Montesquieu bibliothèque & éditions

Éditions fictions poesies lettres persanes LETTRE LXV

Variantes réduire la fenêtre

VAR1 C, Œ58 apporté de

VAR2 B ne les permet

VAR3 C, Œ58 que, par le crédit d’un de ses amis, il avoit

VAR4 a, b suivant le prejugé de cette religion elle ne devoit

VAR5 Œ58 parlai

VAR6 C, Œ58 sous les mêmes voiles

VAR7 a voici nôtre livre sacré, le

VAR8 b, c, Œ58 ces paroles

VAR9 C, Œ58 trouvai

VAR10 c, Œ58 me l’étois

VAR11 a je n’avois qu’elle, elle n’avoit que moy

VAR11 b, c, Œ58 je n’avois que ma sœur, elle n’avoit que moi

VAR12 a, b d’une fenetre qui donnoient

VAR12 c, Œ58 d’une fenêtre qui donnoit

VAR13 C, Œ58 cette

VAR14 b, c, Œ58 Après

VAR15 B il s’étoit

VAR16 Œ58 dis

VAR17 Œ58 esclavage va me mettre

VAR18 B l’un l’autre

VAR19 C, Œ58 & je lui

Lettres Persanes

LETTRE LXV.

Ibben 1 à Usbek.
A Paris.

Trois vaisseaux sont arrivez ici sans m’avoir apporté aucune de tes nouvelles. Es-tu malade, ou te plais-tu à m’inquieter ?

Si tu ne m’aimes pas dans un païs, où tu n’ès lié à rien, que sera-ce au milieu de la Perse, & dans le sein de ta famille ? Mais peut-être que je me trompe : tu ès assez aimable pour trouver par tout des amis : le cœur est citoyen de tous les païs : comment une ame bien faite peut-elle s’empêcher de former des engagemens ? Je te l’avouë ; je respecte les anciennes amitiez ; mais je ne suis pas fâché d’en faire par tout de nouvelles.

En quelque païs que j’aye été, j’y ai vêcu comme si j’avois dû y passer ma vie 2  : j’ai eu le même empressement pour les gens vertueux ; la même compassion, ou plûtôt la même tendresse pour les malheureux ; la même estime pour ceux, que la prosperité n’a point aveuglez. C’est mon caractere, Usbek ; par tout où je trouverai des hommes, je me choisirai des amis.

Il y a ici un Guebre 3 qui, après toi, a, je crois, la premiere place dans mon cœur : c’est l’ame de la Probité même : des raisons particulieres l’ont obligé de se retirer dans cette ville, où il vit tranquille du produit d’un trafic honnête, avec une femme qu’il aime. Sa vie est toute marquée d’actions genereuses : & quoi qu’il cherche la vie obscure, il y a plus d’Heroïsme dans son cœur, que dans celui des plus grands Monarques.

Je lui ai parlé mille fois de toi ; je lui montre toutes tes Lettres : je remarque que cela lui fait plaisir ; & je vois deja que tu as un ami, qui t’est inconnu.

Tu trouveras ici ses principales avantures : quelque repugnance qu’il eût à les écrire, il n’a pû les refuser à mon amitié, & je les confie à la tienne.

Histoire d’Apheridon 4 & d’Astarté 5 .

Je suis né parmi les Guebres, d’une Religion qui est peut-être la plus ancienne qui soit au monde 6 . Je fus si malheureux que l’amour me vint avant la Raison. J’avois à peine six ans que je ne pouvois vivre qu’avec ma sœur : mes yeux s’attachoient toujours sur elle ; & lorsqu’elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baignez de larmes : chaque jour n’augmentoit pas plus mon âge, que mon amour. Mon pere étonné d’une si forte sympathie, auroit bien souhaitté de nous marier ensemble, selon l’ancien usage des Guebres introduit par Cambyse : mais la crainte des Mahometans, sous le joug desquels nous vivons, empêche ceux de notre Nation de penser à ces Alliances saintes 7 , que notre Religion ordonne plutôt qu’elle ne permet  ; & qui sont des images si naïves de l’union déja formée par la nature.

