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VAR1 a que l’on secouë

VAR2 a parce que disent-ils

VAR2 b, c, Œ58 parce que, disoient-ils

VAR3 C, Œ58 très-utile : ils

VAR4 B trouveoient

Lettres Persanes

LETTRE LXXIII.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Il faut que je te l’avouë ; je n’ai point remarqué chez les Chrétiens cette persuasion vive de leur Religion, qui se trouve parmi les Musulmans 1  : il y a bien loin chez eux de la profession à la croyance, de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. La Religion est moins un sujet de sanctification, qu’un sujet de disputes, qui appartient à tout le monde : les gens de Cour, les gens de guerre, les femmes mêmes s’élevent contre les Ecclesiastiques, & leur demandent de leur prouver ce qu’ils sont resolus de ne pas croire 2 . Ce n’est pas qu’ils se soient determinez par raison ; & qu’ils ayent pris la peine d’examiner la verité, ou la fausseté de cette Religion, qu’ils rejettent : ce sont des rebelles qui ont senti le joug 3 , & l’ont secoué avant de l’avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur incredulité, que dans leur Foi : ils vivent dans un flux & reflux, qui les porte sans cesse de l’un à l’autre. Un d’eux me disoit un jour : je crois l’immortalité de l’ame par semestre : mes opinions dependent absolument de la constitution de mon Corps : selon que j’ai plus ou moins d’Esprits animaux ; que mon Estomac digere bien ou mal ; que l’air, que je respire, est subtil ou grossier ; que les viandes, dont je me nourris, sont legeres ou solides : je suis Spinosiste, Socinien 4 , Catholique, impie ou devot 5 . Quand le Medecin est auprès de mon lit ; le Confesseur me trouve à son avantage 6 . Je sçais bien empêcher la Religion de m’affliger, quand je me porte bien : mais je lui permets de me consoler, quand je suis malade : lorsque je n’ai plus rien à esperer d’un côté, la Religion se presente, & me gagne par ses promesses ; je veux bien m’y livrer, & mourir du côté de l’esperance.

Il y a long-tems que les Princes Chrétiens affranchirent tous les Esclaves de leurs Etats 7  ; parce, disoient-ils, que le Christianisme rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de Religion leur étoit très-utile ; parce qu’ils abaissoient par là les Seigneurs, de la puissance desquels ils retiroient le bas Peuple 8  : ils ont ensuite fait des Conquêtes dans des Pays, où ils ont vû qu’il leur étoit avantageux d’avoir des Esclaves ; ils ont permis d’en acheter, & d’en vendre, oubliant ce principe de Religion, qui les touchoit tant 9 . Que veux-tu que je te dise ? Vérité dans un tems, Erreur dans un autre 10 . Que ne faisons-nous comme les Chrétiens ? Nous sommes bien simples de réfuser des établissemens, & des Conquêtes faciles dans des Climats heureux a , parce que l’eau n’y est pas assez pure pour nous laver selon les principes du Saint Alcoran 11 .

Je rends graces au Dieu Tout-puissant, qui a envoyé Hali son grand Prophete, de ce que je professe une Religion, qui se fait préferer à tous les interêts humains, & qui est pure comme le Ciel, dont elle est descenduë.

A Paris le 13. de la Lune de Saphar. 1715.




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a Les Mahometans ne se soucient point de prendre Venise, parce qu’ils n’y trouveroient point d’eau pour leurs purifications

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1 Chardin observe à propos de la Perse : « La fonction de la Priere s’y exerce avec un respect & une dévotion incomparable, & toûjours nouvelle, à laquelle on ne voit assûrément rien de pareil, ni parmi les Chrétiens, ni dans les autres Religions » (t. VII, p. 431).

2 Même commentaire plus haut dans la bouche d’un ecclésiastique, Lettre 59.

3 Image évangélique ; mais Jésus avait dit : « Car mon joug est doux et mon fardeau est léger » (Matthieu XI, 30) ; pour l’expression rebelles , voir Lettre 58.

