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VAR1 C, Œ58 agréable

VAR2 Œ58 pour

VAR3 2506/4 [biffé] [hommes.] De plus il y a des cas, ou l’impuissance ne seroit pas dans dieu mais dans les choses relatives, c’est ce qui fait que | et c’est la raison pour quoy | dieu ne peut pas changer l’essence des choses [ recopié sans rature dans a]

VAR3 c, Œ58 Souvent […] changer l’essence des choses. [¶Ainsi]

VAR4 C l’essence des choses. ¶C’est ce qui a fait que quelques-uns de nos docteurs ont

VAR5 C eux

VAR6 C ils croient que dieu ne peut pas

VAR7 C ces docteurs veuillent

VAR8 C Il semble que l’Alcoran

VAR9 C vouloir ignorer

VAR10 Œ58 point

VAR11 2506/4 [biffé] mangera point d’un certain fruit ; mais un être qui connoitroit les déterminations futures des ames pourroit-il mettre des conditions à ses graces ; c’est comme [...] Bagdat disoit à un autre je vous donne une telle somme si [ b, c, Œ58 : donne cent tomans si] Bagdat n’est pas pris [ ajout de b, c  : ne feroit-il pas la une mauvaise plaisanterie.]

VAR11 2506/4, C [biffé] [alinéa ajouté] [plaisanterie ?] Tout ce que je viens de dire mon cher I ¶ Voila bien des idées philosophiques mon cher Ibben ; mais elles doivent ceder à cette reflexion c’est toujours rejetter un être puissant de rejetter les dons qu’il nous à faits [¶De]

VAR11 C, Œ58 [alinéa ajouté] plaisanterie ? ¶Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie ? Dieu est si haut, que nous n’appercevons pas même ses nuages. Nous ne le connoissons bien que dans ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur nous ramène à notre foiblesse. S’humilier toujours, c’est l’adorer toujours.

Lettres Persanes

LETTRE LXVII.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Tu ne te serois jamais imaginé que je fusse devenu plus Metaphysicien que je ne l’étois : cela est pourtant ; & tu en seras convaincu, quand tu auras essuyé ce debordement de ma Philosophie 1 .

Les Philosophes les plus sensez qui ont reflechi sur la nature de Dieu, ont dit qu’il étoit un Etre souverainement parfait 2  ; mais ils ont extrêmement abusé de cette idée ; ils ont fait une énumeration de toutes les perfections differentes, que l’homme est capable d’avoir & d’imaginer ; & en ont chargé l’idée de la Divinité ; sans songer que souvent ces attributs s’entr’empêchent, & qu’ils ne peuvent subsister dans un même sujet, sans se détruire.

Les Poëtes d’Occident disent qu’un Peintre ayant voulu faire le portrait de la Déesse de la Beauté, assembla les plus belles Grecques, & prit de chacune ce qu’elle avoit de plus gracieux , dont il fit un tout qu’il crut ressembler à la plus belle de toutes les Déesses 3 . Si un homme en avoit conclu qu’elle étoit blonde & brune, qu’elle avoit les yeux noirs & bleus, qu’elle étoit douce & fiere ; il auroit passé pour ridicule.

Souvent Dieu manque d’une perfection qui pourroit lui donner une grande imperfection : mais il n’est jamais limité que par lui-même ; il est lui-même sa necessité : ainsi quoique Dieu soit tout puissant ; il ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes 4 . Souvent même l’impuissance n’est pas dans lui, mais dans les choses relatives ; & c’est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences .

Ainsi il n’y a point sujet de s’étonner, que quelques-uns de nos Docteurs 5 ayent osé nier la prescience infinie de Dieu sur ce fondement, qu’elle est incompatible avec sa justice 6 .

Quelque hardie que soit cette idée, la Metaphysique s’y prête merveilleusement. Selon ses principes il n’est pas possible que Dieu prevoye les choses qui dépendent de la détermination des causes libres 7  ; parce que ce qui n’est point arrivé, n’est point ; & par consequent ne peut être connu : car le rien qui n’a point de proprietez, ne peut être aperçu : Dieu ne peut point lire dans une volonté qui n’est point, & voir dans l’ame une chose qui n’existe point en elle : Car jusques à ce qu’elle se soit déterminée, cette action, qui la détermine n’est point en elle 8 .

L’ame est l’ouvriere de sa détermination : mais il y a des occasions, où elle est tellement indéterminée, qu’elle ne sçait pas même de quel côté se déterminer 9 . Souvent même elle ne le fait que pour faire usage de sa liberté ; de maniere que Dieu ne peut voir cette détermination par avance, ni dans l’action de l’ame, ni dans l’action que les objets font sur elle 10 .

