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VAR1 Œ58 Ibben

Lettres Persanes

LETTRE LXX.

Rica à Usbek 1 .
A * * *.

Je me trouvai l’autre jour dans une Compagnie, où je vis un homme bien content de lui. Dans un quart d’heure il décida trois questions de morale ; quatre problemes historiques ; & cinq points de Physique : je n’ai jamais vû un decisionaire 2 si universel : son esprit ne fut jamais suspendu par le moindre doute. On laissa les Sciences ; on parla des nouvelles du tems ; il décida sur les nouvelles du tems. Je voulus l’attraper ; & je dis en moi-même : il faut que je me mette dans mon fort ; je vais me refugier dans mon païs. Je lui parlai de la Perse : mais à peine lui eus-je dit quatre mots qu’il me donna deux dementis, fondé sur l’autorité de Mrs. Tavernier & Chardin 3 . Ah bon Dieu, dis-je en moi-même, quel homme est-ce là ? Il connoitra tout à l’heure les ruës d’Ispahan mieux que moi ! Mon parti fut bien-tôt pris ; je me tus, je le laissai parler, & il décide encore 4 .

A Paris le 8. de la Lune de Zilcadé 1715. 5




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1 Erreur manifeste de destinataire dans les Œuvres de 1758 : Ibben est à Smyrne ; rien n’imposait donc les astérisques.

2 Néologisme dont on ne relève guère qu’un autre exemple (Henri Le Bret, Histoire de la ville de Montauban, Montauban, 1668, chap. III, p. 16 ).

3 Clin d’œil de l’auteur, qui s’appuie fort souvent sur leurs ouvrages.

4 On peut trouver quelque ressemblance entre ce personnage et le « grand Parleur » représenté par Dufresny : « A peine est-il assis, qu’il s’empare de la conversation, parle en même temps à quatre personnes de quatre affaires differentes, interroge l’un sans attendre la réponse de l’autre ; propose une question, la traite & la résout tout seul ; il ne se lasse point de parler, on se lasse de l’entendre, chacun s’écoule. Et voila le Cercle fini » (Amusements sérieux et comiques [1699], Paris, Veuve Barbin, 1707, « Amusement XI », p. 298 ). Voir aussi le portrait d’Arrias dans Les Caractères de La Bruyère (« De la société », p. 138-139). Pour Shaftesbury « la grande Loi de la Conversation, & dont on souhaite avec passion l’établissement, c’est que chacun puisse parler à son tour. […] Une conférence libre, c’est un combat en champ clos ; & le reste n’est en comparaison, que battre l’air, & faire du bruit pour rien. » (Essai sur l’usage de la raillerie , I re partie, § IV, La Haye, Henri Scheurleer, p. 21-22). Les manuels de civilité aussi critiquent souvent les membres d’une compagnie qui monopolisent la parole et prétendent tout savoir : « [Q]uelque merite qu’aïent les gens, on se revolte contre eux quand ils s’en font trop accroire. » (Morvan de Bellegarde, « Des sentimens modestes », dans Réflexions sur la politesse des mœurs [1697], Paris, Jean Guignard, 1698, p. 67 ).

5 Fin du premier tome de l’édition de 1721.