Mon pere voyant donc qu’il auroit été dangereux de suivre mon inclination & la sienne, resolut d’éteindre une flame, qu’il croioit naissante ; mais qui étoit deja à son dernier periode 8  : il pretexta un voyage, & m’amena avec lui ; laissant ma sœur entre les mains d’une de ses parentes ; car ma mere étoit morte depuis deux ans. Je ne vous dirai point quel fut le desespoir de cette separation : j’embrassai ma sœur toute baignée de larmes : mais je n’en versai point ; car la douleur m’avoit rendu comme insensible 9 . Nous arrivâmes à Tefflis 10  ; & mon pere ayant confié mon éducation à un de nos parens, m’y laissa, & s’en retourna chez lui.

Quelque tems après j’appris qu’il avoit, par le credit d’un de ses amis, fait entrer ma sœur dans le Beiram du Roi, où elle étoit au service d’une Sultane. Si l’on m’avoit appris sa mort, je n’en aurois pas été plus frappé : car outre que je n’esperois plus de la revoir ; son entrée dans le Beiram l’avoit renduë Mahometane ; & elle ne pouvoit plus, suivant le prejugé de cette Religion , me regarder qu’avec horreur. Cependant ne pouvant plus vivre à Tefflis, las de moi-même, & de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premieres paroles furent ameres à mon pere : je lui reprochai d’avoir mis sa fille en un lieu, où l’on ne peut entrer qu’en changeant de Religion. Vous avez attiré sur votre famille, lui dis-je, la colere de Dieu, & du Soleil qui vous éclaire : vous avez plus fait que si vous aviez souillé les Elemens ; puisque vous avez souillé l’ame de votre fille, qui n’est pas moins pure : j’en mourrai de douleur & d’amour : mais puisse ma mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir ! A ces mots je sortis ; & pendant deux ans, je passai ma vie à aller regarder les murailles du Beiram 11 , & considerer le lieu où ma sœur pouvoit être ; m’exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les Eunuques, qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.

Enfin mon pere mourut ; & la Sultane que ma sœur servoit, la voyant tout les jours croître en beauté, en devint jalouse, & la maria avec un Eunuque 12 , qui la souhaitoit avec passion. Par ce moyen ma sœur sortit du Serrail ; & prit avec son Eunuque une maison à Ispahan.

Je fus plus de trois mois sans pouvoir lui parler : l’Eunuque le plus jaloux de tous les hommes, me remettant toujours sous divers pretextes. Enfin j’entrai dans son Beiram ; & il me lui fit parler au travers d’une jalousie : des yeux de Linx ne l’auroient pas pû decouvrir ; tant elle étoit enveloppée d’habits & de voiles ; & je ne la pûs reconnoitre qu’au son de sa voix. Quelle fut mon emotion, quand je me vis si près, & si éloigné d’elle ! Je me contraignis, car j’étois examiné. Quant à elle, il me parut qu’elle versa quelques larmes. Son mari voulut me faire quelques mauvaises excuses : mais je le traitai comme le dernier des Esclaves. Il fut bien embarassé quand il vit que je parlois à ma sœur une Langue qui lui étoit inconnuë ; c’étoit l’ancien Persan 13 , qui est notre Langue sacrée. Quoi, ma sœur, lui dis-je, est-il vrai que vous avez quitté la Religion de vos peres ? Je sçais qu’entrant au Beiram vous avez dû faire profession du Mahometisme : mais, dites-moi, votre cœur a-t-il pû consentir comme votre bouche, à quitter une Religion qui me permet de vous aimer ? Et pour qui la quittez-vous cette Religion, qui nous doit être si chere ? Pour un miserable encore flêtri des fers qu’il a portez ; qui, s’il étoit homme, seroit le dernier de tous ? Mon frere, dit-elle, cet homme dont vous parlez, est mon mari : il faut que je l’honore tout indigne qu’il vous paroit ; & je serois aussi la derniere des femmes si.... Ah ! ma sœur, lui dis-je, vous êtes Guebre : il n’est ni votre Epoux, ni ne peut l’être : si vous êtes fidelle comme vos peres, vous ne devez le regarder que comme un monstre. Helas, dit-elle, que cette Religion se montre à moi de loin ! A peine en sçavois-je les preceptes qu’il les fallut oublier. Vous voyez que cette Langue, que je vous parle, ne m’est plus familiere, & que j’ai toutes les peines du monde à m’exprimer : mais comptez que le souvenir de notre enfance me charme toujours ; que depuis ce tems-là je n’ai eu que de fausses joyes ; qu’il ne s’est pas passé de jour, que je n’aye pensé à vous ; que vous avez eu plus de part que vous ne croyez, à mon mariage ; & que je n’y ai été déterminée que par l’esperance de vous revoir : mais que ce jour, qui m’a tant couté, va me couter encore ! Je vous vois tout hors de vous-même ; mon mari fremit de rage & de jalousie : je ne vous verrai plus ; je vous parle sans doute pour la derniere fois de ma vie : si cela étoit, mon frere, elle ne seroit pas longue. A ces mots elle s’attendrit ; & se voyant hors d’état de tenir la conversation, elle me quitta le plus desolé de tous les hommes.

Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma sœur : le barbare Eunuque auroit bien voulu m’en empêcher : mais outre que ces sortes de maris n’ont pas sur leurs femmes la même autorité, que les autres ; il aimoit si éperduëment ma sœur, qu’il ne sçavoit lui rien refuser. Je la vis encore dans le même lieu, & dans le même équipage , accompagnée de deux Esclaves ; ce qui me fit avoir recours à notre langue particuliere. Ma sœur, lui dis-je, d’où vient que je ne puis vous voir sans me trouver dans une situation affreuse ? Les murailles qui vous tiennent enfermées, ces verroux & ces grilles, ces miserables gardiens qui vous observent me mettent en fureur : comment avez-vous perdu la douce liberté dont jouïssoient vos ancêtres ? Votre mere qui étoit si chaste, ne donnoit à son mari pour garant de sa vertu, que sa vertu même : ils vivoient heureux l’un & l’autre dans une confiance mutuelle : & la simplicité de leurs mœurs étoit pour eux une richesse plus precieuse mille fois que le faux éclat, dont vous semblez jouïr dans cette maison somptueuse. En perdant votre Religion, vous avez perdu votre liberté, votre bonheur, & cette precieuse égalité, qui fait l’honneur de votre sexe. Mais ce qu’il y a de pis encore ; c’est que vous êtes non pas la femme, car vous ne pouvez pas l’être ; mais l’esclave d’un esclave, qui a été degradé de l’humanité. Ah mon frere, dit-elle, respectez mon Epoux ; respectez la Religion, que j’ai embrassée ; selon cette Religion, je n’ai pu vous entendre, ni vous parler sans crime. Quoi, ma sœur, lui dis-je tout transporté, vous la croyez donc veritable cette Religion ! Ah ! dit-elle, qu’il me seroit avantageux qu’elle ne le fût pas ! je fais pour elle un trop grand Sacrifice, pour que je puisse ne la pas croire ; & si mes doutes.... A ces mots elle se tût. Oui vos doutes, ma sœur, sont bien fondez quels qu’ils soient. Qu’attendez-vous d’une Religion, qui vous rend malheureuse dans ce monde-ci 14 , & ne vous laisse point d’esperance pour l’autre ? Songez que la nôtre est la plus ancienne, qui soit au monde ; qu’elle a toujours fleuri dans la Perse ; & n’a pas d’autre origine que cet Empire, dont les commencemens ne sont point connus : que ce n’est que le hazard, qui y a introduit le Mahometisme : que cette Secte 15 y a été établie, non par la voye de la persuasion, mais de la conquête : si nos Princes naturels 16 n’avoient pas été foibles ; vous verriez regner encore le culte de ces anciens Mages. Transportez-vous dans ces siecles reculez ; tout vous parlera du Magisme, & rien de la Secte Mahometane, qui, plusieurs milliers d’années après, n’étoit pas même dans son enfance 17 . Mais, dit-elle, quand, ma Religion seroit plus moderne que la votre, elle est au moins plus pure, puisqu’elle n’adore que Dieu ; au lieu que vous adorez encore le Soleil, les Etoiles, le Feu, & même les Elemens. Je vois, ma sœur, que vous avez appris parmi les Musulmans, à calomnier notre sainte Religion. Nous n’adorons ni les Astres, ni les Elemens ; & nos Peres ne les ont jamais adorez : jamais ils ne leur ont élevé des Temples : jamais ils ne leur ont offert des Sacrifices : ils leur ont seulement rendu un culte Religieux, mais inferieur, comme à des ouvrages, & des manifestations de la Divinité 18 . Mais, ma sœur, au nom de Dieu qui nous éclaire, recevez ce Livre sacré que je vous porte ; c’est le Livre de notre Legislateur Zoroastre 19  : lisez-le sans prevention : recevez dans votre cœur les rayons de lumiere, qui vous éclaireront en le lisant : souvenez-vous de vos Peres, qui ont si long-tems honoré le Soleil dans la ville sainte de Balk 20  ; & enfin souvenez-vous de moi, qui n’espere de repos, de fortune, de vie, que de votre changement. Je la quittai tout transporté ; & la laissai seule decider la plus grande affaire, que je pusse avoir de ma vie.