Comment Dieu pourroit-il prevoir les choses qui dépendent de la détermination des causes libres ? Il ne pourroit les voir que de deux manieres : par conjecture 11  ; ce qui est contradictoire avec la prescience infinie : ou bien il les verroit comme des effets necessaires qui suivroient infailliblement d’une cause, qui les produiroit de même ; ce qui est encore plus contradictoire : car l’ame seroit libre par la supposition ; & dans le fait elle ne le seroit pas plus qu’une boule de billard n’est libre de se remuer, lorsqu’elle est poussée par une autre.

Ne crois pas pourtant que je veuille borner la science de Dieu. Comme il fait agir les Créatures à sa fantaisie ; il connoît tout ce qu’il veut connoître : mais quoiqu’il puisse voir tout, il ne se sert pas toujours de cette faculté : il laisse ordinairement à la Créature la faculté d’agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de meriter ou de demeriter. C’est pour lors qu’il renonce au droit qu’il a d’agir sur elle, & de la déterminer : mais quand il veut sçavoir quelque chose, il le sçait toujours ; parce qu’il n’a qu’à vouloir qu’elle arrive comme il la voit, & déterminer les Créatures conformément à sa volonté 12 . C’est ainsi qu’il tire ce qui doit arriver du nombre des choses purement possibles ; en fixant par ses decrets les déterminations futures des Esprits ; & les privant de la puissance qu’il leur a donnée d’agir ou de ne pas agir.

Si l’on peut se servir d’une comparaison dans une chose qui est au dessus des comparaisons ; un Monarque ignore ce que son Ambassadeur fera dans une affaire importante : s’il le veut sçavoir, il n’a qu’à lui ordonner de se comporter d’une telle maniere ; & il pourra assûrer que la chose arrivera comme il la projette.

L’Alcoran & les Livres des Juifs s’élevent sans cesse contre le dogme de la prescience absoluë 13  : Dieu y paroit par tout ignorer la détermination future des Esprits ; & il semble que ce soit la premiere verité que Moïse ait enseignée aux hommes.

Dieu met Adam dans le Paradis terrestre à condition qu’il ne mangera pas d’un certain fruit ; précepte absurde dans un Etre qui connoîtroit les déterminations futures des ames 14  : car enfin un tel Etre peut-il mettre des conditions à ses graces, sans les rendre derisoires ? C’est comme si un homme, qui auroit sçu la prise de Bagdat, avoit dit à un autre ; je vous donne mille écus si Bagdat n’est pas pris ; ne feroit-il pas là une bien mauvaise plaisanterie 15  ?

De Paris le dernier de la Lune de Chahban. 1714.




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1 Le problème métaphysique fondamental de la justice de Dieu et de la prescience divine ici abordé s’appuie essentiellement sur Bayle : voir l’étude minutieuse de Paul Hoffman dans « Usbek métaphysicien » (Revue d’histoire littéraire de la France , nº 92, 1992, p. 779-800).

2 Descartes, Discours de la méthode , IV e partie (Catalogue , nº 1440bis : Paris, 1668, p. 39) : « […] pour connoistre la nature de Dieu autant que la mienne en estoit capable, je n’avois qu’à considerer de toutes les choses dont je trouvois en moi quelque idée, si c’estoit perfection ou non de les posseder […] ». L’abbé Gaultier remarque : « Est-il nécessaire d’être Philosophe & Philosophe des plus sensés pour reconnoître que Dieu est souverainement parfait ? Dans le Christianisme, hommes, femmes, enfans, tous sçavent que Dieu possede toutes les perfections, & qu’il les possede dans un dégré souverain » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 1 -2).

3 L’anecdote était devenue topique : pour peindre le portrait d’Hélène, Zeuxis prit de cinq filles de Crotone ce que chacune avait de plus beau.

4 « Les œuvres de Dieu sont parfaites, et toutes ses voies sont pleines d’équité ; Dieu est fidèle dans ses promesses, il est éloigné de toute iniquité, et il est rempli de justice et de droiture. » (Deutéronome, XXXII, 4) Descartes affirme : « […] je reconnois qu’il est impossible que jamais [Dieu] me trompe, puis qu’en toute fraude & tromperie il se rencontre quelque sorte d’imperfection : Et quoy qu’il semble que pouvoir tromper soit une marque de subtilité, ou de puissance, toutesfois vouloir tromper témoigne sans doute de la foiblesse ou de la malice. Et partant, cela ne peut se rencontrer en Dieu. » (Méditations métaphysiques, IV, 1667, p. 50 ).

