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VAR1 C, Œ58 ces titres

VAR2 B celles

VAR3 C, Œ58 parler de

VAR4 C, Œ58 mettre dans mes mains

VAR5 B à me les faire exercer & les […] obéïssance. Après les avoir ainsi poussées jusques à faire rompre, il les faisoit revenir

VAR5 C, Œ58 à me les voir conduire jusqu’au […] revenir

VAR6 B s’émouvoir, & se sentoit frapé de cette espece de triomphe.

VAR6 C, Œ58 sans s’émouvoir, & se sentoit flatté de cette espece de triomphe.

VAR7 a esprit ? ¶C’est ainsi que pendant vingt ans il exerça ce sexe difficille, qui quand il ne peut etre vain commence à |veut| devenir superbe, et qu’il est moins aisé d’humilier que d’aneantir. [¶Il]

Lettres Persanes

LETTRE LXII.

Le Chef des Eunuques noirs à Usbek.
A Paris.

Je suis dans un embarras que je ne sçaurois t’exprimer, Magnifique Seigneur : le Serrail est dans un desordre, & une confusion épouventable 1  : la guerre regne entre tes femmes : tes Eunuques sont partagez : on n’entend que plaintes, que murmures, que reproches 2  : mes remontrances sont meprisées : tout semble permis dans ce tems de licence, & je n’ai plus qu’un vain titre dans le Serrail.

Il n’y a aucune de tes femmes, qui ne se juge au dessus des autres par sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par ton amour ; & qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres-là , pour avoir toutes les préferences : je perds à chaque instant cette longue patience, avec laquelle néanmoins j’ai eu le malheur de les mécontenter toutes : ma prudence, ma complaisance même, vertu si rare, & si étrangere dans le poste, que j’occupe, ont été inutiles.

Veux-tu que je te decouvre, Magnifique Seigneur, la cause de tous ces desordres ? Elle est toute dans ton cœur, & dans les tendres égards, que tu as pour elles. Si tu ne me retenois pas la main : si au lieu de la voye des remontrances, tu me laissois celle des châtimens : si, sans te laisser attendrir à leurs plaintes, & à leurs larmes, tu les envoyois pleurer devant moi, qui ne m’attendris jamais, je les façonnerois bien-tôt au joug, qu’elles doivent porter ; & je lasserois leur humeur imperieuse, & independante.

Enlevé dès l’âge de quinze ans du fonds de l’Afrique ma Patrie 3 , je fus d’abord vendu à un Maître, qui avoit plus de vint femmes, ou Concubines. Ayant jugé à mon air grave & taciturne, que j’étois propre au Serrail, il ordonna que l’on achevât de me rendre tel ; & me fit faire une operation penible dans les commencemens ; mais qui me fut heureuse dans la suite, parce qu’elle m’approcha de l’oreille, & de la confiance de mes Maîtres. J’entrai dans ce Serrail, qui fut pour moi un nouveau Monde : le premier Eunuque, l’homme le plus severe, que j’aye vû de ma vie, y gouvernoit avec un Empire absolu. On n’y entendoit parler ni de divisions, ni de querelles : un silence profond regnoit par tout 4  : toutes ces femmes étoient couchées à la même heure d’un bout de l’année à l’autre, & levées à la même heure : elles entroient dans le bain tour à tour 5  : elles en sortoient au moindre signe, que nous leur en faisions : le reste du tems, elles étoient presque toujours enfermées dans leurs chambres. Il avoit une regle, qui étoit de les faire tenir dans une grande propreté 6  ; & il avoit pour cela des attentions inexprimables : le moindre refus d’obéïr étoit puni sans misericorde. Je suis, disoit-il, Esclave : mais je le suis d’un homme, qui est votre Maître, & le mien ; & j’use du pouvoir, qu’il m’a donné sur vous : c’est lui qui vous châtie, & non pas moi, qui ne fais que prêter ma main. Ces femmes n’entroient jamais dans la chambre de mon Maître, qu’elles n’y fussent appellées ; elles recevoient cette grace avec joye ; & s’en voyoient privées sans se plaindre : enfin moi, qui étois le dernier des noirs dans ce Serrail tranquille, j’étois mille fois plus respecté, que je ne le suis dans le tien, où je les commande tous.

Dès que ce grand Eunuque eut connu mon genie ; il tourna les yeux de mon côté, il parla de moi à mon Maître, comme d’un homme capable de travailler selon ses vuës, & de lui succeder dans le poste qu’il remplissoit : il ne fut point étonné de ma grande jeunesse ; il crut que mon attention me tiendroit lieu d’experience. Que te dirai-je ? je fis tant de progrès dans sa confiance, qu’il ne faisoit plus difficulté de me confier les clefs des lieux terribles, qu’il gardoit depuis si long-tems. C’est sous ce grand Maître que j’appris l’art difficile de commander, & que je me formai aux maximes d’un Gouvernement inflexible : j’étudiai sous lui le cœur des femmes : il m’apprit à profiter de leurs foiblesses, & à ne point m’étonner de leurs hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer même, & de les conduire jusques au dernier retranchement de l’obéïssance : il les faisoit ensuite revenir insensiblement, & vouloit que je parusse pour quelque tems plier moi-même. Mais il falloit le voir dans ces momens, où il les trouvoit tout près du desespoir, entre les prieres, & les reproches ; il soutenoit leurs larmes sans s’émouvoir . Voila, disoit-il d’un air content, comment il faut gouverner les femmes : leur nombre ne m’embarasse pas : je conduirois de même toutes celles de notre grand Monarque. Comment un homme peut-il esperer de captiver leur cœur, si ses fidelles Eunuques 7 n’ont commencé par soumettre leur esprit ?

