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VAR5 C il coupa

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VAR7 C, Œ58 l’orgueil : aussi en ont-ils. Ils le

VAR8 Œ58 de

VAR9 a, b à compromêttre par une ville et mechanique industrie

VAR10 C, Œ58 permettent à leurs femmes de paroître avec le sein découvert : mais

VAR11 Œ58 des pieds. ¶On

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VAR15 B, C, Œ58 [recte] pont

VAR16 C, Œ58 [en note] Las Batuecas.

VAR17 B desertes. Je suis &c.

Lettres Persanes

LETTRE LXXV.

Rica à Usbek.
A ***.

Je t’envoye la Copie d’une Lettre qu’un François qui est en Espagne a écrit ici : je crois que tu seras bien aise de la voir 1 .

J e parcours depuis six mois l’Espagne, & le Portugal ; & je vis parmi des peuples, qui meprisant tous les autres, font aux seuls François l’honneur de les haïr 2 .

La gravité est le caractere brillant des deux Nations : elle se manifeste principalement de deux manieres ; par les lunettes, & par la moustache.

Les lunettes font voir demonstrativement que celui qui les porte, est un homme consommé dans les Sciences, & enseveli dans de profondes lectures, à un tel point que sa vuë s’en est affoiblie : & tout nez, qui en est orné, ou chargé, peut passer sans contre-dit pour le nez d’un Sçavant 3 .

Pour la moustache elle est respectable par elle-même, & independamment des consequences ; quoique pourtant on ne laisse pas d’en tirer souvent de grandes utilitez pour le service du Prince, & l’honneur de la Nation ; comme le fit bien voir un fameux General Portugais dans les Indes a  : car se trouvant avoir besoin d’argent, il se coupa une de ses moustaches, & envoya demander aux habitans de Goa vint mille pistoles sur ce gage : elles lui furent prêtées d’abord  ; & dans la suite il retira sa moustache avec honneur 4 .

On conçoit aisément que des Peuples graves, & flegmatiques comme ceux-là, peuvent avoir de la vanité : aussi en ont-ils 5 . Ils la fondent ordinairement sur deux choses bien considerables. Ceux qui vivent dans le Continent de l’Espagne, & du Portugal, se sentent le cœur extremement élevé, lorsqu’ils sont ce qu’ils appellent des vieux Chrétiens 6  ; c’est-à-dire qu’ils ne sont pas originaires de ceux, à qui l’Inquisition a persuadé dans ces derniers siecles d’embrasser la Religion Chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattez, lors qu’ils considerent qu’ils ont le sublime merite d’être, comme ils disent, hommes de chair blanche 7 . Il n’y a jamais eu dans le Serrail du Grand Seigneur de Sultane si orgueuilleuse de sa beauté, que le plus vieux & le plus vilain mâtin 8 ne l’est de la blancheur olivâtre de son tein, lorsqu’il est dans une ville du Mexique : assis sur sa porte, les bras croisez. Un homme de cette consequence ; une creature si parfaite ne travailleroit pas pour tous les tresors du monde ; & ne se resoudroit jamais par une vile & mecanique industrie, de compromettre l’honneur, & la dignité de sa peau 9 .

Car il faut sçavoir que lors qu’un homme a un certain merite en Espagne ; comme par exemple, quand il peut ajoûter aux qualitez, dont je viens de parler, celle d’être le proprietaire d’une grande épée, ou d’avoir appris de son pere l’art de faire jurer une discordante Guitarre : il ne travaille plus : son honneur s’interesse au repos de ses membres : Celui qui reste assis dix heures par jour, obtient precisément la moitié plus de consideration, qu’un autre, qui n’en reste que cinq ; parce que c’est sur les chaises que la noblesse s’acquiert 10 .

Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade d’une tranquilité Philosophique : ils ne l’ont pourtant pas dans le cœur ; car ils sont toujours amoureux ; ils sont les premiers hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs maitresses ; & tout Espagnol, qui n’est pas enrumé, ne sçauroit passer pour galant 11 .

Ils sont premierement devots, & secondement jaloux 12 . Ils se garderont bien d’exposer leurs femmes aux entreprises d’un Soldat criblé de coups, ou d’un Magistrat decrépit 13  : mais ils les enfermeront avec un novice fervent, qui baisse les yeux 14  ; ou un robuste Franciscain, qui les éleve.

