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VAR1 a traînés par

VAR2 C, Œ58 Troublai-je

VAR3 C, Œ58 Pensez-vous

VAR4 b, c idées n’ont

VAR5 a, c nous

VAR5 b et nous

VAR6 C, Œ58 ou de moins

VAR7 a mille terres

VAR7 Œ58 cent millions de têtes

VAR8 a [f. 36r, alinéa ajouté après le dernier paragraphe] Toutes les choses que je viens de dire mon cher Ibben sont des paradoxes, qui je crois ne tiendront pas devant le raisonnement que je vais te faire. Depuis que l’être supreme a uni nos ames à nos corps, l’être composé a toujours une horreur secrête de la séparation des deux êtres simples : ce sentiment est une branche de la loy naturelle[.] si les hommes vivent en societé, et que ce sentiment previenne les consequences de la hardiesse de celuy qui maitre de sa vie, le seroit bientôt de celle des autres, il deviendra aisément une loy civille. Si les hommes ont une religion, et que ce sentiment marque plus nôtre dependence du createur que l’empire que nous prendrons sur nou-même, il sera encore une loy religieuse.

VAR8 b [alinéa ajouté après le dernier paragraphe] Mon cher Ibben j’ay peur que ma philosophie ne m’ait porté trop loin. Ecoute ce raisonnement, si un etre est composé de deux êtres et que la necessite de conserver l’union marque plus la dependance du createur, on en a pu faire une loix religieuse, si cette necessité de conserver l’union est un meilleur garant des actions de la vie on en a pu faire une loy civille. Si l’etre composé a toujours une horreur secrette de la separation des deux etres simples, ce sentiment peut etre regardé comme une branche de la loy naturelle. [passage repris dans la Lettre Supplémentaire 3 ]

Lettres Persanes

LETTRE LXXIV.

Usbek à son Ami Ibben.
A Smirne.

Les Loix sont furieuses 1 en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes 2  : on les fait mourir pour ainsi dire une seconde fois : ils sont trainez indignement par les ruës : on les note d’infamie : on confisque leurs biens 3 .

Il me paroît, Ibben, que ces Loix sont bien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misere, de mepris, pourquoi veut-on m’empêcher de mettre fin à mes peines ; & me priver cruellement d’un remede, qui est en mes mains 4  ?

Pourquoi veut-on que je travaille pour une Societé, dont je consens de n’être plus ? Que je tienne malgré moi une convention, qui s’est faite sans moi ? La Societé est fondée sur un avantage mutuel : mais lorsqu’elle me devient onereuse ; qui m’empêche d’y renoncer 5  ? La vie m’a été donnée comme une faveur ; je puis donc la rendre, lorsqu’elle ne l’est plus : la cause cesse ; l’effet doit donc cesser aussi.

Le Prince veut-il que je sois son Sujet, quand je ne retire point les avantages de la sujettion ? Mes Concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique de leur utilité, & de mon desespoir ? Dieu different de tous les bienfaiteurs veut-il me condamner à recevoir des graces, qui m’accablent 6  ?

Je suis obligé de suivre les Loix, quand je vis sous les Loix : mais quand je n’y vis plus, peuvent-elles me lier encore 7  ?

Mais, dira-t-on, vous troublez l’ordre de la Providence 8 . Dieu a uni votre Ame avec votre Corps ; & vous l’en separez : vous vous opposez donc à ses desseins, & vous lui resistez.

Que veut cela dire ? Trouble-je 9 l’ordre de la Providence, lorsque je change les modifications de la matiere 10 , & que je rends quarrée une boule que les premieres Loix du mouvement, c’est-à-dire les Loix de la Creation, & de la Conservation, avoient faite ronde 11  ? Non sans doute : je ne fais qu’user du droit qui m’a été donné ; & en ce sens je puis troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que l’on puisse dire que je m’oppose à la Providence 12 .

Lorsque mon Ame sera separée de mon Corps, y aura-t-il moins d’ordre, & moins d’arrangement dans l’Univers ? Croyez-vous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite, & moins dependante des Loix generales ? Que le monde y ait perdu quelque chose, & que les ouvrages de Dieu soient moins grands, ou plûtôt moins immenses ?

