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Lettres Persanes

LETTRE LXXI.

Rica à ***.

J’ai ouï parler d’une espece de Tribunal qu’on appelle l’Academie Françoise : il n’y en a point de moins respecté dans le monde : car on dit qu’aussi-tôt qu’il a décidé ; le Peuple casse ses Arrêts, & lui impose des Loix, qu’il est obligé de suivre 1 .

Il y a quelque tems que pour fixer son autorité, il donna un Code de ses Jugemens : cet enfant de tant de peres, étoit presque vieux, quand il nâquit 2  : & quoiqu’il fût legitime 3 , un bâtard, qui avoit déja paru, l’avoit presque étouffé dans sa naissance 4 .

Ceux qui le composent, n’ont d’autre fonction que de jaser sans cesse : l’Eloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel ; & si-tôt qu’ils sont initiez dans ses mysteres, la fureur du panegyrique vient les saisir, & ne les quitte plus 5 .

Ce Corps a quarante têtes toutes remplies de Figures, de Metaphores, & d’Antitheses 6  : tant de bouches ne parlent presque que par exclamation  : ses oreilles veulent toujours être frappées par la cadence & l’harmonie. Pour les yeux, il n’en est pas question : il semble qu’il soit fait pour parler, & non pas pour voir. Il n’est point ferme sur ses pieds ; car le tems, qui est son fleau, l’ébranle à tous les instans, & détruit tout ce qu’il a fait. On a dit autrefois que ses mains étoient avides 7  ; je ne t’en dirai rien, & je laisse decider cela à ceux qui le sçavent mieux que moi 8 .

Voilà des bisarreries ***. que l’on ne voit point dans notre Perse ; nous n’avons point l’Esprit porté à ces établissemens singuliers & bisarres ; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples, & nos manieres naïves.

De Paris le 27. de la Lune de Zilhagé 1715.




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1 Au xviii e siècle l’Académie française ne prétend plus à régler l’usage et le bon goût ; elle est souvent moquée, comme ici, pour son formalisme vide et son inutilité : voir par exemple La Comédie des Académistes (ou Les Académiciens ) de Saint-Evremond (1650 ; Œuvres, 1730, t. I, p. 3 [Paolo Carile éd., Paris, Nizet, 1976]). Elle n’en est pas moins une institution respectée, à laquelle Montesquieu lui-même allait chercher bientôt à s’agréger (voir ci-dessous, note 8). Celle qu’il désigne ici est manifestement l’Académie du tournant du siècle, bastion des Anciens (malgré la présence de chefs de file des Modernes, comme Perrault, Fontenelle et Houdar de La Motte), qui ne se rendra complètement aux Modernes que dans les années 1730, sous l’influence notamment de Fontenelle ; elle venait de trouver, avec l’étude d’ Athalie de Racine et de la traduction de Quinte-Curce par Vaugelas, un nouveau champ d’action : voir Les Remarques de l’Académie française sur le Quinte-Curce de Vaugelas, 1719-1720 , éd. Wendy Ayres-Bennett et Philippe Caron, Paris, Presses de l’École normale supérieure, 1997. Pour un jugement beaucoup plus favorable de Montesquieu sur l’Académie, à l’occasion de la querelle du Cid, voir Pensées, nº 1299 : « Le Cid la belle critique de l’academie francoise qui a donné le plus beau modelle que nous ayons en ce genre, critique severe mais charmante c’est dans ce cas ou la morale exigeoit qu’avant de penser a ce qu’elle devoit au public elle pensat a ce qu’elle devoit a Corneille et peut estre a ce qu’elle devoit au grand Corneille : c’est la que l’on voit la louange des beautes si pres de la critique des deffauts une si grande naiveté dans les deux rosles &c ».