Il avoit non seulement de la fermeté, mais aussi de la penetration : il lisoit leurs pensées, & leurs dissimulations : leurs gestes étudiez, leur visage feint ne lui deroboient rien : il sçavoit toutes leurs actions les plus cachées, & leurs paroles les plus secrettes : il se servoit des unes pour connoître les autres ; & il se plaisoit à recompenser la moindre confidence. Comme elles n’abordoient leur mari que lorsqu’elles étoient averties, l’Eunuque y appelloit qui il vouloit, & tournoit les yeux de son Maître sur celles, qu’il avoit en vuë, & cette distinction étoit la recompense de quelque secret revelé : il avoit persuadé à son Maître qu’il étoit du bon ordre, qu’il lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande. Voilà, comme on gouvernoit, Magnifique Seigneur, dans un Serrail, qui étoit, je crois, le mieux reglé qu’il y eût en Perse.

Laisse-moi les mains libres : permets que je me fasse obéïr : huit jours remettront l’ordre dans le sein de la confusion : c’est ce que ta gloire demande, & que ta sûreté exige.

De ton Serrail d’Ispahan le 9. de la Lune de Rebiab 1. 1714.




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1 Le désordre empirera à partir de la Lettre 139, alors que la lettre de Zelis (Lettre 60), envoyée une semaine plus tôt, ne parle que de la nécessité d’enfermer les femmes.

2 Chardin avait peint avec vigueur les relations entre les femmes du sérail : « Les femmes qui ont été dans le Serrail rapportent des choses surprenantes de la passion avec laquelle les filles s’y font l’amour, de la jalousie qui y entre, comme aussi de celle que les Favorites ont l’une contre l’autre jusqu’à la fureur, de leurs haines, de leurs trahisons, de leurs mechans tours. Elles s’entr’accusent & découvrent reciproquement leurs fautes. Celles qui sont dans les bonnes graces du Roi, comme celles qui lui plaisent le plus par le chant, par la danse, ou dans la conversation, sont la butte de l’Envie & de l’aversion des autres. Chacune a ses rivales, & les emportées comme je dis sont celles qui n’esperent plus de sortir du Haram, & qui ainsi sont reduites par desespoir à rechercher les faveurs du Roi, comme le seul & unique bien qui leur reste dans la vie. Ces jalousies produisent les plus cruels effets du Monde, car le Roi qui ne trouve parmi toutes ces femmes perfides, ni amour ni attachement sincere, en dégrade les unes, changeant ces Favorites en Esclaves, qu’on envoye servir aux plus bas emplois, & dans les quartiers reculez du Serrail : il en fait châtier d’autres à coups de verge & de bâton, il en fait tuer, il en fait même brûler les unes, & enterrer les autres toutes vives. » (Chardin, t. VI, p. 232-233).

3 Chardin dit cependant que les eunuques noirs d’Ispahan ne sont « pas les Noirs d’Abissinie & d’Ethiopie, mais de la côte de Malabar, où le teint est gris brun, plûtôt que noir » (t. VI, p. 231). « Les Eunuques viennent tous des Indes, la plûpart de la Côte de Malabar, où le teint est gris entre le noir & le blanc. Il en vient aussi du Golphe de Bengale, où le teint est olivâtre. Il y en a peu de Negres, soit d’Afrique & d’Ethiopie, & encore moins de blancs de Georgie & de Circassie. » (Chardin, t. VI, p. 246). L’insistance sur la couleur de leur peau ou leur origine africaine relève donc surtout d’une topique symbolique.

4 « On dit que l’ordre, le silence, & l’obéïssance du Haram est incompréhensible […] » (Chardin, t. VI, p. 225). Voir L’Esprit des lois, V, 14 : « Comme le principe du Gouvernement despotique est la crainte, le but en est la tranquilité : mais ce n’est point une paix, c’est le silence des ces Villes que l’ennemi est prêt d’occuper. ».

5 Voir Lettre 4, note 4. L’expression « tour à tour » pourrait suggérer le souci d’éviter le séjour (voluptueux) dans l’eau et la promiscuité féminine, tout aussi voluptueuse.

6 Voir Lettre 2, note 10.

7 « Ils sont toûjours laids, & sont communément rudes, intraitables, vindicatifs, de vrais ennemis du Genre humain. Comme ils sont incapables d’aimer, & d’être aimés ; & que d’ailleurs ce sont tous des hommes de néant, transportez dans un autre monde, sans avoir de relation qu’avec le Maître qui les achette, ils n’ont ni tendresse, ni pitié ; mais par cette même raison ils ont un attachement incomparable à leur Maître, & font pour lui ce qu’on ne pourroit faire pour son meilleur ami, pour ses parens, pour ses enfans, pour sa femme, & pour sa patrie, parce que ce Maître leur tient lieu de tout cela ; aussi ne crois-je pas qu’on doive regarder cette fidelité des Eunuques, si célebrée dans l’histoire, comme fort digne de louange, mais plûtôt comme un simple effet de leur miserable condition. » (Chardin, t. IX, p. 89-90).