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VAR1 B [Lettre absente]

VAR2 C verité, nos

VAR3 C dans les livres de leur ancien legislateur.

Lettres Persanes

LETTRE LXIX .

Usbek à Zelis.

Je plains Soliman d’autant plus que le mal est sans remede, & que son gendre n’a fait que se servir de la liberté de la Loi 1 . Je trouve cette Loi bien dure, d’exposer ainsi l’honneur d’une famille aux caprices d’un fou 2  : on a beau dire que l’on a des indices certains pour connoitre la verité : c’est une vieille erreur dont on est aujourd’hui revenu parmi nous ; & nos Medecins donnent des raisons invincibles de l’incertitude de ces preuves 3 . Il n’y a pas jusqu’aux Chrétiens qui ne les regardent comme chimeriques, quoi qu’elles soient clairement établies par leurs Livres sacrez, & que leur ancien Legislateur en ait fait dependre l’innocence, ou la condamnation de toutes les filles 4 .

J’apprens avec plaisir le soin que tu te donnes de l’éducation de la tienne : Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle, & aussi pure que Fatima 5  : qu’elle ait dix Eunuques pour la garder : qu’elle soit l’honneur & l’ornement du Serrail où elle est destinée : qu’elle n’ait sur sa tête que des lambris dorez, & ne marche que sur des tapis superbes : & pour comble de souhaits, puissent mes yeux la voir dans toute sa gloire !

A Paris le 5. de la Lune de Chalval 1714.




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1 Formule elliptique pour « de la liberté que donne la loi ».

2 Plusieurs différends entre époux défrayèrent la chronique scandaleuse de l’époque. Un incident fit grand bruit – mais c’est en février 1721 : le prince Charles de Lorraine se sépara de sa jeune femme, fille du duc de Noailles, parce que « l’humeur de sa femme étoit incompatible avec la sienne » (23 février ; Mathieu Marais, Journal de Paris , éd. Henri Duranton et Robert Granderoute, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2004, t. I, p. 351 ; Journal et mémoires , Paris, Didot, 1863-1868, 4 vol., t. II, p. 84 ; voir aussi p. 109-110 [22 mars]). Voir Lettre 84 et les notes.

3 Dans les cas de diffamation une enquête pouvait être menée pour vérifier la virginité de la future épouse. Elle était exécutée par des matrones qui se livraient à un examen des parties génitales de la personne suspectée. Depuis la fin du xvi e siècle, la « visite » fait l’objet d’une polémique passionnée. Certains médecins, mais aussi des juristes contestaient la validité d’un tel examen et plaidaient en faveur de l’abolition d’une pratique qui attentait à la pudeur féminine. L’article « Hymen (Anatomie) » de l’ Encyclopédie , de Jaucourt, rapportera la controverse des anatomistes sur l’existence de la membrane et conclura que les signes de virginité qu’on en tire sont incertains et imaginaires (t. VIII, 1765, p. 393). Le même Jaucourt dénoncera la confusion entre un « état moral, vertu qui ne consiste que dans la pureté du cœur » et un « objet physique » (« Virginité (Physiologie) », t. XVII, 1765, p. 327), ces réflexions relèvent d’une remise en cause générale des notions de pureté et d’impureté (voir Lettres 16-17).

4 Allusion peut-être à ce passage du Deutéronome : « Si un homme, aiant épousé une femme, en conçoit ensuite de l’aversion, & que cherchant un prétexte pour la répudier, il lui impute un crime honteux, en disant : J’ai épousé cette femme ; mais m’étant approché d’elle, j’ai reconnu qu’elle n’étoit point vierge ; son père & sa mère la prendront, et ils représenteront aux anciens de la ville, qui seront au siège de la justice, les preuves de la virginité de leur fille […] » (XXII, 13-15). Les fausses accusations dans ce domaine étaient punies moins sévèrement que les autres.

5 Sur la pureté de Fatima (Fatmé), voir la Lettre 1.