2 Il s’agit du Dictionnaire de l’Académie française dont la première édition parut en 1694 et la seconde en 1718. L’élaboration de ce dictionnaire fut lente, difficile et conflictuelle. En 1639, Vaugelas en prit la direction ; en dix ans, on était parvenu seulement à la lettre « I ». À la mort du grammairien en 1650, le travail n’avançait plus ; c’est pour stimuler l’entreprise que Colbert institua en janvier 1683 la pratique des « jetons de présence », suscitant mainte plaisanterie sur l’appât du gain chez les académiciens. Voir ci-dessous note 7.

3 Le Dictionnaire de l’Académie bénéficiait d’un privilège exclusif octroyé en 1674. Cela devait lui permettre d’attaquer le Dictionnaire de Furetière, alors que celui de Richelet ne fut pas inquiété. Voir Alain Rey, « Antoine Furetière imagier de la culture classique », dans Le Dictionnaire universel d’Antoine Furetière , Paris, Le Robert, 1978, t. I, p. 11-98.

4 L’académicien Patru et quelques autres jeunes auteurs publièrent en 1680 un autre dictionnaire sous le nom de Richelet (Catalogue , nº 2520, éd. de Genève, 1680). Un autre rival était Furetière, dont l’ouvrage parut (posthume) en 1690 (Catalogue , nº 2482 : La Haye et Rotterdam, 1691). L’idée peut avoir été suggérée à Montesquieu par un pamphlet de Furetière, Plan et dessein du Poème allégorique et tragico-burlesque intitulé : Les Couches de l’Académie (Amsterdam, Pierre Brunel, 1687 ; cf. Catalogue , nº 2947, Recueil de pièces et de factums contre l’Académie), notamment le cinquième chant, tableaux IV et V : « Dans le quatriéme Tableau on voyoit cette même Princesse vieille, ridée & hors d’âge de mettre un enfant au monde qui pût vivre. Elle se vantoit pourtant depuis fort long-temps d’être enceinte, & par avance elle avoit baptisé son fruit du nom de Dictionaire. Le Public en avoit conçû de grandes esperances […] il y en avoit déja cinquante [ans] que cette grossesse duroit. » L’enfant naît enfin : « Il paroissoit monstrueux & sa diformité donnoit de l’horreur » (p. 48-49).

5 Fontenelle et, après lui, D’Alembert, se distinguèrent dans l’éloge académique. Le genre prendra au cours du siècle une extension encore plus grande, quand les académies tendront à remplacer, pour les concours, les sujets de discours par les éloges. Sur le « triomphe du genre » au fil du siècle , représenté notamment par Antoine Léonard Thomas : voir Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon , Paris, Fayard, 1998.

6 Sur la critique des « corps » (voir aussi Lettre 106) dont l’autorité est dévoyée, voir Franck Salaün, « La lettre Q et autres bizarreries. Sur les différentes sortes de règles dans les Lettres persanes », dans Les Lettres persanes en leur temps, Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 109-122).

7 Reproche traditionnel, ainsi formulé par Furetière (Plan et dessein du poème allégorique et tragico-burlesque, intitulé « Les Couches de l’Académie », Amsterdam, Pierre Brunel, 1687, ch. V, p. 46-47) : « La plupart avoient la main droite coupée ou estropiée, ce qui les empêchoit d’écrire ; en récompense leur main gauche étoit saine & vigoureuse, dont ils se servoient à piller avec avidité une certaine drogue en forme de pilules plattes, qu’en langage du pays on appelle jettons […] ». Plus loin (p. 53 ), une nouvelle allusion à ces « pilules » qui assurent la survie de l’Académie.

8 En 1727, Montesquieu devait avoir des difficultés à se faire admettre à l’Académie, car le cardinal de Fleury s’y opposait, moins en raison de cette lettre qu’à cause de la sulfureuse réputation des Lettres persanes (notamment à propos de la Lettre 22). Sur le détail de cette affaire, et sur son refus d’édulcorer ou de renier son ouvrage, voir Lettre 22, note 25.