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VAR1 a, b dignité de

VAR2 C doit toujours se conformer.

VAR3 C, Œ58 4 de la lune de Gemmadi, 2, 1719 [le déplacement de la lettre est indiqué également par C]

Lettres Persanes

LETTRE LXXVI.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

La plûpart des Legislateurs ont été des hommes bornez, que le hazard a mis à la tête des autres, & qui n’ont presque consulté que leurs préjugez, & leurs fantaisies 1 .

Il semble qu’ils ayent meconnu la grandeur, & la dignité même de leur ouvrage : ils se sont amusez à faire des institutions pueriles, avec lesquelles ils se sont à la verité conformez aux petits Esprits, mais decreditez auprès des gens de bon sens.

Ils se sont jettez dans des details inutiles 2  : ils ont donné dans les cas particuliers ; ce qui marque un genie étroit, qui ne voit les choses que par parties, & n’embrasse rien d’une vuë generale.

Quelques-uns ont affecté de se servir d’une autre Langue que la vulgaire ; chose absurde pour un faiseur de Loix : comment peut-on les observer, si elles ne sont pas connues 3  ?

Ils ont souvent aboli sans necessité celles qu’ils ont trouvées établies ; c’est-à-dire qu’ils ont jetté les Peuples dans les desordres inseparables des changemens.

Il est vrai que par une bisarrerie qui vient plutôt de la nature que de l’esprit des hommes, il est quelquefois necessaire de changer certaines Loix. Mais le cas est rare ; & lorsqu’il arrive, il n’y faut toucher que d’une main tremblante 4  : on y doit observer tant de solemnitez, & apporter tant de precautions, que le peuple en concluë naturellement que les Loix sont bien saintes, puisqu’il faut tant de formalitez pour les abroger.

Souvent ils les ont faites trop subtiles, & ont suivi des idées Logiciennes 5 , plûtôt que l’Equité naturelle. Dans la suite elles ont été trouvées trop dures ; & par un esprit d’équité, on a cru devoir s’en écarter : mais ce remede étoit un nouveau mal. Quelles que soient les Loix, il faut toujours les suivre, & les regarder comme la conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se conformer toujours .

Il faut pourtant avouër que quelques-uns d’entr’eux ont eu une attention, qui marque beaucoup de sagesse ; c’est qu’ils ont donné aux peres une grande autorité sur leurs enfans : rien ne soulage plus les Magistrats ; rien ne degarnit plus les Tribunaux ; rien enfin ne repand plus de tranquillité dans un Etat, où les mœurs font toujours de meilleurs Citoyens, que les Loix 6 .

C’est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins : c’est la plus sacrée de toutes les Magistratures : c’est la seule, qui ne depend pas des conventions, & qui les a même precedées.

On remarque que dans les païs où l’on met dans les mains Paternelles plus de recompenses & de punitions, les familles sont mieux reglées : les peres sont l’image du Createur de l’Univers 7 , qui, quoiqu’il puisse conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher encore par les motifs de l’esperance, & de la crainte.

Je ne finirai pas cette Lettre sans te faire remarquer la bisarrerie de l’Esprit des François. On dit qu’ils ont retenu des Loix Romaines un nombre infini de choses inutiles, & même pis ; & ils n’ont pas pris d’elles la puissance paternelle, qu’elles ont établie comme la premiere autorité legitime.

De Paris le 18 de la Lune de Saphar. 1715




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1 Montesquieu y reviendra dans L’Esprit des lois  : « Les Loix rencontrent toûjours les passions & les préjugés du Législateur » (XXIX, 19), où cependant il ne cite que des théoriciens (Aristote, Platon, More), mais non à proprement parler des législateurs. Dans la préface de cet ouvrage, il insiste plutôt sur l’idée maîtresse selon laquelle « dans cette infinie diversité de Loix & de mœurs, [les hommes ne sont] pas uniquement conduits par leurs fantaisies ».

2 « Le style des Loix doit être simple » (L’Esprit des lois, XXIX, 16) ; voir aussi Lettre 78.

3 Les gens d’Église, autrement dit les Pères des conciles (voir : « Les Évêques sont des gens de Loi […] », Lettre 27) et les papes dont les textes constituent le droit canonique.

4 Voir Montaigne : « Le législateur des Thuriens ordonna que quiconque voudroit, ou abolir une des vieilles loix, ou en establir une nouvelle, se présenteroit au Peuple la corde au col : afin que si la nouvelleté n’estoit approuvée d’un chacun, il fust incontinent estranglé. » (Essais, I, 23, « De la coustume de ne changer aisément une loy recuë », 1727, t. I, p. 186). C’est une des idées maîtresses de L’Esprit des lois ; voir notamment XXIX, 16 : « Il ne faut point faire de changement dans une Loi sans une raison suffisante. ».

5 L’adjectif n’est normalement appliqué qu’à des personnes.

6 Écho de la fin de l’histoire des Troglodytes (Lettre 14). Sur l’autorité paternelle, dans laquelle Montesquieu verra toujours un fondement essentiel de la société, voir notamment L’Esprit des lois, I, 3 (voir ci-après, note 7) ; voir aussi les livres XXIII et XXVII, où le modèle romain a joué un rôle considérable, comme le montre aussi la fin de cette lettre. Voir également Pensées, nº 1267, où sont considérés « les hommes avant l’etablissement des societés » et Dossier de L’Esprit des lois , OC, t. 4, p. 867-868 ).

7 L’analogie entre les pères et Dieu est d’origine biblique : « […] le Seigneur châtie celui qu’il aime, et il trouve en lui son plaisir comme un père dans son fils » (Proverbes, III, 12). Bossuet l’affirme dans la Politique tirée des propres paroles de l’Écriture sainte  : « Dieu ayant mis dans nos parents […] une image de la puissance par laquelle il a tout fait ; il leur a aussi transmis une image de la puissance qu’il a sur ses œuvres. […] De là nous pouvons juger que la première idée de commandement & d’autorité humaine, est venuë aux hommes de l’autorité paternelle […] » (1709 ; livre II, Article I, 3 e proposition, p. 60-61). Voir Lettre 91 . Mais dans L’Esprit des lois (I, 3), Montesquieu marquera les limites qu’il donne à cette idée, en refusant de voir dans l’autorité paternelle le modèle d’un pouvoir « conforme à la nature » que serait le pouvoir d’un seul.