J’y retournai deux jours après ; je ne lui parlai point : j’attendis dans le silence l’arrêt de ma vie, ou de ma mort. Vous êtes aimé, mon frere, me dit-elle, & par une Guebre : j’ai long-tems combattu : mais Dieux ! que l’amour leve de difficultez ! Que je suis soulagée ! je ne crains plus de vous trop aimer ; je puis ne mettre point de bornes à mon amour ; l’excès même en est legitime. Ah que ceci convient bien à l’état de mon cœur ! Mais vous qui avez sçu rompre les chaines que mon esprit s’étoit forgées ; quand romprez-vous celles qui me lient les mains ? Dès ce moment je me donne à vous ; faites voir par la promptitude avec laquelle vous m’accepterez, combien ce present vous est cher. Mon frere, la premiere fois que je pourrai vous embrasser, je crois que je mourrai dans vos bras. Je n’exprimerois jamais bien la joye, que je sentis à ces douces paroles  : je me crus & je me vis en effet en un instant le plus heureux de tous les hommes : je vis presqu’accomplir tous les desirs, que j’avois formez en vint-cinq ans de vie, & évanouïr tous les chagrins, qui me l’avoient renduë si laborieuse : mais quand je me fus un peu accoutumé à ces douces idées, je vis que je n’étois pas si près de mon bonheur, que je m’étois figuré tout à coup ; quoique j’eusse surmonté le plus grand de tous les obstacles. Il falloit surprendre la vigilance de ses gardiens ; je n’osois confier à personne le secret de ma vie ; il falloit que nous fissions tout, elle & moi : si je manquois mon coup, je courois risque d’être empâlé ; mais je ne voyois pas de peine plus cruelle, que de le manquer. Nous convinmes qu’elle m’enverroit demander une horloge, que son pere lui avoit laissée ; & que j’y mettrois dedans une lime, pour scier les jalousies de sa fenêtre , qui donnoient dans la ruë ; & une corde noüée pour descendre ; que je ne la verrois plus dorénavant ; mais que j’irois toutes les nuits sous sa fenêtre attendre qu’elle pût executer son dessein. Je passai quinze nuits entieres sans voir personne ; parce qu’elle n’avoit pas trouvé le tems favorable. Enfin la seizieme j’entendis une scie, qui travailloit : de tems en tems l’ouvrage étoit interrompu, & dans ces intervalles ma frayeur étoit inexprimable. Enfin après une heure de travail, je la vis qui attachoit la corde ; elle se laissa aller, & glissa dans mes bras : je ne connus plus le danger ; & je restai long-tems sans bouger de là : je la conduisis hors de la ville, où j’avois un cheval tout prêt : je la mis en croupe derriere moi, & m’éloignai avec toute la promptitude imaginable d’un lieu, qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes avant le jour chez un Guebre dans un lieu desert où il étoit retiré, vivant frugalement du travail de ses mains : nous ne jugeames pas à propos de rester chez lui ; & par son conseil nous entrâmes dans une épaisse forêt ; & nous nous mîmes dans le creux d’un vieux chêne, jusques à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous vivions tous deux dans ce séjour écarté sans temoins, nous repetant sans cesse que nous nous aimerions toujours ; attendant l’occasion que quelque Prêtre Guebre, pût faire la Ceremonie du mariage, prescrite par nos livres sacrez. Ma sœur, lui disois -je, que cette union est sainte ; la Nature nous avoit unis ; notre sainte Loi va nous unir encore. Enfin un Prêtre vint calmer notre impatience amoureuse ; il fit dans la maison du Paisan toutes les Ceremonies du mariage : il nous benit, & nous souhaitta mille fois toute la vigueur de Gustaspe 21 , & la sainteté de l’Hohoraspe. Bien-tôt après nous quittâmes la Perse où nous n’étions pas en sûreté ; & nous nous retirames en Georgie. Nous y vêcumes un an, tous les jours plus charmez l’un de l’autre : mais comme mon argent alloit finir, & que je craignois la misere pour ma sœur, non pas pour moi, je la quittai pour aller chercher quelque secours chez nos Parens. Jamais adieu ne fut plus tendre : mais mon voyage me fut non seulement inutile, mais funeste : car ayant trouvé d’un côté tous nos biens confisquez ; de l’autre mes parens presque dans l’impuissance de me secourir : je ne rapportai d’argent précisément que ce qu’il falloit pour mon retour. Mais quel fut mon desespoir ! Je ne trouvai plus ma sœur : quelques jours avant mon arrivée, des Tartares 22 avoient fait une incursion dans la ville où elle étoit : & comme ils la trouverent belle ; ils la prirent, & la vendirent à des Juifs qui alloient en Turquie ; & ne laisserent qu’une petite fille, dont elle étoit accouchée quelques mois auparavant. Je suivis ces Juifs, & les joignis à trois lieuës de là : mes prieres, mes larmes furent vaines ; ils me demanderent toujours trente Tomans 23 , & ne se relâcherent jamais d’un seul. Après m’être adressé à tout le monde, avoir imploré la protection des Prêtres Turcs & Chrétiens ; je m’adressai à un Marchand Armenien, je lui vendis ma fille, & me vendis aussi pour trente-cinq Tomans 24  : j’allai aux Juifs, je leur donnai trente Tomans, & portai les cinq autres à ma sœur, que je n’avois pas encore vuë. Vous êtes libre, lui dis-je, ma sœur, & je puis vous embrasser, voila cinq Tomans que je vous porte ; j’ai du regret qu’on ne m’ait pas acheté davantage. Quoi, dit-elle, vous vous êtes vendu ? Oui, lui dis-je. Ah malheureux, qu’avez-vous fait ! N’étois-je pas assez infortunée sans que vous travaillassiez à me le rendre davantage ? Votre liberté me consoloit ; & votre esclavage me va mettre au tombeau. Ah mon frere, que votre amour est cruel ! Et ma fille, je ne la vois point ? Je l’ai venduë aussi, lui dis-je. Nous fondîmes tous deux en larmes, & n’eumes pas la force de nous rien dire. Enfin j’allai trouver mon Maître, & ma sœur y arriva presqu’aussitôt que moi. Elle se jetta à ses genoux. Je vous demande, dit-elle, la servitude, comme les autres vous demandent la liberté : prenez-moi, vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut alors qu’il se fit un combat qui arracha les larmes des yeux de mon Maître. Malheureux, dit-elle, as-tu pensé que je pusse accepter ma liberté aux depens de la tienne ? Seigneur, vous voyez deux infortunez qui mourrons, si vous nous separez : je me donne à vous, payez-moi, peut-être que cet argent & mes services pourront quelque jour obtenir de vous, ce que je n’ose vous demander : il est de votre interêt de ne nous point separer 25 , comptez que je dispose de sa vie. L’Armenien étoit un homme doux, qui fut touché de nos malheurs : servez-moi l’un & l’autre avec fidelité & avec zele, & je vous promets que dans un an, je vous donnerai votre liberté : je vois que vous ne meritez ni l’un ni l’autre les malheurs de votre Condition : si lorsque vous serez libres, vous êtes aussi heureux que vous le meritez, si la fortune vous rit, je suis certain que vous me satisferez de la perte, que je souffrirai. Nous embrassâmes tous deux ses genoux, & le suivîmes dans son voyage. Nous nous soulagions l’un & l’autre dans les travaux de la servitude, & j’étois charmé lorsque j’avois pû faire l’ouvrage, qui étoit tombé à ma sœur.