5 Ces docteurs sont les sociniens qui refusent la Trinité, la divinité de Jésus et le péché originel, et selon qui, comme l’affirme Pierre Jurieu, Dieu « ne sçait pas si la paix se fera dans un an ou dans quatre ans. Et comment le sçauroit-il puisque cela depend du caprice & de la volonté des hommes, que Dieu ne peut avoir prevûs, puis qu’ils sont du nombre de ces futurs qu’on appelle contingents que Dieu ne sçait ni ne peut sçavoir » (Tableau du socinianisme où l’on voit l’impureté et la fausseté des dogmes des sociniens , La Haye, 1690, p. 34). Bayle résume la pensée socinienne dans la Réponse aux questions d’un provincial (II e partie, chap. cxlii ; Catalogue , nº 1538 : Rotterdam, 1704, t. III, p. 792). Voir aussi Lettre 73.

6 Le Grand Cahier de corrections (f. 30 v), ajoute ce commentaire : « Pensés que par cette correction on lie les deux derniers articles. » L’alinéa devait donc sans doute être supprimé après « les essences », devenues « l’essence des choses ».

7 Il a été objecté contre Bayle qu’il « dit qu’on ne sauroit comprendre que l’Etre tout parfait puisse prévoir les déterminations d’une cause libre » (Réponse aux questions d’un provincial, II e partie, chap. cxlii, t. III, p. 794).

8 L’abbé Gaultier s’indigne et cite les Psaumes, CXXXVIII (CXXXIX), 2-3 : « Vous découvrez de loin mes pensées : vous êtes instruit de toutes mes voies. La parole n’est point encore sur ma langue & vous scavez déja tout ce qu’elle doit dire » (Les Lettres persanes convaincues d’impiété, p. 12 ). Divers passages de la Bible affirment soit la prescience divine (Isaïe, XLII, 9 ; Deutéronome, XXXI, 21), soit la liberté humaine : « La vie et la mort [le bien et le mal,] sont devant l’homme, ce qu’il aura choisi lui sera donné. » (Ecclésiastique, XV, 17-18).
Divers passages de la Bible affirment soit la prescience divine (Isaïe, XLII, 9 ; Deutéronome, XXXI, 21), soit la liberté humaine : « La vie et la mort [le bien et le mal,] sont devant l’homme, ce qu’il aura choisi lui sera donné. » (Ecclésiastique, XV, 17-18).

9 Descartes définit ainsi la liberté de l’âme : « […] cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un costé plustost que vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de la liberté […] » (Méditations métaphysiques, IV, 1667, p. 56 ).

10 Les sociniens « croient que les volontés agissent par elles-mêmes & se déterminent sans même que Dieu sçache où elles se détermineront » (Jurieu, Tableau du socinianisme , Lettre II, p. 128). Pour Leibniz « il n’y a point de science, quelque infinie qu’elle soit, qui puisse concilier la science & la providence de Dieu avec des actions d’une cause indéterminée, c’est-à-dire avec un Etre chimerique & impossible. » (Essais de théodicée, § 365, Amsterdam, 1714, t. I, p. 560 ; Catalogue , nº 410).

11 D’après Jurieu, pour les sociniens « l’avenir pour Dieu comme pour nous est un abîme profond & impenetrable, où il ne voit rien : il entrevoit seulement, il devine, il conjecture sur les apparences & sur la disposition des causes » (Tableau du socinianisme , p. 22). Leibniz rejette cette connaissance par conjecture comme « indigne de l’Auteur des choses » (Essais de théodicée , § 364, t. I, p. 559).

12 Paul Hoffman suggère que ce compromis est inspiré par Pierre Poiret, L’Œconomie divine ou système universel et démontré des œuvres et des desseins de Dieu envers les hommes (Amsterdam, 1687, 7 volumes) : au chapitre xii, Poiret affirme que la connaissance divine des actes humains n’est pas absolue et nécessaire mais arbitraire, « c’est à dire, que s’il veut, il les connoitra ; & s’il ne veut pas, il n’y pensera pas » (t. I, p. 324). Dieu n’a pas besoin de prendre connaissance « d’une infinité de formes impertinentes, & de fantômes ridicules & absurdes que sont l’esprit, la raison, les passions, l’imagination, les facultés motrices & corporelles de l’homme » (p. 326-327). « [I]l les connoit toutes trés-exactement lors qu’il luy plait de les connoitre ; si bien que posé l’acte de sa volonté, la chose est faite : mais je ne vois pas de nécessité qui l’oblige à poser cet acte de volonté, ni qu’il doive le faire pour la perfection de soy-méme ; mais seulement, à discrétion » (p. 328). En proposant une solution qui ressemble au texte étrange et confus de Poiret, Montesquieu suggère que la difficulté ne peut être résolue sans recourir à des notions absurdes.

