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VAR1 B, C, Œ58 [recte] vous

Lettres Persanes

LETTRE LX.

Zelis à Usbek.
A Paris.

Ta fille ayant atteint sa septieme année, j’ai cru qu’il étoit tems de la faire passer dans les appartemens interieurs du Serrail 1 , & de ne point attendre qu’elle ait dix ans, pour la confier aux Eunuques noirs. On ne sçauroit de trop bonne heure priver une jeune personne des libertez de l’enfance, & lui donner une éducation sainte dans les Sacrez murs, où la pudeur habite 2 .

Car je ne puis être de l’avis de ces Meres, qui ne renferment leurs filles, que lorsqu’elles sont sur le point de leur donner un époux ; qui les condamnant au Serrail plutôt qu’elles ne les y consacrent, leur font embrasser violemment une maniere de vie, qu’elles auroient dû leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la Raison, & rien de la douceur de l’habitude ?

C’est en vain que l’on nous parle de la subordination, où la nature nous a mises : ce n’est pas assez de nous la faire sentir, il faut nous la faire pratiquer, afin qu’elle nous soutienne dans ce tems critique, où les passions commencent à naître, & à nous encourager à l’independance.

Si nous n’étions attachées à nous que par le devoir, nous pourrions quelquefois l’oublier : si nous n’y étions entrainées que par le penchant, peut-être un penchant plus fort pourroit l’affoiblir. Mais quand les Loix nous donnent à un homme, elles nous derobent à tous les autres, & nous mettent aussi loin d’eux, que si nous en étions à cent mille lieuës.

La nature industrieuse en faveur des hommes, ne s’est pas bornée à leur donner des desirs ; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes, & que nous fussions des instrumens animez de leur felicité : elle nous a mis dans le feu des passions, pour les faire vivre tranquilles : s’ils sortent de leur insensibilité, elle nous a destinées à les y faire rentrer ; sans que nous puissions jamais goûter cet heureux état 3 , où nous les mettons.

Cependant, Usbek, ne t’imagine pas que ta situation soit plus heureuse que la mienne : j’ai gouté ici mille plaisirs, que tu ne connois pas : mon imagination a travaillé sans cesse à m’en faire connoître le prix : j’ai vécu, & tu n’as fait que languir.

Dans la prison même, où tu me retiens, je suis plus libre que toi 4  : tu ne sçaurois redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne jouïsse de tes inquietudes : & tes soupçons, ta jalousie, tes chagrins sont autant de marques de ta dependance.

Continuë, cher Usbek, fais veiller sur moi nuit & jour : ne te fie pas même aux precautions ordinaires : augmente mon bonheur en assûrant le tien ; & sçache que je ne redoute rien, que ton indifference.

Du Serrail d’Ispahan le 2. de la Lune de Rhebiab 1. 1714.




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1 Selon Chardin, « on ne tient les filles enfermées, même celles des Grands Seigneurs, qu’après qu’elles ont passé sept ou huit ans. Elles paroissent dans le logis jusqu’à cet âge : c’est afin qu’elles se fassent à la vûe du monde, & afin que le monde les observe » (t. II, p. 271). « On ne renferme les filles en Perse qu’à l’âge de six ou sept ans, & avant cet âge-là, elles sortent quelquefois du Serrail avec leur Pere, en sorte qu’on peut les voir » (t. IV, p. 156).

2 L’analogie avec la vie religieuse est manifeste.

3 Selon Zelis, dont la situation dans le sérail est particulière (voir une lettre rejetée et recueillie dans les Pensées , n o 1619, dans Textes repris dans les Pensées ), le plaisir est donc réservé aux hommes : cela l’oppose à Fatmé ou à Zachi, qui rivalisent de « sensibilité » (Lettres 3 et 7 ) ; voir Jacques Chocheyras, « Du sérail au couvent : lecture de la Lettre persane, LXII », Recherches et travaux n o 44, 1993, Hommage à Michel Gilot , p. 25-32.

4 Allusion subreptice à la licence à laquelle l’une des femmes se livrerait secrètement ? Celle-ci apparaîtra plus clairement quelques jours plus tard dans la Lettre 62.