Ils connoissent mieux que les autres le foible des femmes : ils ne veulent pas qu’on leur voye le talon, & qu’on les surprenne par le bout des pieds 15  : ils sçavent que l’imagination va toujours ; que rien ne l’amuse en chemin ; elle arrive, & là on étoit quelquefois averti d’avance.

On dit par tout que les rigueurs de l’amour sont cruelles : elles le sont encore plus pour les Espagnols : les femmes les guerissent de leurs peines ; mais elles ne font que leur en faire changer ; & il leur reste toujours un long, & fâcheux souvenir d’une passion éteinte 16 .

Ils ont de petites politesses, qui en France paroitroient mal placées : par exemple un Capitaine ne bat jamais son Soldat, sans lui en demander permission ; & l’Inquisition ne fait jamais brûler un Juif, sans lui faire ses excuses 17 .

Les Espagnols, qu’on ne brûle pas, paroissent si attachez à l’Inquisition, qu’il y auroit de la mauvaise humeur de la leur ôter : je voudrois seulement qu’on en établît une autre ; non pas contre les Héretiques ; mais contre les Heresiarques 18 , qui attribuent à de petites pratiques Monachales, la même efficacité qu’aux sept Sacremens ; qui adorent tout ce qu’ils venerent ; & qui sont si devots, qu’ils sont à peine Chrétiens 19 .

Vous pourrez trouver de l’Esprit & du Bon Sens chez les Espagnols ; mais n’en cherchez point dans leurs livres : voyez une de leurs Bibliotheques ; les Romans d’un côté, & les Scholastiques de l’autre 20  : vous diriez que les parties en ont été faites, & le tout rassemblé, par quelque ennemi secret de la Raison humaine.

Le seul de leurs Livres, qui soit bon, est celui, qui a fait voir le ridicule de tous les autres 21 .

Ils ont fait des decouvertes immenses dans le nouveau Monde ; & ils ne connoissent pas encore leur propre Continent : il y a sur leurs Rivieres tel port , qui n’a pas encore été decouvert ; & dans leurs montagnes des Nations, qui leur sont inconnuës 22 .

Ils disent que le Soleil se leve, & se couche dans leur païs 23  : mais il faut dire aussi qu’en faisant sa course, il ne rencontre que des Campagnes ruinées, & des contrées desertes 24 .

Je ne serois pas fâché, Usbek, de voir une Lettre écrite à Madrid par un Espagnol, qui voyageroit en France : je crois qu’il vangeroit bien sa Nation 25  : quel vaste champ pour un homme flegmatique, & pensif ! Je m’imagine qu’il commenceroit ainsi la description de Paris.

Il y a ici une maison, où l’on met les fous 26  : on croiroit d’abord qu’elle est la plus grande de la ville : non le remede est bien petit pour le mal. Sans doute que les François extrêmement decriez chez leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader que ceux qui sont dehors, ne le sont pas 27 .

Je laisse là mon Espagnol. Adieu mon cher Usbek.

De Paris le 17. de la Lune de Saphar. 1715.




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a Jean de Castro

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1 Cette lettre est une parodie des relations de voyage en Espagne, et surtout de la factice Relation du voyage d’Espagne de M me d’Aulnoy (1691 ; édition citée : La Haye, Henry van Bulderen, 4 e éd., 1705), qui en est l’une des sources. L’abbé Jean de Vayrac dans son État présent de l’Espagne (1718, 4 volumes ; Catalogue , nº 3171), que Montesquieu avait acquis en octobre 1720 (Bibliothèque virtuelle Montesquieu, « Les reçus de libraires (1717-1722) ») dénonce chez M me d’Aulnoy un « enchaînement de contes fabuleux, ou de railleries piquantes pour tourner les Espagnols en ridicules » (t. I, p. 7 ; édition citée : Amsterdam, 1719, t. I, p. 5). Il n’en juge pas moins que ceux-ci ont en général de singuliers défauts de caractère : « A la vanité des Espagnols, on peut ajoûter la paresse, la fainéantise, la vengeance, l’avarice, un violent penchant pour le sexe, & peu de bonne foy dans leurs reconciliations, trop de crédulité pour les Miracles, & pour les contes fabuleux de leurs Croniques, ce qui fait qu’ils ne se donnent pas la peine d’éxaminer les choses » (t. I, p. 61 ; Amsterdam, 1719, p. 42). La lettre de Rica a suscité, outre des réactions offensées, une Defensa de la nación española contra la Carta persiana LXXVIII de Montesquieu, attribuée à José de Cadalso (1741-1782), texte resté inédit jusqu’en 1970 (Guy Mercadier éd., Toulouse, France-Ibérie Recherche).