13 Dans les deux cas, bien des passages affirment le contraire (les prophéties bibliques ; voir Coran, p. 128  ; sourate VI, 73 ; cf. p. 126  ; sourate VI, 59) ; mais Usbek veut sans doute dire que les choses se passent comme si Dieu ne savait pas l’avenir. Spinoza cite l’Exode (IV, 8) pour prouver que Dieu n’avait pas de prescience absolue (Tractatus theologico-politicus, chap. II ). Bayle résume ainsi l’opinion du rabbin Maïmonide, « sans doute le plus habile écrivain de sa nation » : « Il se déclare hautement pour le franc arbitre ; il l’établit sur les preuves les plus fortes ; car il remarque que la fatale destinée rendroit inutiles les loix, les promesses, les menaces, les exhortations, qu’elle imprimeroit une note d’injustice aux châtimens, qu’elle feroit Dieu auteur du péché etc. » ; toutefois il est forcé d’avouer « que l’accord de la liberté de l’homme avec la prescience de Dieu nous est aussi incompréhensible que l’essence même de Dieu » (Réponse aux questions d’un provincial , Rotterdam, 1704, t. III, p. 797-798). Pour démontrer le libre arbitre, Maïmonide cite plusieurs épreuves dans les livres de Moïse, par exemple Genèse (XXII, 12), Deutéronome (VIII, 2, et XIII, 3) et Exode (XVI, 4).

14 Chardin cite la fable de la théologie musulmane où Adam demande à Moïse : « […] comment vous pouvez me blâmer, ou me condamner, pour avoir fait une chose que Dieu avoit écrit que je ferois quarante ans avant que je fusse né ; une chose, dis-je, que je sai qu’il avoit même arrêtée par ses Decrets, cinquante mille ans avant que les Cieux & la Terre fussent créez » (t. VII, p. 36-37). L’exemple d’Adam est repris par Bayle : « Tout se reduit enfin à ceci. Adam a-t-il peché librement ? Si vous repondez qu’ouï, donc, vous dira-t-on, sa chute n’a pas été prevuë : si vous repondez que non, donc, vous dira-t-on, il n’est point coupable. Vous écrirez cent volumes contre l’une ou l’autre de ces consequences, & neanmoins vous avouërez ou que la prevision infaillible d’un évenement contingent est un mystere qu’il est impossible de concevoir, ou que la maniere dont une creature qui agit sans liberté peche pourtant, est tout-à-fait incomprehensible. » (Dictionnaire historique et critique , « Jansénius », t. II, 1 re partie, p. 155). Selon l’article « Pauliciens », « il est clair à tout homme qui raisonne que Dieu est un être souverainement parfait, & que de toutes les perfections il n’y en a point qui lui conviennent plus essentiellement que la bonté, la sainteté, & la justice » (Remarque I, t. II, 2 e partie, p. 764). Représenter Dieu comme un législateur « qui defend le crime à l’homme, & qui neanmoins pousse l’homme dans le crime, & puis l’en punit éternellement », c’est « la voye de l’Atheïsme » (ibid.) ; cf. Réponse aux questions d’un provincial, II e partie, chap. CLV.

15 Bayle conclut dans l’article « Pauliciens » du Dictionnaire historique et critique : « Il faut humblement reconnoitre que toute la Philosophie est ici à bout, & que sa foiblesse nous doit conduire aux lumieres de la revelation, où nous trouverons l’ancre sûre et ferme. » (Rem. H, t. II, 2 e partie, p. 762, 1 re colonne). L’abbé Gaultier déclare : « L’esprit de l’homme est borné : Dieu est infini. Ce que l’homme connoît des perfections de Dieu, est suffisant pour le tenir dans l’humble respect à l’égard de Dieu. […] L’homme pénétré de la grandeur de Dieu s’abaisse, s’humilie, & s’accuse » (p. 25). Usbek semble adopter l’attitude et les paroles mêmes de l’abbé, mais il reprend en même temps son défi à la justice divine en faisant allusion au texte de Job qui la met en cause : « Ne considérez-vous point que Dieu est plus élevé que le Ciel, qu’il est beaucoup au dessus des astres ? Et vous dites : Que peut connoître Dieu ? Il juge des choses comme au travers d’un voile. Il est environné d’un nuage ; il ne considère point ce qui se passe parmi nous, & il se promène dans le ciel d’un pôle à l’autre. » (Job, XXII, 12-14) « Je vais venir à vous dans une nuée sombre & obscure […] » (Exode, XIX, 9).