Croyez-vous que mon Corps devenu un Epi de bled, un ver, un gazon, soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d’elle ? Et que mon Ame degagée de tout ce qu’elle avoit de terrestre, soit devenuë moins sublime ?

Toutes ces idées, mon cher Ibben, n’ont d’autre source que notre orgueuil 13  ; nous ne sentons point notre petitesse ; & malgré qu’on en ait nous voulons être comptez dans l’Univers, y figurer, & y être un objet important. Nous nous imaginons que l’aneantissement d’un Etre aussi parfait que nous, degraderoit toute la nature : & nous ne concevons pas qu’un homme de plus ou moins dans le monde ; que dis-je ? Tous les hommes ensemble ; cent millions de Terres comme la nôtre 14 , ne sont qu’un atome subtil & delié, que Dieu n’aperçoit qu’à cause de l’immensité de ses connoissances 15 .

De Paris le 15. de la Lune de Saphar 1715.




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1 Furieux se dit « de tout ce qui a de la violence, de l’impetuosité, de l’excés » (Trévoux, 1704).

2 Le suicide est assimilé à d’autres crimes majeurs (hérésie et lèse-majesté) dans l’ordonnance criminelle d’août 1670, article XXII : « Le procès ne pourra être fait au cadavre ou à la mémoire d’un défunt, si ce n’est pour crime de lèze majesté divine ou humaine, dans les cas où il échet de faire le procès aux défunts, duel, homicide de soi-même ou rébellion à justice avec force ouverte […] » (François-André Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises depuis l’an 420 jusqu’à la révolution de 1789, Paris, Plon, 1822, t. XVIII, p. 414 ). Voir L’Esprit des lois, XIV, 12 : « Des Loix contre ceux qui se tuent eux-mêmes. » La rigueur législative à l’égard de « l’homicide de soi-même » (sauf en cas de folie) est restée grande jusqu’à la Révolution.

3 En fait la question est plus complexe, comme Montesquieu l’avait remarqué lui-même dès la Collectio juris, selon qu’on a affaire au droit romain ou aux différentes coutumes de France (« Voiés Mornac qui raporte plusieurs arrets par lesquels les biens de celui qui s’estoit donné la mort estoint restitués aux parans plus proches non au fisc ce 
qui n’estoit pourtant pas de meme par l’ancienne coutume de France » (OC, t. 12, p. 909, sur Code, IX, titre 50).
 La loi de la confiscation des biens, présente en droit romain, connaît des formes d’accommodement (« Pour nous nous præsumons que celui qui s’est tüé estoit fou a moins qu’il ne fut
 deja accusé de quelque crime c’est pour quoi la memoire du deffunt n’est point
 notée mais il n’est pas ordinairement enseveli en terre ste. », d’après le commentateur Mornac, ibid.) ; on la trouve dans les Établissements de Saint Louis en 1270 (Isambert, Recueil général […], t. II, p. 469 ). En général, la confiscation des biens d’un condamné était une peine accessoire à la peine de mort, et donc une peine collective qui frappait sa famille. Voir l’article « Suicide (Jurisprudence) » de Boucher d’Argis dans l’Encyclopédie : « Parmi nous, tous suicides […] sont punis rigoureusement. Le coupable est privé de la sépulture […] ; la justice ordonne que le cadavre sera traîné sur une claie, pendu par les piés, & ensuite conduit à la voirie. […] Enfin, l’on prononçoit autrefois la confiscation de biens » (t. XV, 1765, p. 641b).

