Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE LXVI

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 C, Œ58 vous l’imaginez

VAR2 C, Œ58 quoi

VAR3 C, Œ58 la payer

VAR4 a, b pas luy

Lettres Persanes

LETTRE LXVI.

Rica à Usbek.
A *.*.*.

J’allai l’autre jour diner chez un homme de Robe qui m’en avoit prié plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des choses, je lui dis : Monsieur, il me paroit que votre metier est bien penible. Pas tant que vous vous imaginez , repondit-il : de la maniere dont nous le faisons, ce n’est qu’un amusement. Mais comment  ? N’avez-vous pas toujours la tête remplie des affaires d’autrui ? N’êtes vous pas toujours occupé de choses qui ne sont point interessantes ? Vous avez raison, ces choses ne sont point interessantes ; car nous nous y interessons si peu que rien ; & cela même fait que le mêtier n’est pas si fatigant que vous dites. Quand je vis qu’il prenoit la chose d’une maniere si degagée, je continuai, & lui dis : Monsieur, je n’ai point vû votre Cabinet. Je le crois, car je n’en ai point. Quand je pris cette charge j’eus besoin d’argent pour payer mes provisions 1  ; je vendis ma Bibliotheque ; & le Libraire qui la prit, d’un nombre prodigieux de Volumes, ne me laissa que mon Livre de raison 2  : ce n’est pas que je les regrette : nous autres Juges ne nous enflons point d’une vaine science : qu’avons-nous affaire de tous ces volumes de Loix 3  ? Presque tous les cas sont hypothetiques, & sortent de la regle generale. Mais ne seroit-ce pas, Monsieur, lui dis-je, parce que vous les en faites sortir ? car enfin pourquoi chez tous les Peuples du monde y auroit-il des Loix, si elles n’avoient pas leur application ? Et comment peut-on les appliquer, si on ne les sçait pas ? Si vous connoissiez le Palais, reprit le Magistrat, vous ne parleriez pas comme vous faites : nous avons des Livres vivans, qui sont les Avocats : ils travaillent pour nous, & se chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi quelquefois de vous tromper, lui repartis-je ? Vous ne feriez donc pas mal de vous garantir de leurs embuches : ils ont des armes avec lesquelles ils attaquent votre équité ; il seroit bon que vous en eussiez aussi pour la défendre ; & que vous n’allassiez pas vous mettre dans la mêlée habillez à la legere, parmi des gens cuirassez jusques aux dents.

De Paris le 13. de la Lune de Chahban. 1714.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Patentes par lesquelles le roi officialise l’achat d’une charge de justice au Parlement.

2 Livre de comptes d’un négociant comportant parfois une chronique des événements familiaux. Possession d’une bibliothèque et relation étroite au monde du livre constituent un signe distinctif traditionnel des parlementaires (voir « Les pratiques urbaines de l’imprimé » dans Histoire de l’édition française , Henri-Jean Martin et Roger Chartier dir., Paris, Promodis, 1984, t. II, p. 103-429). La charge est donc ici fortement satirique (voir Lettre 42 et notre introduction). Mais les hommes sont plus visés ici que l’institution, qui se doit d’être inattaquable : Montesquieu défendra toujours le Parlement comme un des « pouvoirs intermédiaires subordonnés & dépendans » (L’Esprit des lois, II, 4) qui constituent le meilleur rempart contre le despotisme.

3 Cf. la citation que Montesquieu met en tête de la section du Catalogue consacrée aux jurisconsultes : « Monstrum horrendum ingens » (Monstre horrible, énorme, p. 106 ). À noter que dans la bibliothèque évoquée dans les Lettres 127-131, n’apparaissent pas les livres de droit.