pour obtenir cette grace il fallut faire present de dix Mille tomans au Roy, & en donner quatre ou cinq mille à son Favori. ».

4 Comme d’autres auteurs dont l’œuvre n’est pas publiée à l’époque, comme Challe (voir Mémoires , Genève, Droz, 1996, p. 36-37) ou Saint-Simon, Montesquieu met l’accent sur la perte économique qu’induisit la Révocation, et s’oppose implicitement aux apologistes comme Bossuet pour qui « en un seul jour » l’hérésie avait disparu en France. Voir Lettre 57, note 2, et Lettre 58.

5 Abbas I er, qui régna en Perse de 1587 à 1629 ; voir Lettre 89, Spicilège, nº 170 (recueil Desmolets) et Pensées , nº 1453 (« Le monarque despotique doit être religieux, sévère, juste, si avec cela il est courageux, ce sera un héros » ; « Cha Abbas » fait partie des exemples cités).

6 « Ce qui fait qu’ils sont ainsi dispersez, c’est que lorsque les Arabes envahirent la Perse , sous Omar, le second Successeur de Mahammed, ceux [des Guèbres] qui ne voulurent pas vivre sous leur oppression furent obligez de se retirer vers les Parties desertes de leur Empire, qui sont vers les bords du Fleuve Indus, & qui en font les bornes de ce côté-là. Ils s’y maintinrent plus d’un siécle ; mais depuis, comme ils y furent attaquez, ils passerent au de-là de ce Fleuve chez les Indiens, qui les reçurent, & qui les ont soufferts depuis. […] Leur grande Profession est l’Agriculture, c’est-à-dire le Jardinage, le Vignoble, & le Labour. » (Chardin, t. IX, p. 133 et 135). Cf. Lettre 119 .

7 Rejet résolu du principe officiel en France. Dans les années 1680-1720, les défenseurs de la tolérance civile et théologique sont rares : Henri de Basnage de Beauval, Tolérance des religions (1684), Noël Aubert de Versé, Traité de la liberté de conscience (1687). En ce domaine, le plus illustre prédécesseur de Montesquieu est Pierre Bayle, qui avait déjà défendu le pluralisme religieux en usant des mêmes arguments dans sa Critique générale de l’histoire du calvinisme du père Maimbourg et dans son Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ, Contrains-les d’entrer  : « […] si la multiplicité de Religions nuit à un Etat, c’est uniquement parce que l’une ne veut pas tolérer l’autre, mais, l’engloutir par la Voie des Persécutions. […] Si chacun avoit la Tolérance que je soutiens, il y auroit la même Concorde dans un Etat divisé en dix Religions, que dans une Ville où les diverses especes d’Artisans s’entresuportent mutuellement. […] Elles se piqueroient même de plus d’affection pour la Patrie, si le Souverain les protégeoit toutes, & les tenoit en équilibre par son équité. » (Rotterdam, Fritschet Böhm, 1713, t. I, chap. vi, p. 357-358). Voir plus haut Lettre 58, note 9 ; Élisabeth Labrousse, La Révocation de l’édit de Nantes, Paris, Payot, 1985 ; Barbara de Negroni, Intolérances : catholiques et protestants en France, 1560-1787, Paris, Hachette, 1996. L’idée avait été formulée avec netteté dans la Dissertation sur la politique des Romains dans la religion , qui proclame la supériorité des païens en ce domaine (OC, t. 8, p. 92). Voltaire proclamera les avantages de la pluralité en matière de religion dans les Lettres philosophiques (1734), VI ; et L’Esprit des lois, au livre XXV, développera amplement la notion de tolérance.

8 Certains, dont Colbert, invoquaient l’intérêt économique que représentaient pour la France les protestants ; mais la Révocation devait bientôt leur apparaître comme inéluctable.

9 « [L]a religion egyptienne, fut toujours proscritte a Rome, c’est que elle etoit intolerante, qu’elle vouloit regnér seule, et s’etablir sur les debris des autres […] » (Dissertation sur la politique des Romains dans la religion, OC, t. 8, p. 93).

10 Stéphane Pujol a montré que l’expression esprit de vertige, empruntée à la théologie, est ici renversée pour désigner le fanatisme, et que cette lettre pourrait constituer une réponse à la Défense de l’histoire des variations des Églises protestantes contre la réponse de M. de Basnage (p. 42 -43), où Bossuet réfute l’idée que les Arméniens de Perse aient été persécutés : « Intolérance religieuse et “esprit de vertige”. La Lettre LXXXIII des Lettres persanes et l’invention d’un nouveau paradigme », Diciottesimo Secolo , nº 2, 2017.

11 La notion de liberté de conscience soutiendra tout le mouvement tolérantiste au xviii e siècle. Les protestants avaient souvent interprété l’édit de Nantes comme garantie de ce principe, ce que la Couronne n’avait jamais concédé ; il fallait ensuite l’établir comme un principe en soi, indissociable de la notion de droit naturel.