2 Montesquieu rassemble toutes les critiques que l’Espagne inspire aux voyageurs. La Mothe Le Vayer avait traité dans son Discours sur la contrariété d’humeurs entre la nation française et l’espagnole (1636) de « l’extreme antipathie de ces deux Nations », qui relève de l’« animosité qui se voit entre des Nations voisines qui ont tous les iours des nouveaux differens à demesler ensemble » (Œuvres, Paris, Augustin Courbé, 1656, Catalogue , n o 2338 ; Œuvres , ibid., 1662, t. I, p. 189 et 165). De même Marana dit des Espagnols : « […] l’on diroit que Dieu les a créez pour être Ennemis des François. Il semble de plus qu’une secrete violence fomente l’antipathie qui se trouve entre ces deux Nations ; & c’est une nouvelle raison qui me fait croire qu’elles seront éternellement en guerre. » (t. I, Lettre IX, p. 22 ).

3 La marquise de La Rosa répond à la narratrice de M me d’Aulnoy que si les jeunes femmes nobles portaient des lunettes, « c’étoit pour la gravité, & qu’on ne les mettoit pas par besoin, mais seulement pour s’attirer du respect » (t. II, p. 139). « Il est si commun d’en porter, que j’ay entendu dire qu’il y a des differences dans les lunettes, comme dans les rangs ; à proportion que l’on éleve sa fortune, l’on fait grandir le Verre de sa Lunette, & on la hausse sur son nez. » (p. 140).

4 Cette anecdote peut provenir de la Vida de João de Castro de Jacinto Freire de Andrada (Lisbonne, 1651), où il s’agit d’ailleurs, non de moustaches, mais de « cabellos da barba » (1 re éd. et rééd. Lisbonne, 1968, p. 244) ; on ignore comment Montesquieu a pu la connaître. João de Castro (1500-1548) fut gouverneur puis vice-roi des Indes orientales portugaises.

5 Voir Marana, L’Espion turc , livre II, Lettre 64 intitulée « De l’humeur des Espagnols, de leur orgueil & de leurs rodomontades » ; et M me d’Aulnoy : « Les Espagnols, dit-on, ont toûjours passé pour être fiers & glorieux : cette gloire est mêlée de gravité ; & ils la poussent si loin, qu’on peut l’appeler un orgueil outré » (t. I, p. 106). De même l’abbé de Vayrac : « Un des plus grands [défauts] que j’aye remarqué en eux, c’est d’avoir trop bonne opinion d’eux mêmes, & trop de mépris pour les autres Nations, c’est ce qui fait qu’ils s’imaginent que pour être quelque chose de grand, il faut être né Espagnol ; de sorte que lorsqu’ils traitent avec quelque Etranger, ils affectent un certain air de superiorité qui va jusqu’à l’arrogance » (t. I, p. 40). L’orgueil est un des traits caricaturaux des Espagnols qui sous-tendent l’humour du Diable boiteux (1707) et de Gil Blas (1715) de Lesage ; Montesquieu reprendra ce thème dans L’Esprit des lois : « l’orgueil d’un Espagnol le portera à ne pas travailler […] » (XIX, 9).

6 « Vous ne serez peut-être pas fâchée de sçavoir qu’il faut, en faisant ici ses preuves de Noblesse, prouver que l’on descend du côté de pere & de mere de Vi[e]jos Christianos, c’est-à-dire, d’anciens Chrétiens. La tache que l’on doit craindre, est qu’il ne soit entré dans une famille des juifs ou des Maures […] » (M me d’Aulnoy, t. III, p. 71). Les « nouveaux chrétiens » sont des juifs convertis ou leurs descendants.

7 L’obsession de la « limpieza de sangre » était caractéristique des classes dominantes espagnoles des xvi e et xvii e siècles. Un statut de « limpieza », qui demandait cette qualité pour toute charge ecclésiastique, fut imposé par l’évêque Siliceo en 1547. Amédée Frézier avait écrit à propos des Indiens du Pérou qu’ils « sont robustes & infiniment plus durs au travail que les Espagnols, qui regardent les travaux du corps comme quelque chose de honteux à un homme blanc : être umbre de cara blanca est une dignité qui dispense les Européens du travail des mains ; mais en récompense ils peuvent, sans rougir, être petits Merciers, & porter la balle dans les rues ». (Relation du voyage de la mer du Sud , 1716, p. 246 ; Catalogue , nº 2742).

