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VAR1 C rassemblé[e]s dans un même lieu

VAR1 Œ58 assemblées dans un même lieu

VAR2 C, Œ58 fussent conservés dans les temples, & écrits

Lettres Persanes

LETTRE LXXXII.

Rica à ***.

Je fus hier aux Invalides 1  : j’aimerois autant avoir fait cet établissement, si j’étois Prince, que d’avoir gagné trois batailles. On y trouve par tout la main d’un grand Monarque. Je crois que c’est le lieu le plus respectable de la terre.

Quel spectacle que de voir dans un même lieu rassemblées toutes ces victimes de la Patrie, qui ne respirent que pour la défendre ; & qui se sentant le même cœur, & non pas la même force, ne se plaignent que de l’impuissance où elles sont, de se sacrifier encore pour elle 2  !

Quoi de plus admirable que de voir ces guerriers debiles dans cette retraite, observer une Discipline aussi exacte, que s’ils y étoient contraints par la presence d’un ennemi ; chercher leur derniere satisfaction dans cette image de la guerre ; & partager leur cœur & leur esprit entre les devoirs de la Religion, & ceux de l’art militaire 3  ?

Je voudrois que les noms de ceux qui meurent pour la Patrie, fussent écrits & conservez dans les Temples dans des registres, qui fussent comme la source de la Gloire & de la Noblesse.

A Paris le 15. de la Lune de Gemmadi 1 . 1715.




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1 Sous Louis XIII, les anciens soldats infirmes s’étaient vus offrir une forme de « retraite » dans l’ancien château de Bicêtre. Par ordonnance du 24 février 1670, Louis XIV prescrivit la construction, aussitôt entreprise, d’un nouvel hôtel qui offrirait une vieillesse décente à ceux qui avaient au moins dix ans de service (vingt ans, à partir de 1710), les fonds étant prélevés sur les revenus des prieurés et des abbayes. Sa construction ne s’acheva qu’en 1706 ; en 1720, le dôme restait encore à terminer. Utilisé par la propagande louis-quatorzienne, il apparaît « sans contredit [comme] le plus éclatant & le plus admirable édifice, non seulement de Paris, mais même de tout l’Univers. » « Les anciens soldats « qui deviennent estropiez au service du Roi dans ses Armées de Terre […] y sont entretenus, nourris & logez jusqu’au nombre de trois mille, avec beaucoup de propreté, d’ordre & de soin ; ce qui monte à une dépense presqu’incroyable. » Claude-Marin Saugrain, Les Curiosités de Paris […], Paris, Saugrain, 1723, t. II, p. 492-493).

2 Les Invalides suscitent aussi un grand enthousiasme parce que les soldats mutilés, pris en charge par l’État, n’iront plus grossir les bandes de vagabonds. À la fin du règne de Louis XIV, l’institution connaît une renommée européenne ; voir Jean-Pierre Bois, Les Anciens Soldats dans la société française au xviii e siècle, Paris, Economica, 1990.

3 Il semble pourtant que ces guerriers venus d’horizons les plus divers – gardes du roi, gendarmes de France, mousquetaires – supportaient mal la discipline de fer à laquelle les soumettait Lemaçon d’Ormoy, le premier gouverneur. Voir Les Invalides, trois siècles d’histoire, Paris, Musée de l’Armée, 1974.