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Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE VII

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VAR1 C, Œ58 mets

VAR2 B quitterois pour toi l’empire du monde.

VAR3 B la calmer

VAR4 B des passions ;

VAR5 C, Œ58 passions

VAR6 C, Œ58 du désespoir de nos sens ce que vous n’osez attendre

Lettres Persanes

LETTRE VII.

Fatmé 1 à Usbek.
A Erzéron.

Il y a deux mois que tu ès parti 2 , mon cher Usbek, & dans l’abattement où je suis, je ne puis pas me le persuader encore. Je cours tout le Serrail, comme si tu y étois ; je ne suis point desabusée : que veux-tu que devienne une femme qui t’aime, qui étoit accoutumée à te tenir dans ses bras ; qui n’étoit occupée que du soin de te donner des preuves de sa tendresse ? libre par l’avantage de sa naissance, esclave par la violence de son amour.

Quand je t’épousai, mes yeux n’avoient point encore vû le visage d’un homme 3  ; tu ès le seul encore dont la vuë m’ait été permise a 4 : car je ne compte pas au rang des hommes ces Eunuques affreux, dont la moindre imperfection est de n’être point hommes. Quand je compare la beauté de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis m’empêcher de m’estimer heureuse : mon imagination ne me fournit point d’idée plus ravissante, que les charmes enchanteurs de ta personne. Je te le jure, Usbek, quand il me seroit permis de sortir de ce lieu, où je suis enfermée par la necessité de ma condition : quand je pourrois me derober à la garde, qui m’environne : quand il me seroit permis de choisir parmi tous les hommes, qui vivent dans cette Capitale des Nations ; Usbek, je te le jure, je ne choisirois que toi ; il ne peut y avoir que toi dans le monde, qui merite d’être aimé.

Ne pense pas que ton absence m’ait fait negliger une beauté, qui t’est chere : quoique je ne doive être vuë de personne, & que les ornemens, dont je me pare, soient inutiles à ton bonheur : je cherche cependant à m’entretenir dans l’habitude de plaire : je ne me couche point que je ne me sois parfumée des essences les plus delicieuses : je me rappelle ce tems heureux, où tu venois dans mes bras ; un songe flatteur qui me seduit, me montre ce cher objet de mon amour ; mon imagination se perd dans ses desirs, comme elle se flatte dans ses esperances : je pense quelquefois que dégoûté d’un penible voyage, tu vas revenir à nous : la nuit se passe dans des songes, qui n’appartiennent ni à la veille, ni au sommeil : je te cherche à mes côtés, & il me semble que tu me fuis : enfin le feu qui me devore, dissipe lui-même ces enchantemens & rappelle mes esprits ; je me trouve pour lors si animée..... Tu ne le croirois pas, Usbek, il est impossible de vivre dans cet état ; le feu coule dans mes veines : que ne puis-je t’exprimer ce que je sens si bien ! & comment sens-je si bien, ce que je ne puis t’exprimer ! Dans ces momens, Usbek, je donnerois l’empire du monde pour un seul de tes baisers . Qu’une femme est malheureuse d’avoir des desirs si violens, lorsqu’elle est privée de celui, qui peut seul les satisfaire  ; que livrée à elle-même, n’ayant rien qui puisse la distraire, il faut qu’elle vive dans l’habitude des soupirs, & dans la fureur d’une passion irritée  ; que bien loin d’être heureuse, elle n’a pas même l’avantage de servir à la felicité d’un autre ; ornement inutile d’un Serrail, gardée pour l’honneur, & non pas pour le bonheur de son Epoux.

Vous êtes bien cruels, vous autres hommes ! Vous êtes charmés que nous ayons des desirs , que nous ne puissions pas satisfaire : vous nous traitez comme si nous étions insensibles ; & vous seriez bien fâchés que nous le fussions : vous croyez que nos desirs si long-tems mortifiés, seront irrités à votre vuë : il y a de la peine à se faire aimer ; il est plus court d’obtenir de notre temperament, ce que vous n’osez esperer de votre merite.

Adieu, mon cher Usbek, adieu ; compte que je ne vis que pour t’adorer ; mon ame est toute pleine de toi ; & ton absence bien loin de te faire oublier, animeroit mon amour, s’il pouvoit devenir plus violent.

Du Serrail d’Ispahan le 12. de la Lune de Rebiab 1. 1711.




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a Les femmes Persanes sont beaucoup plus étroitement gardées, que les Femmes Turques, & les Femmes Indiennes 4 .

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1 Seule lettre de ce personnage, troisième femme d’Usbek, comme elle l’affirme (« Quand je t’épousai […] »).

2 Usbek est parti exactement le 19 mars (Maharram).

3 Tous les voyageurs avaient été frappés de ce trait : « Les Mahometans ont pour régle générale qu’une Femme ne doit point voir les hommes qu’elle peut epouser » (Chardin, t. VI, p. 221).

4 « Les Femmes sont plus etroitement gardées en Perse qu’en aucun endroit de la terre. » (Chardin, t. VI, p. 219).