8 Mâtin  : « […] terme d’injure, qui se dit d’un homme mal-fait, mal-bâti. […] C’est un laid mâtin, un vilain mâtin. Il est populaire […] » (Académie , 1718).

9 Allusion au fait que les Aztèques, et en particulier leur chef Moctezuma, avaient pris les conquistadores pour des dieux en vertu d’une légende relative à un dieu blanc ? Cette allusion est rendue ironique par la caractérisation de ces fiers « blancs » comme étant d’une « blancheur olivâtre » ; voir Lettre 117, note 16.

10 Critique implicite d’une noblesse transformée en « piliers d’antichambre » sous Louis XIV, et du fait qu’en France, tout travail manuel faisait déroger à la noblesse. M me d’Aulnoy dit plutôt que les Espagnols travaillent peu : « On ne voit pas un Menuisier, un Sellier, ou quelqu’autre homme de boutique, qui ne soit habillé de velours & de satin, comme le Roi, ayant la grande épée, le poignard & la guitarre attachée dans sa boutique. Ils ne travaillent que le moins qu’ils peuvent, & je vous ai déja dit plus d’une fois, qu’ils sont naturellement paresseux. En effet, il n’y a que l’extrême necessité qui les oblige de faire quelque chose » (t. III, p. 114). Vayrac prête le trait même aux paysans : « N’est-ce pas une chose digne de pitié de voir un Paysan demeurer assis devant sa porte, dans une place ou au coin d’une ruë, les bras croisez, le manteau sur les épaules dans les ardeurs de la Canicule, ou bien occupé à toucher une dissonante Guitarre, tandis que des Etrangers (quelquefois de meilleure condition que lui) labourent sa terre, moisonnent son champ, cultivent sa vigne » (t. I, p. 48-49).

11 Adaptation possible d’un vers de La Fontaine : « Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse, / Ne saurait passer pour galant […] » ( L’Âne et le petit chien , livre IV, fable 5) M me d’Aulnoy décrit la « cavalcade nocturne [qui] se fait en l’honneur des Dames » : « On n’a jamais sceu aimer en France comme on prétend que ces gens-ci aiment » (t. III, p. 128).

12 Trait noté par M me d’Aulnoy : « On dit que la jalousie est leur passion dominante ; on prétend qu’il y entre moins d’amour, que de ressentiment & de gloire. […] Il est difficile de comprendre que des hommes qui mettent tout en usage pour satisfaire leur vangeance, & qui commettent les plus mauvaises actions, soient superstitieux jusques à la faiblesse, dans le tems qu’ils vont poignarder leur ennemi. Ils font faire des neuvaines aux ames du Purgatoire, & portent des Reliques sur eux qu’ils baisent souvent, & ausquelles il se recommandent pour ne pas succomber dans leur entreprise » (t. III, p. 81). Vayrac y insiste même davantage : « Mais en Espagne […] c’est une fureur qui n’a ni bornes, ni modération. Les crimes les plus énormes n’ont rien d’efrayant pour un jaloux » (t. I, p. 42).

13 La seule forme masculine admise étant « décrépit », on doit considérer la forme de l’édition A « decrépite » (non corrigée par l’édition B), comme une coquille.

14 Le même geste se retrouve chez l’eunuque de la Lettre 77.

15 Voir l’anecdote racontée par M me d’Aulnoy : « […] quand il fut question de se chausser, elle fit ôter la clef de sa chambre & tirer les verroüils. Je m’informay dequoy il s’agissoit pour se barricader ainsi ; elle me dit qu’elle scavoit qu’il y avoit des Gentilshommes Espagnols avec moy, & qu’elle aimeroit mieux avoir perdu la vie qu’ils eussent vû ses pieds » (t. II, p. 100).

16 Aux dires de M me d’Aulnoy, les étrangers venant à Madrid « ne sçauroient avoir de commerce » avec les belles dames qui sont d’ailleurs cachées, « & celles que l’on peut voir sont des femmes si dangereuses pour la santé, qu’il faut avoir une grande curiosité pour se resoudre de la satisfaire avec de pareils risques ». Elle raconte que la maladie vénérienne y est si répandue que les enfants l’apportent même en naissant ou en tétant « leur nourrice » : « […] on s’entretient de cette maladie chez le Roy, & parmi les femmes de la premiere qualité, comme de la fiévre ou de la migraine, & tous prennent leur maladie en patience sans s’en embarrasser un moment » (t. III, p. 85-86). Vayrac est plus discret sur le sujet (t. I, p. 50).