4 Le suicide était envisagé comme un remède dans la tradition stoïcienne issue de Sénèque. Dans son résumé du débat, Montaigne écrit que « la mort est la recepte à tous maux » (Essais , II, 3, « « Coustume de l’isle de Cea » ; Catalogue , nº 1507 : éd. Coste, La Haye, 1727, t. III, p. 37 ) ; Montesquieu lui-même reprendra cette idée à propos de Charles I er et de Jacques II, dans une note des Romains (XII, p. 181) supprimée par un carton, absente également de la nouvelle édition de 1748 mais reprise dans certains exemplaires de l’édition de 1755 (C. Volpilhac-Auger, avec la collaboration de Gabriel Sabbagh et Françoise Weil, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, 2011, p. 172-176). L’abbé Gaultier répondra par l’argument chrétien : « Se donner la mort à soi-même, ce n’est pas finir ses peines, c’est s’en attirer d’éternelles. Notre vie n’est point à nous. Elle est à Dieu, & Dieu nous défend de nous donner la mort » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété , p. 94 ). Dans les années 1680-1720, une vague de suicides en Angleterre donne à la question une nouvelle actualité. Pour certains, l’existence est un don de Dieu que l’homme ne peut détruire. De plus, le désir de mettre fin à ses jours va à l’encontre de la nature, qui incite à la conservation de soi-même. L’un des arguments du Phédon de Platon, dans le contexte d’une discussion sur l’immortalité de l’âme et la possibilité de vouloir sa mort, est que, puisque les hommes appartiennent aux dieux, ils ne sont pas libres de disposer d’eux-mêmes ( 62b-e ). Descartes au nom de la raison et Hobbes au nom de l’État s’opposent au suicide. Pour Aristote et Thomas d’Aquin, enfin, le suicide est un acte qui isole son auteur de la communauté humaine, idée que reprendront plus tard certains philosophes. Montesquieu, même s’il reconnaît qu’il peut être dû seulement à l’orgueil, notamment dans le cas du duel, qu’il hait (Pensées , nº 1890), accepte le droit au suicide en minimisant les conséquences sociales de l’acte et en exaltant, dans une perspective stoïcienne et humaniste, la maîtrise de l’homme sur son destin. Les Mémoires de Trévoux d’avril 1749, comme les Nouvelles ecclésiastiques d’octobre 1749, lui feront reproche d’avoir estimé, dans L’Esprit des lois (XIV, 12), que le suicide n’est pas punissable en Angleterre, tant il procède de l’influence du climat. Plus loin (XXIX, 9), Montesquieu examine dans quels cas il était punissable à Rome ou chez Platon, ce qui revient à contester l’idée que le suicide s’oppose à la loi naturelle. Montesquieu devait répondre de cela dans la deuxième partie de la Défense de L’Esprit des lois (OC, t. 7, p. 83). La Sorbonne reprendra également ce grief, auquel Montesquieu répondra avec fermeté, déclarant qu’il n’a pas à répondre des usages des anciens Romains et que le suicide est l’effet d’une maladie, qui n’est donc pas punissable (Proposition X, OC, t. 7, p. 253-254).

5 L’argument d’Usbek repose sur une sorte de contrat social ou de convention et reprend en cela certains des termes mêmes des adversaires du droit au suicide. Le suicide pose de manière radicale la question de la solidarité mais aussi celle de la liberté humaine, sans parler du devoir civique : c’est un sujet sur lequel reviendront beaucoup de penseurs au xviii e siècle, Rousseau notamment. Les devoirs envers la société sont invoqués par Platon, qui considère le suicide comme un délit relevant de la législation mais admet des cas exceptionnels où il peut être justifié (Lois , 873c-d), et par Aristote, qui regarde le suicide comme un délit contre la cité (Éthique à Nicomaque , V, 1138). L’argument est repris par Thomas d’Aquin dans la Summa theologica (II e partie, Question 64, A5, Objection 3). Les arguments traditionnels contre le suicide faisaient appel à la loi naturelle, à la loi sociale et à la loi divine ; ils sont résumés par Montaigne et seront repris dans l’article « Suicide » de l’ Encyclopédie . Formey essaiera d’invalider les affirmations d’Usbek dans sa Dissertation sur le meurtre volontaire de soi-même (Mélanges philosophiques , Leyde, Élie Luzac, 1754, t. I, p. 187-212).

