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VAR1 C, Œ58 préfèrent leur propre satisfaction à celle des

VAR2 C bien, de notre bonheur |honheur| [ le b en surcharge sur le h initial ], & de notre vie

VAR2 Œ58 de notre bien, de notre honneur, & de notre vie.

Lettres Persanes

LETTRE LXXXI.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

S’il y a un Dieu, mon cher Rhedi, il faut nécessairement qu’il soit juste : car s’il ne l’étoit pas, il seroit le plus mauvais & le plus imparfait de tous les Etres.

La Justice est un rapport de Convenance, qui se trouve réellement entre deux choses 1  : ce rapport est toujours le même, quelque Etre qui le considere, soit que ce soit Dieu, soit que ce soit un Ange, ou enfin que ce soit un homme 2 .

Il est vrai que les hommes ne voyent pas toujours ces rapports : souvent même lors qu’ils les voyent, ils s’en éloignent ; & leur interêt est toujours ce qu’ils voyent le mieux. La Justice éleve sa voix ; mais elle a peine à se faire entendre dans le tumulte des passions.

Les hommes peuvent faire des injustices, parce qu’ils ont interêt de les commettre, & qu’ils aiment mieux se satisfaire que les autres. C’est toujours par un retour sur eux-mêmes qu’ils agissent : nul n’est mauvais gratuitement : il faut qu’il y ait une raison, qui détermine ; & cette raison, est toujours une raison d’interêt 3 .

Mais il n’est pas possible que Dieu fasse jamais rien d’injuste : dès qu’on suppose qu’il voit la Justice, il faut necessairement qu’il la suive 4  : car comme il n’a besoin de rien, & qu’il se suffit à lui-même ; il seroit le plus mechant de tous les Etres, puis qu’il le seroit sans interêt 5 .

Ainsi quand il n’y auroit pas de Dieu, nous devrions toujours aimer la Justice 6  ; c’est à dire faire nos efforts pour ressembler à cet Etre, dont nous avons une si belle idée 7  ; & qui, s’il existoit, seroit necessairement juste. Libres que nous serions du joug de la Religion, nous ne devrions pas l’être de celui de l’Equité.

Voilà, Rhedi, ce qui m’a fait penser que la Justice est éternelle 8 , & ne depend point des conventions humaines : & quand elle en dependroit, ce seroit une vérité terrible, qu’il faudroit se dérober à soi-même.

Nous sommes entourez d’hommes plus forts que nous ; ils peuvent nous nuire de mille manieres differentes ; les trois quarts du tems, ils peuvent le faire impunément. Quel repos pour nous de savoir qu’il y a dans le cœur de tous ces hommes un principe interieur, qui combat en notre faveur, & nous met à couvert de leurs entreprises 9  !

Sans cela nous devrions être dans une frayeur continuelle ; nous passerions devant les hommes comme devant les Lions 10  ; & nous ne serions jamais assurez un moment de notre vie, de notre bien, ni de notre honneur .

Toutes ces pensées m’animent contre ces Docteurs, qui representent Dieu comme un Etre, qui fait un exercice tyrannique de sa puissance 11  ; qui le font agir d’une maniere, dont nous ne voudrions pas agir nous-mêmes, de peur de l’offenser ; qui le chargent de toutes les imperfections, qu’il punit en nous ; & dans leurs opinions contradictoires, le representent tantôt comme un Etre mauvais, tantôt comme un Etre, qui hait le mal, & le punit.

Quand un homme s’examine, quelle satisfaction pour lui de trouver qu’il a le cœur juste ! Ce plaisir tout severe qu’il est, doit le ravir : il voit son Etre autant au dessus de ceux qui ne l’ont pas, qu’il se voit au dessus des Tigres & des Ours. Oui, Rhedi, si j’étois sûr de suivre toujours inviolablement cette équité, que j’ai devant les yeux, je me croirois le premier des hommes.

De Paris le 1. de la Lune de Gemmadi. 1 . 1715.




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1 Sur le rapprochement avec « […] les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » (L’Esprit des lois , I, 1), voir les remarques critiques de Paul Vernière, Lettres persanes , Paris, Classiques Garnier, 1960, p. xxxi. Selon Leibniz, « cette justice n’est fondée que dans la convenance, qui demande une certaine satisfaction pour l’expiation d’une mauvaise action […]. Les Sociniens la croient être sans fondement ; mais elle est toujours fondée dans un rapport de convenance, qui contente non-seulement l’offensé, mais encore les sages qui la voient, comme une belle musique ou bien une belle architecture contente les esprits bien faits » (Essais de théodicée, 1 re partie, § 74-75, t. I, 1714, p. 185 ; éd. J. Brunschwig, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 144-145). « Or dès là qu’un Athée peut s’apercevoir que les véritez de morale sont fondées sur la nature même des choses, & non pas sur les fantaisies de l’homme, il se peut croire obligé à se conformer aux idées de la droite raison comme à une regle du bien moral distingué du bien utile. » (Bayle, Continuation des pensées diverses , § 152, p. 774).