La fin de l’année arriva : notre Maître tint sa parole, & nous delivra. Nous retournâmes à Tefflis ; là je trouvai un ancien ami de mon pere, qui exerçoit avec succès la Medecine dans cette ville : il me prêta quelque argent, avec lequel je fis quelque negoce. Quelques affaires m’appellerent ensuite à Smirne, où je m’établis : j’y vis depuis six ans, & j’y jouïs de la plus aimable, & de la plus douce societé du monde : l’union regne dans ma famille, & je ne changerois pas ma condition pour celle de tous les Rois du monde. J’ai été assez heureux pour retrouver le Marchand Armenien à qui je dois tout, & lui ai rendu des services signalez.

A Smirne le 27. de la Lune de Gemmadi 2 . 1714.




Annotations réduire la fenêtre detacher la fenêtre

1 Seule lettre d’Ibben (avec la Lettre Supplémentaire 3) – qui en revanche est le destinataire de nombreuses lettres de Rica et d’Usbek. Résidant à Smyrne, il assure malgré son rôle presque entièrement passif l’un des principaux axes de communication.

2 Parmi les remarques attribuées par Montesquieu à « une personne de [s]a connoissance » dans les Pensées , on trouve celle-ci : « Quand j’ay voyage dans les pais etrangers je m’y suis attache come au mien propre j’ay pris part a leur fortune et j’aurois souhaité qu’ils fussent dans un estat florissant » (n o 213). Montesquieu lui-même devait rester dix-huit mois en Angleterre, de l’automne 1729 au printemps 1731.

3 « Ghebr, Mot Persien qui signifie particulierement un Zoroastrien, un Adorateur du feu, & celui enfin qui fait profession de l’ancienne Religion des Perses » ( d’Herbelot, « Ghebr »). C’est l’unique lettre qui parle des Guèbres. Tavernier leur consacre sous le nom de Gaures un chapitre intitulé : « De la religion des Gaures qui sont les descendans des anciens Persans adorateurs du feu » (livre IV, chap. viii, t. II, p. 91 ) ; mais c’est à Chardin que Montesquieu emprunte la forme du nom (t. IX, p. 132-148). Paul Vernière a démontré (Lettres persanes , Paris, Classiques Garnier, 1960, p. 138-148) que Montesquieu puise l’essentiel de son information sur les Guèbres chez Thomas Hyde, Historia religionis veterum Persarum (1700), dont il avait constitué des extraits de lecture (mentionnés dans les Pensées, nº 41 et le Spicilège, nº 402) aujourd’hui disparus.

4 Il y avait dans le palais de Gushtasp à Balch des statues de Gemshîd et d’Aphridûn (Hyde, chap. XXIV, p. 317) ; ce dernier est appelé aussi Phridûn (chap. xxxv, p. 417). Il est ainsi identifié par d’Herbelot (art. « Feridoun ») : « F eridoun & Afridoun, Septieme Roy de Perse de la premiere race ou dynastie […] » Le « trône de Fereydon » est évoqué au VII e chant de l’éloge d’Ali (Haly) donné par Chardin (t. III, p. 72 ; voir Lettre 15).

5 Nom d’une déesse sémitique (Ashtart), assimilée par de multiples voies à l’Ishtar de la Mésopotamie, voire à l’Anahita iranienne et enfin à l’Aphrodite grecque.

6 Hyde définit d’emblée cette religion par son ancienneté (il la fait remonter au Déluge) et la manière dont elle s’est maintenue intacte au fil des siècles (chap. I ). Ces arguments sont remarquablement proches de ceux qu’invoquaient les apologistes catholiques (Bossuet notamment) à l’égard des protestants, en insistant particulièrement sur l’apparition récente du protestantisme par contraste avec l’ancienneté de l’Église romaine (voir Lettre 58).

