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VAR1 C, Œ58 recherché quel étoit le gouvernement

VAR2 C, Œ58 de sorte que

VAR3 a, b qu’on

VAR4 C, Œ58 est

VAR5 C, Œ58 François condamné

VAR6 a, b on ne dit

VAR7 a, b en Angleterre ; on ne dit pas qu’il s’y

VAR8 a, b trouve que

VAR9 C peu prévue

VAR10 C, Œ58 commirent

VAR11 a, b et Mustapha

Lettres Persanes

LETTRE LXXVIII.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhedi, j’ai vu bien des Gouvernemens : ce n’est pas comme en Asie, où les regles de la Politique se trouvent par tout les mêmes.

J’ai souvent pensé en moi-même pour sçavoir quel de tous les Gouvernemens étoit le plus conforme à la Raison. Il m’a semblé que le plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais ; & qu’ainsi celui qui conduit les hommes de la maniere qui convient le plus à leur penchant, & à leur inclination, est le plus parfait 1 .

Si dans un Gouvernement doux, le Peuple est aussi soumis que dans un Gouvernement severe ; le premier est préferable, puisqu’il est plus conforme à la Raison ; & que la severité est un motif étranger.

Compte, mon cher Rhedi, que dans un Etat, les peines plus ou moins cruelles ne font pas que l’on obéïsse plus aux Loix. Dans les Pays, où les châtimens sont moderez, on les craint comme dans ceux, où ils sont tyranniques, & affreux 2 .

Soit que le Gouvernement soit doux, soit qu’il soit cruel, on punit toujours par degrez ; on inflige un châtiment plus ou moins grand à un crime plus ou moins grand 3 . L’imagination se plie d’elle-même aux mœurs du Pays où l’on vit  : huit jours de prison, ou une legere amende frappent autant l’esprit d’un Européen, nourri dans un Pays de douceur, que la perte d’un bras intimide un Asiatique. Ils attachent un certain degré de crainte à un certain degré de peine ; & chacun la partage à sa façon : le desespoir de l’infamie vient desoler un François, qu’on vient de condamner à une peine, qui n’ôteroit pas un quart d’heure de sommeil à un Turc 4 .

D’ailleurs je ne vois pas que la Police, la Justice, & l’Equité soient mieux observées en Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les Républiques de Hollande, de Venise, & dans l’Angleterre même : je ne vois pas qu’on y commette moins de crimes ; & que les hommes intimidez par la grandeur des châtimens, y soient plus soumis aux Loix 5 .

Je remarque au contraire une source d’injustice, & de vexations au milieu de ces mêmes Etats.

Je trouve même le Prince, qui est la Loi même, moins Maître que par tout ailleurs.

Je vois que dans ces momens rigoureux, il y a toujours des mouvemens tumultueux, où personne n’est le Chef : & que quand une fois l’autorité violente est méprisée, il n’en reste plus assez à personne, pour la faire revenir.

Que le desespoir même de l’impunité confirme le desordre, & le rend plus grand.

Que dans ces Etats il ne se forme point de petite revolte ; & qu’il n’y a jamais d’intervalle entre le murmure, & la sedition.

Qu’il ne faut point que les grands Evenemens y soient préparez par de grandes causes : au contraire, le moindre accident produit une grande revolution, souvent aussi imprevuë de ceux qui la font, que de ceux qui la souffrent 6 .

Lorsqu’Osman Empereur des Turcs fut déposé, aucun de ceux qui commit cet attentat, ne songeoit à le commettre : ils demandoient seulement en supplians, qu’on leur fît justice sur quelque grief : une voix qu’on n’a jamais connuë, sortit de la foule par hazard ; le nom de Mustapha fut prononcé ; & soudain Mustapha fut Empereur 7 .

De Paris le 2. de la Lune de Rebiab 1 . 1715.




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1 Constantes de la pensée politique de Montesquieu. On perçoit ici, bien avant L’Esprit des lois , l’idée d’une adéquation entre la raison et la nature, ce qui s’appliquera aussi bien aux données physiques (climat, terrain), qu’aux données morales – avec ce corollaire que le gouvernement en place, justifié par son existence même, est celui qui est censé convenir le mieux, sauf le despotisme, qui ne survit que par des moyens violents.

2 Montesquieu développera cette idée, fondamentale pour sa conception de la justice, dans L’Esprit des lois , VI, 12-13 (VI, 12 : « L’expérience a fait remarquer que dans les Pays où les peines sont douces, l’esprit du Citoyen en est frappé comme il l’est ailleurs par les grandes. […] Il ne faut point mener les hommes par les voies extrèmes ; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu’on examine la cause de tous les relâchemens ; on verra qu’elle vient de l’impunité des crimes, & non pas de la modération des peines. »).

3 Voir L’Esprit des lois, VI, 6, « De la juste proportion des Peines avec le crime ».

4 Dans les États modérés, « la plus grande peine d’une action sera d’en être convaincu » (L’Esprit des lois, VI, 9).

5 Idée reprise dans L’Esprit des lois , VI, 12 : « De la puissance des peines ».

6 Voir aussi Paul Lucas, Voyage au Levant , 1704, chap. xxvii, t. II, p. 390 : « Relation des troubles qui sont arrivés dans l’Empire ottoman, écrite le dix-neuviéme septembre 1703 » (soulèvement de Constantinople contre le sultan remplacé par son frère Achmet). Sur l’importance de ce thème dans les Lettres persanes et dans l’ensemble de la pensée de Montesquieu, voir Jean Marie Goulemot, « Vision du devenir historique et formes de la révolution dans les Lettres persanes », et Jean Ehrard et Catherine Volpilhac-Auger, « Théorie des révolutions dans le rapport qu’elles ont avec les divers gouvernements », Dix-huitième siècle , nº 21, 1989, respectivement p. 13-22 et 23-48.

7 Osman II fut déposé le 20 mai 1622, après quatre ans de règne, et remplacé par Mustapha I er  ; voir Antoine Galland, La Mort du sultan Osman ou le rétablissement de Mustapha sur le trône, Paris, 1678, qui figure dans le Catalogue (n o 3118) ; voir aussi Lettre 100.