17 On ignore la source de l’anecdote. Sur l’assimilation de l’Espagne à l’Inquisition et l’hypocrisie des inquisiteurs, voir Lettre 27.

18 Sans doute les fondateurs d’ordres monastiques.

19 Sur les excès de la dévotion, voir Lettre 137.

20 Les scholastiques espagnols étaient réputés pour la minutie ésotérique des questions dont ils débattaient. Voir aussi Vayrac, État présent de l’Espagne, t. I, p. 26 : « Pour ce qui est des Theologiens Moraux, on peut dire que l’Espagne seule en a plus produit que le reste de la Chrétienté […] ».

21 Durant la fin du règne de Louis XIV et la Régence, le Don Quichotte de Cervantes gagne en faveur auprès du public. Dans les Nouvelles de la république des lettres, Jacques Bernard écrit que « l’on assure que cèt Ouvrage boufon a guéri la Nation Espagnole de l’Esprit de Chevalerie » (juillet 1708, p. 108). Pour Montesquieu comme pour beaucoup de ses contemporains, le roman de Cervantes passe pour une critique judicieuse et comique de la littérature et du roman : voir Jean-Paul Sermain, Le Singe de Don Quichotte : Marivaux, Cervantes et le roman postcritique, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 1999, p. 233 et suiv.

22 « Las Batuecas », dont Montesquieu a tenu à préciser (tardivement) le nom, ont suscité une légende populaire analysée par Feijoó dans « Fábula de las Batuecas, y payses imaginarios » au tome IV (1730) de son Teatro critico universal (Madrid, Real Compañía des Impresores y Libreros, 1777, p. 261-292). « Il est bien connu dans toute l’Espagne, que les habitants des Batuecas, lieu rude et montagneux, renfermé dans la Obispado de Coria, à quatorze lieues de Salamanque et à huit lieues de Ciudad-Rogrigo, […] vécurent pendant de longs siècles sans commerce ni communication aucune avec le reste de l’Espagne et du monde, ignorants et même ignorés de tous les hameaux les plus voisins, et qu’ils furent découverts par hasard sous le règne de Philippe II » (p. 262-263 ; nous traduisons). « Voilà en somme l’histoire de la découverte des Batuecas, à laquelle j’ai moi-même prêté foi pendant longtemps, de même que les plus ignorants de la lie du peuple », ajoute-t-il. Selon Feijoó, l’inexistence du lieu avait définitivement démontrée par la publication de la Verdadera Relacion y manifiesto apologético de la antigüedad de las Batuecas de Thomás González de Manuel (Madrid, A. de Zafra, 1693).

23 « Quand le Soleil se couche sur une partie de ses Royaumes, il se leve sur l’autre […] » (M me d’Aulnoy, t. II, p. 52 ), qui rappelle le mot fameux de Charles Quint.

24 Thème repris dans les lettres sur la dépopulation, Lettres 108-118, notamment la Lettre 108.

25 Retournement ironique d’une qualité considérée comme typiquement espagnole ; voir le propos de Dom Frédéric : « Leur plus grand défaut, selon moy, c’est la passion de se vanger, & les moyens qu’ils y employent. Leurs maximes là-dessus sont absolument opposées au Christianisme & à l’honneur : lorsqu’ils ont reçû un affront, ils font assassiner celui qui le leur a fait. » (M me d’Aulnoy, t. I, p. 107-108).

26 L’hôpital des Petites Maisons, fondé en 1557 pour les personnes infirmes et autres malades aussi bien que pour les fous.

27 Un rapprochement est possible avec un passage de la « Lettre italienne » de Charles Cotolendi, qui dit qu’à Paris on voit « plusieurs foux dans les ruës, & quelques-uns d’enfermez » (p. 423). Mais la boutade semble répandue : « Après vous avoir montré les foux qui sont enfermés, » dit Asmodée à la fin du chapitre X du Diable boiteux (Amsterdam, Desbordes, 1707, p. 181), « il faut que je vous en fasse voir, qui mériteroient de l’être ».