7 Selon Hérodote, III, 31, Cambyse II, roi de Perse, épousa deux de ses sœurs sans que la loi l’y autorise (Catalogue , nº 2783, f. lxxi). D’après la Vie de Gushtasp de l’historien arabe Abu Mohammed Mustapha que cite Thomas Hyde, c’est Zerhudst (Zoroastre) qui a permis l’inceste : « Dans ce livre Il a rendu licites le mariage avec la mère ou la sœur, & la consommation du vin […] » (Hyde, chap. xxiv, p. 313-314 ; traduit par nous). La prohibition de l’inceste est traitée très tôt dans les Pensées , nº 205 (à partir de 1732, mais s’appuyant peut-être sur des réflexions antérieures), et le sera surtout dans L’Esprit des lois (XXVI, 14), qui formule le problème de manière théorique : quels interdits relèvent de la loi naturelle, lesquels des lois civiles (et donc variables selon les pays) ? Mais alors Montesquieu envisage comme générale « l’horreur pour l’inceste du frère & de la sœur », ici présenté sous le meilleur jour, et n’envisage que l’inceste du fils et de la mère chez les sectateurs de Zoroastre. C’est la « nature » qui autorise l’union d’Aphéridon et d’Astarté, la religion (mahométane, en l’occurrence) n’apparaissant que comme une barrière purement arbitraire. Voir Georges Benrekassa, « Loi naturelle et loi civile : l’idéologie des Lumières et la prohibition de l’inceste », Le Concentrique et l’Excentrique : marges des Lumières , Paris, Payot, 1980, p. 183-209, et L’Inceste : entre prohibition et littérature , Christelle Bahier-Porte et C. Volpilhac-Auger dir., Paris, Hermann, 2016.

8 Apogée ; se dit « du plus haut point de l’élevation d’un astre ; mais il est plus en usage au figuré pour signifier, Haut point d’élevation. Ce favori est parvenu au plus haut période de la fortune, des honneurs. » (Furetière, 1690, art. « Periode »).

9 La sensibilité insensibilise : l’excès de douleur peut en quelque sorte anesthésier les perceptions, thème qui sera beaucoup développé par Prévost, notamment dans les Mémoires d’un homme de qualité (1728-1731) et Le Philosophe anglais (1731-1739), puis par Rousseau dans Julie ou La Nouvelle Héloïse (1761).

10 Capitale de la Géorgie. « La ville de Tifflis est fort peuplée. On y voit autant de sortes d’étrangers qu’en lieu du monde […] » (Chardin, t. II, 163). Chardin décrit la ville et raconte plusieurs histoires d’amour qui l’ont eue pour cadre (t. II, p. 155-163).

11 C’est le nom (peut-être confondu ici avec haram) donné par les Turcs aux fêtes religieuses, « qu’ils appellent toutes Bayram, […] mot qui signifie le jour de Dieu » (Chardin, t. VII, p. 438 ; voir aussi Rycaut, livre II, chap. xxiv, p. 291) : « Le Bairam est un tems de réjouïssance pour les Turcs. » L’idée de passer des années entières à contempler un objet de deuil aura également une résonance orientale chez Prévost : le narrateur des Mémoires d’un homme de qualité (1728-1731) reste une année enfermé dans une petite maison transformée en tombeau de sa femme Sélima (livre V ; Amsterdam, 1731, t. II, p. 149 ).

12 Voir la Lettre 9, note 7, et la Lettre 51 sur le mariage avec un eunuque.

13 « Quant à l’ancien Persan, c’est une langue perduë, on n’en trouve ni Livres ni Rudimens. Les Guebres, qui sont les restes des Perses ou Ignicoles, qui se perpetuent de pere en fils depuis la destruction de leur Monarchie, ont un Idiome particulier ; mais on le croit plûtôt un jargon que leur ancienne langue . » (Chardin, t. V, p. 41).

14 Sur la condition des femmes dans le monde musulman, voir aussi Pensées , n os 503 (« […] la mo[i]tie du monde s’eclipsa on ne vit plus que des grilles et des verroux tout fut tendu de noir dans l’univers et le beau sexe enseveli avec ses charmes pleura partout sa liberté ») et 1622, tiré de l’ « Histoire de la jalousie » : « N’est il pas vray que si le mahometisme avoit soumis toute la terre les femmes auroient eté par tout renfermées, on auroit regardé cette maniere de les gouverner comme naturelle, et on auroit de la peine a imaginer qu’il y en put avoir une autre. ».

15 Selon Furetière (1690, art. « Secte ») le mot, qui signifie « ceux qui suivent les même maximes », n’est pas nécessairement péjoratif, mais « on le dit aussi des Heretiques ».

16 Les Sassaniens ou Sassanides : « C’est ainsi que les Persans nomment les Rois de leur quatriéme Dynastie » (d’Herbelot, « Sassanian », p. 761-762) ; le dernier fut Jezdegerd ou Yazdgard III, mort en 651.