2 De même, selon Malebranche, « il est évident qu’il y a du vrai & du faux, du juste & de l’injuste ; & cela à l’égard de toutes les intelligences. Que ce qui est vray à l’égard de l’homme est vrai à l’égard de l’Ange, & à l’égard de Dieu même : que ce qui est injustice ou déréglement à l’égard de l’homme est aussi tel à l’égard de Dieu même. Car tous les esprits contemplant la même substance intelligible, y découvrent nécessairement les mêmes rapports de grandeur, ou les mêmes véritez spéculatives. Ils y découvrent aussi les mêmes véritez de pratique, les mêmes loix, le même ordre. » (Traité de morale, 1684, I re partie, chap. i, t. I, p. 4 -5 ; Œuvres complètes, Paris, Vrin, 1962-1984, t. XI, p. 19). La Bible affirme au contraire que la justice de Dieu est incompréhensible : « Car mes pensées ne sont pas vos pensées ; & mes voies ne sont pas vos voies, dit le Seigneur » (Isaïe, LV, 8 ; cf. Job, XXXVI, 23).

3 Ce mobile universel, qui fait abstraction de la dimension morale des choix de chacun, oblige à prendre des décisions politiques qui favoriseront les résultats désirés ; il servira ainsi de base à une morale matérialiste entre les mains de penseurs comme d’Holbach, alors que chez Montesquieu la convergence des intérêts individuels et de l’intérêt général assure le fonctionnement harmonieux de la société ( Lettres 11-14). Cf. Lettre 65, note 28.

4 Dans l’article « Epicure » du Dictionnaire historique et critique , Bayle considère le rôle qu’a pu jouer dans la création un Dieu « qui n’a besoin de rien, & qui trouve en soi-même tout le fond de sa beatitude infinie, & qui n’est capable d’aucune passion, & qui ne peut faire aucune action qui ne soit parfaitement conforme à la justice la plus exacte » (rem. R sur les « apologistes d’Epicure », 2 de éd., 1702, t. II, 2 e partie, p. 1139).

5 Résumant la théologie islamique, Chardin rapporte que « dans la toute-puissance de Dieu, comme il n’y a rien qui y manque, il n’y a rien aussi à desirer, rien à ajoûter » (t. VII, p. 23). Cette notion se trouve aussi dans le Livre de Job ( XXXV, 7).

6 Montesquieu reprend ici une idée qu’il a pu trouver exposée et discutée chez Pufendorf (De jure pacis et belli, « Prolegomena », § XI), mais que cet auteur empruntait à toute une tradition, de Marc-Aurèle à Bayle : voir Paola Negro, « Un topos in Hugo Grotius : “ etiam si daremus non esse Deum ” », Studi filosofici n o 18, 1995, p. 57-86. C’est à peu près le fondement du célèbre argument de Bayle dans les Pensées diverses sur la comète selon lequel une société d’athées serait toujours morale. Dans le chapitre 152 de la Continuation du même ouvrage, où il prouve que les athées sont parfaitement capables de connaître les vérités de la morale, il ajoute : « Il est manifeste que Thomas d’Aquin & Grotius ont pu dire que s’il n’y avoit point de Dieu, nous ne laisserions pas d’être obligez à nous conformer au droit naturel. » (p. 772-773).

7 Selon Descartes, dont Usbek ne reprend pas l’idée de la perfection divine, l’idée que nous avons de Dieu suffit à démontrer son existence : « […] revenant à examiner l’idée que j’avois d’un Êstre parfait, je trouvois que l’existence y estoit comprise […] & que par consequent il est pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet Estre parfait, est ou existe, qu’aucune démonstration de geométrie le sçauroit être. » (Discours de la méthode , IV e partie, p. 41 ; voir la quatrième méditation des Méditations métaphysiques ). Spinoza affirme que la justice est la seule qualité de Dieu que l’homme a besoin de connaître pour le bien de la société (Tractatus theologico-politicus , chap. XIII ).

8 Cf. Cicéron, De legibus  : « La loi est la raison souveraine incluse dans la nature, qui nous ordonne ce que nous devons faire et nous interdit le contraire. […] prenons pour origine cette Loi suprême qui, commune à tous les siècles, est née avant qu’il existât aucune loi écrite ou que fût constitué nulle part aucun état » (I, vi, 18) ; « […] que nous sommes nés pour la justice, et que le droit se fonde, non pas sur l’opinion, mais sur la nature même […] » (I, x, 28).

9 Voir Pensées , nº 1266 (« Continuation de quelques pensées qui n’ont pu entrer dans le traité des devoirs [1725] ») : Hobbes « me dit que la justice n’est rien en elle même, qu’elle n’est autre chose que ce que les loix des empires ordonnent ou deffendent, j’en suis fâché, car êtant obligé de vivre avec les hommes j’aurois êté trés aise qu’il y eut eû dans leur cœur un principe intérieur qui me rassurât contre eux […] ».

10 « Hobbes veut faire faire aux hommes ce que les lions ne font pas eux mêmes. » (ibid.).

11 Allusion aux nombreux exemples de l’injustice divine dans l’Ancien Testament : « Je prens à témoin le Dieu vivant qui m’a ôté tout moien de justifier mon innocence, & le Tout-puissant qui a rempli mon ame d’amertume […] » (Job, XXVII, 2) ; voir Lettre 67 et Bayle, Dictionnaire historique et critique , « Pauliciens » (t. II, 1 re partie, p. 751-765).