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Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE LXVIII

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VAR1 B [Lettre absente]

VAR2 C, Œ58 Soliman convint

VAR3 Œ58 Les

VAR4 C, Œ58 s’accomplirent, & l’on

VAR5 a, b et il la

VAR6 C, Œ58 affronts ! Si ma fille recevoit un pareil traitement

Lettres Persanes

LETTRE LXVIII .

Zelis à Usbek.
A Paris.

Soliman que tu aimes est desesperé d’un affront qu’il vient de recevoir. Un jeune étourdi nommé Suphis recherchoit depuis trois mois sa fille en mariage : il paroissoit content de la figure de la fille sur le rapport & la peinture que lui en avoient fait les femmes qui l’avoient vûë dans son enfance 1  ; on étoit convenu de la dot ; & tout s’étoit passé sans aucun incident. Hier après les premieres Ceremonies, la fille sortit à cheval accompagnée de son Eunuque, & couverte selon la coutume depuis la tête jusques aux pieds 2  : mais dès qu’elle fut arrivée devant la maison de son mari pretendu, il lui fit fermer la porte ; & il jura qu’il ne la recevroit jamais si on n’augmentoit la dot. Les parens accoururent de côté & d’autre pour accommoder l’affaire ; & après bien de la resistance, ils firent convenir Soliman de faire un petit present à son gendre 3 . Enfin les Ceremonies du mariage accomplies, on conduisit la fille dans le lit avec assez de violence : mais une heure après, cet étourdi se leva furieux ; lui coupa le visage en plusieurs endroits, soutenant qu’elle n’étoit pas Vierge, & la renvoya à son pere. On ne peut pas être plus frappé qu’il l’est de cette injure : il y a des personnes qui soutiennent que cette fille est innocente. Les peres sont bien malheureux d’être exposez à de tels affronts : si pareil traitement arrivoit à ma fille , je crois que j’en mourrois de douleur. Adieu.

Du Serrail de Fatmé le 9. de la Lune de Gemmadi 1. 1714.




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1 « On ne peut pas dire pourtant que les Persans se marient sans savoir du tout à qui ; car la mere & les parentes, ou les autres personnes à qui l’on se rapporte du choix d’une femme, en font si souvent & si nettement le portrait, qu’on peut suffisamment juger sur leur rapport, si l’original plaira, & si l’on pourra s’en accommoder […] » (Chardin, t. II, p. 271).

2 Chardin ajoute : « Si elle est de mediocre condition, on la méne à Cheval, ou à pied. […] Elle est voilée du haut jusques en bas […] Deux femmes la menent par le bras, quand elle est à pied, & quand elle est à cheval, un Eunuque la méne par la bride » (t. II, p. 267-268) ; voir aussi le chapitre « Du mariage des Persans » de Tavernier (Les Six Voyages, Livre V, chap. xviii, t. II, p. 386).

3 « Il arrive dans les mariages des petites gens quelque chose de fort contraire ; car si l’homme a été obligé de promettre un doüaire qui excede son bien, pour faire consentir les Parens de la femme ; il ferme la porte du logis lorsqu’on la lui ameine, & dit qu’il n’en veut point à si haut prix. Il se fait alors un débat entre les parens des deux côtez, & ceux de la femme sont obligez de rabatre quelque chose pour la lui faire prendre, parce que ce seroit le dernier deshonneur pour eux & pour elle de la ramener à la maison. » (Chardin, t. II, p. 270-271).