17 Montesquieu suit toujours Hyde (chap. ix , p. 161, et x, p. 170).

18 À la question de savoir si les Guèbres adoraient le soleil ou le feu, Tavernier répond : « Ils n’en sont pas idolâtres, & ils disent qu’ils ne reconnoissent qu’un seul Dieu Createur du ciel & de la terre, lequel ils adorent uniquement. Que pour ce qui est du feu, ils le gardent & le reverent en reconnoissance du grand mîracle, par lequel leur Prophete fut délivré des flames […] » (livre IV, chap. viii, t. II, p. 102) L’adoration du soleil est ordonnée dans la Règle XCVI de Zoroastre. Chardin reste prudent : « Tout le monde généralement croit qu’ils adorent le Feu , cependant il est fort difficile de faire qu’ils s’expliquent bien là-dessus, & de savoir si ce Culte qu’ils lui rendent est relatif, ou direct : s’ils tiennent le Feu pour Dieu, ou seulement pour l’ Image de Dieu. […] Le Feu, disent-ils, est la Lumiere, la Lumiere c’est Dieu » (t. IX, p. 141).

19 « Zoroastre est l’auteur du livre qu’il a composé ; selon d’autres, il lui a été envoyé du ciel : c’est le Zend-Avesta […] » (citation de l’auteur Shahristâni ; Hyde, chap. xxii, p. 299). Voir Chardin : « Ce Zerdoucht, ou Zoroastre, est le premier qui a redigé par Methode les Sciences, & la Religion des Perses. Les Guebres en content mille Fables, & en font un homme tout divin » (t. IX, p. 145).

20 Selon Hyde, c’est à Balch que Zerdusht a converti Gushtâsp (chap. xxiv, p. 314-315).

21 Hyde consacre son chapitre xxiii (p. 301-307) à Gushtasp (fils de Lohrasp), dont le nom est évoqué par le prêtre lors des cérémonies nuptiales (« Soyez forts comme le roi Gushtap », p. 303).

22 Ce sont les « peuples qui habitent presque tout le nord de l’Asie » et qui professent « le culte mahométan » (Encyclopédie, « Tartares ou Tatars », t. XV, 1765, p. 920). Montesquieu en parlera au chapitre xiii des Réflexions sur la monarchie universelle  ; mais son intérêt pour ce peuple est d’ores et déjà grand : voir Lettres 59 et 79.

23 « Un Toman n’est pas […] une espece de monnoye, mais seulement une maniere de conter, & l’on ne parle en Perse dans les payemens que par Toman & par Or. Quoy qu’on dise ordinairement qu’un Toman fait quinze écus ; il fait en effet à conter juste quarante-six livres un denier & 1/5 […] » (Tavernier, Les Six Voyages, livre I, chap. xii, t. I, p. 168 ; voir Chardin, t. IV, p. 277-278).

24 Dans L’Esprit des lois , contre les jusnaturalistes pour qui les jurisconsultes romains justifiaient l’aliénation volontaire de la liberté (voir par exemple Grotius, Droit de la guerre et de la paix, Livre II, chap. 5, § 27, et Pufendorf, Droit de la nature et des gens, trad. Jean Barbeyrac, 2 e éd., Amsterdam, Pierre de Coup, 1712, livre VI, chap. 3 ; Catalogue , nº 801; voir aussi Pensées , nº 174, où l’on trouve l’assise de son argumentation contre l’esclavage), Montesquieu récusera toute légitimation de l’esclavage : « Il n’est pas vrai qu’un homme libre puisse se vendre […]. Si la liberté a un prix pour celui qui l’achete, elle est sans prix pour celui qui la vend. » (XV, 2).

25 En invoquant l’intérêt du marchand et non seulement sa compassion, Astarté rejoint un thème important des Lettres persanes , l’utilité sociale d’un intérêt mutuel : « […] il faut qu’il y ait une raison, qui détermine ; & cette raison, est toujours une raison d’interêt » (Lettre 81) ; « […] un mari, une femme, un pere, & un fils, ne sont liez entr’eux que par l’amour, qu’ils se portent, ou par les bienfaits qu’ils se procurent » (Lettre 101 ) ; « […] l’interêt est le plus grand Monarque de la terre » (Lettre 103 ) ; voir aussi Lettre 81 , note 4. L’idée sera amplement reprise dans L’Esprit des lois , y compris contre l’esclavage (XV, 8).