6 L’opposition de l’Église au suicide était énoncée par saint Augustin dans La Cité de Dieu (I, 22). L’interdiction était basée sur le sixième Commandement : « Tu ne tueras point ». Thomas d’Aquin affirme que la vie est un don de Dieu et que par conséquent le suicide est péché contre Dieu (Summa theologica, passage cité). L’argument est repris par Montaigne : « […] c’est à Dieu, qui nous a icy envoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire & service d’autruy, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre ; […] nous ne sommes pas nez pour nous, ains aussi pour nostre païs ; les loix nous redemandent conte de nous pour leur interest, & ont action d’homicide contre nous […] », mais il avait précédement développé une autre thèse : « Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat que le vivre nous est pire que le mourir » ( Essais , II, 3, « Coustume de l’isle de Cea », 1727, t. III, p. 39 et 37 ).

7 Saint Paul avait écrit, en s’adressant aux hommes de loi, que « la loi ne domine sur l’homme que pour autant de temps qu’elle vit » (Epître aux Romains, VII, 1, selon la traduction de Sacy ; le texte de la Vulgate étant ambigu, d’autres traductions donnent : « qu’il vit »).

8 L’argument est expliqué dans l’ Encyclopédie  : « L’homme en se détruisant, enleve du monde un ouvrage qui étoit destiné à la manifestation des perfections divines. » (art. « Suicide (Morale) », d’un auteur non identifié, t. XV, p. 639b).

9 Sur cette forme, voir Lettre 23, note 2.

10 La même expression apparaîtra dans le Traité des devoirs (1725) à propos de Spinoza : « […] un grand genie m’a promis que je mourrois comme un insecte, il cherche a me flatter de l’idée que je ne suis qu’une modification de la matiere, il employe un ordre geometrique et des raisonnemens qu’on dit être trés forts et que j’ai trouvé trés obscurs pour elever mon ame a la dignité de mon corps […] » (Pensées , nº 1266).

11 Marivaux reproche à Montesquieu l’« air décisif » de cette phrase : « […] on croiroit presque qu’il est entré de moitié dans le secret de cette même creation ; on croiroit qu’il croit ce qu’il dit, pendant qu’il ne le dit, que parce qu’il se plaît à produire une idée hardie. » (Le Spectateur français , VIII e feuille, 8 septembre 1722 ; nouvelle édition, 1752, p. 99).

12 Pour l’abbé Gaultier, ces arguments prouvent que l’auteur « n’a point de religion » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 100). En effet, l’audace de cette lettre s’étend au-delà du thème du suicide. Usbek rejette les notions d’une Providence personnelle et de l’anthropocentrisme en alléguant que l’existence de l’homme est indifférente dans le cadre de la nature. Les arguments d’Usbek, qui frôlent le matérialisme (L’Esprit des lois montrera moins d’audace), seront repris par David Hume dans son essai Of Suicide (1755 ; publication posthume, 1777).

13 L’orgueil de l’homme joint à sa petitesse est un des thèmes de Montaigne dans l’ Apologie de Raymond Sebond  : « La presomption est nostre maladie naturelle & originelle. La plus calamiteuse & fraile de toutes les creatures, c’est l’homme, & quant & quant la plus orgueilleuse […] » (Essais , II, 12 ; 1727, « Apologie de Raymond de Sebonde », t. II, p. 210). Présomption est également un mot utilisé plusieurs fois dans les Pensées de Pascal ; l’orgueil joue un grand rôle dans l’analyse de la « misère de l’homme » (Sellier, n os 86-111 ; 1678, p. 195 et suiv.).

14 Écho des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686), qui évoquent une multiplicité de « mondes » quelquefois qualifiés aussi de « terres ». Certes il s’en trouve plutôt des « milliers » mais le titre du Cinquième soir en suggère la possibilité : « Que les étoiles fixes sont autant de Soleils, dont chacun éclaire un monde » (Fontenelle, Œuvres diverses, 1711, t. I, p. 91). La correction en mille correspond à une atténuation prudente. La leçon de 1758 est une coquille, qui ne peut être perçue comme telle que par comparaison avec les Cahiers de corrections.

15 La lettre se termine sur une note pascalienne, la dialectique de l’infiniment grand et de l’infiniment petit. Voir aussi le premier des Feuillets détachés des Cahiers de corrections (f. 1 r -f. 2 v).