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Lettres Persanes

LETTRE LXXIX.

Nargum Envoyé de Perse en Moscovie à Usbek.
A Paris.

De toutes les Nations du monde, mon cher Usbek, il n’y en a pas qui ait surpassé celle des Tartares, ni en gloire, ni dans la grandeur des Conquêtes 1 . Ce Peuple est le vrai Dominateur de l’Univers : tous les autres semblent être faits pour le servir : il est également le Fondateur & le Destructeur des Empires : dans tous les tems il a donné sur la terre des marques de sa puissance : dans tous les âges il a été le fleau des Nations.

Les Tartares ont conquis deux fois la Chine 2  ; & ils la tiennent encore sous leur obéïssance.

Ils dominent sur les vastes Pays, qui forment l’Empire du Mogol.

Maîtres de la Perse, ils sont assis sur le Trône de Cyrus, & de Gustaspe 3 . Ils ont soumis la Moscovie. Sous le nom de Turcs ils ont fait des Conquêtes immenses dans l’Europe, l’Asie & l’Afrique ; & ils dominent sur ces trois parties de l’Univers.

Et pour parler de tems plus reculez ; c’est d’eux que sont sortis presque tous les Peuples, qui ont renversé l’Empire Romain 4 .

Qu’est-ce que les Conquêtes d’Alexandre, en comparaison de celles de Genghiscan 5  ?

Il n’a manqué à cette victorieuse Nation que des Historiens, pour celebrer la memoire de ses merveilles 6 .

Que d’actions immortelles ont été ensevelies dans l’oubli ! Que d’Empires par eux fondez, dont nous ignorons l’origine ? Cette belliqueuse Nation uniquement occupée de sa gloire presente, sûre de vaincre dans tous les tems, ne songeoit point à se signaler dans l’avenir, par la memoire de ses Conquêtes passées 7 .

De Moscou le 4. de la Lune de Rebiab 1 . 1715.




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1 Les Tartares ou Mongols sont communément présentés comme un peuple destructeur de civilisations : « T artares, Peuples belliqueux de la Tartarie, en Asie, se servent de fleches avec beaucoup d’adresse. Leurs guerres se terminent toûjours per le pillage & par la désolation du pays où ils entrent en armes. » (Moreri, 1704, t. V, p. 694 et 1718, t. V, 2 e partie, p. 21 ). La source principale de Montesquieu ici est sans doute l’ Histoire du grand Genghizcan , Paris, Veuve Jombert, 1710, de François Pétis de La Croix (1622-1695), qui sera mentionnée dans les Pensées (n o 1934) et au chapitre XIII des Réflexions sur la monarchie universelle (OC, t. 2, p. 351-352). D’après le père Castel, Montesquieu avait une fascination particulière pour l’histoire du peuple tartare (L’Homme moral opposé à l’homme physique de Monsieur R**, Toulouse, 1756, Lettre XXI, p. 125-127) ; pour son développement ultérieur, voir Rolando Minuti, « Il popolo “le plus singulier de la terre” », dans Oriente barbarico e storiografia settecentesca , Venise, Marsilio, 1994, repris dans Una geografia politica della diversità. Studi su Montesquieu, Naples, Liguori, 2015, chap. IV. Voir Lettres 59 et 65.

2 Gengis Khan s’empara de Pékin en 1215, et son petit-fils Koubilaï unifia la Chine sous son autorité en 1279 en chassant les Song du Sud. La domination des Mongols en Chine dura jusqu’en 1371. Une nouvelle série d’invasions des « Tartares » (les historiens modernes identifient ces envahisseurs comme des Manchous), à partir de 1619, permit d’établir empereur, en 1642, un enfant de six ans, Xun-Chi. C’est en 1651 que la conquête fut affermie. Ces événements sont relatés par le père Martino Martini dans l’ Histoire de la guerre des Tartares contenant les révolutions arrivées en ce royaume depuis quarante ans , qui fait suite à l’ Histoire universelle de la Chine du P. Alvarez Semedo, Lyon, Hierosme Prost, 1667 (Catalogue , nº 3155).

3 Voir Lettre 65.

4 Notamment les Huns.

5 « Tous les Mogols & les Tartares reconnoissent Genghizcan [1154-1226] pour le plus grand de leurs Princes », affirme Pétis de la Croix, p. 5 . La comparaison avec Alexandre vient peut-être aussi de lui : « Si la grandeur & la rapidité des Conquêtes, la diversité des évenemens, la ruine des Empires & l’établissement de la plus vaste Monarchie qui fut jamais, peuvent rendre une histoire recommandable, c’est sans doute celle de Genghizcan & de ses successeurs. Ce Prince a jetté les fondemens d’une domination plus grande que celles d’Alexandre & d’Auguste, puisqu’elle s’étendoit plus de dix-huit cent lieuës de l’Orient à l’Occident & plus de mille du Septentrion au midy » (p. 1 -2).

6 L’histoire de Pétis avait été compilée à partir de nombreux auteurs, sur ordre de Colbert à qui il avait lu sa traduction d’une partie de l’ Histoire des Ottomans d’Aboulcaïr Taschkuprizadé (« Le Libraire au lecteur », non paginé, feuillet ãiii).

7 Exaltation des Tartares, héros peu soucieux de la postérité, ou rappel de la faiblesse des conquérants sans historien ni poète, et des peuples sans écriture ? Les Romains (I) reviendront, à propos de Tarquin, sur le sort des victimes de l’histoire, qui n’ont trouvé personne pour les défendre.