4 Spinoza était « Athée de Systême », selon Bayle (Dictionnaire historique et critique , art. « Spinoza », t. IV, p. 1083), et prônait essentiellement une doctrine de la substance unique. La secte des sociniens avait été fondée au xvi e siècle. « L’Objection la plus générale, que l’on propose contre eux, est qu’en refusant de croire ce qui leur paroît opposé aux Lumieres Philosophiques, & de soumettre leur Foi aux Mystéres inconcevables de la Religion Chrétienne, ils fraient le chemin au Pyrrhonisme, au Déisme, à l’Athéisme. » (Dictionnaire historique et critique , « Socin (Fauste) », 1711 (addition), t. IV, p. 236). Voir aussi Lettre 67, note 5.

5 Caricature de la théorie, qui par ailleurs est chère à Montesquieu, de l’influence des conditions physiques sur l’être moral ; voir Lettre 31.

6 La Bruyère remarque : « L’on doute de Dieu dans une pleine santé. » En revanche, « quand l’on devient malade, & que l’hydropisie est formée, l’on quitte sa concubine, & l’on croit en Dieu. » (Les Caractères, « Des esprits forts », p. 613). De même Boileau, Epître III à M. Arnaud , v. 40-42 : « Mais cependant voilà tout son corps gangrené, / Et la fièvre demain se rendant la plus forte, / Un benitier aux pieds va l’étendre à la porte. » (Catalogue , nº 2000 : Œuvres diverses, 1701, t. I, p. 145).

7 Le rappel des devoirs du christianisme trouvera sa place dans le chapitre fameux « De l’esclavage des nègres » (L’Esprit des lois, XV, 5 : « Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commenceroit à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes Chrétiens. »). Dans l’ Encyclopédie, Jaucourt attribuera l’abolition progressive de l’esclavage, à partir du xii e siècle, à une combinaison de sentiments chrétiens et de politique monarchique. « Ce ne fut […] que vers le XV e siècle que l’ esclavage fut aboli dans la plus grande partie de l’Europe : cependant il n’en subsiste encore que trop de restes en Pologne, en Hongrie, en Bohème, & dans plusieurs endroits de la basse-Allemagne […] » (« Esclavage (Droit naturel, religion, morale ) », t. V, 1755, p. 936b). La confusion entre servage et esclavage est fréquente au XVIII e siècle.

8 Chez Mézeray, la création des communes dues à Louis VI est quasiment passée sous silence : « Louis estoit veritablement un grand Prince ; il fut le premier qui apprit à tous ces Seigneurs qu’ils estoient vassaux ; & que c’estoit au Roy seul à disposer du bien de ses Sujets. » (Histoire de France depuis Faramond, 2 e éd., Paris, Claude Barbin, 1685, t. II, p. 60 ). Mais l’interprétation de Montesquieu se retrouvera chez Hénault (Abrégé chronologique de l’histoire de France, 1744), d’autres insistant sur des motifs plus bassement intéressés (Bernard Grosperrin, La Représentation de l’histoire de France dans l’historiographie des Lumières, thèse Paris IV, 1978 ; Lille, ANRT, 1982, p. 346-347). On est sans doute ici à un tournant historiographique.

9 Montesquieu en trouvera confirmation chez Labat, Nouveau Voyage aux îles de l’Amérique (1722) : voir Pensées , nº 175 et L’Esprit des lois, XV, 4, où Louis XIII est évoqué à ce propos.

10 Adaptation de « Vérité au-deçà des Pyrrénées, erreur au-delà », de Pascal (Pensées , éd. Sellier, nº 94 ; 1678, p. 188).

11 Ce détail se trouve chez Rycaut : « Les Turcs estiment si fort l’Arsenal de Venise, qu’il semble qu’ils ne souhaittent la conqueste de cette ville que pour cela. Et j’ai ouï dire à une personne de grande qualité parmi eux, que s’ils l’avoient conquise, ils n’y demeureroient pas, parce qu’il n’y a point d’eau douce, dont ils ont besoin pour leurs Mosquées, & pour les lavemens qu’ils font avant leurs priéres ; mais qu’ils la laisseroient aux Venitiens, & que le Grand-Seigneur se contenteroit de l’Arsenal, & d’un tribut assez léger. » (livre III, chap. xii, p. 381). Voir Lettre 29.