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VAR1 C, Œ58 d’en imposer

VAR2 C, Œ58 pour

VAR3 B pas

VAR4 B &

VAR5 C, Œ58 les enfans

VAR6 C, Œ58 étant admis dans l’église, alla se

VAR7 a commit une action qu’on ne peut que blamer

VAR7 b, c, Œ58 fit l’action d’un fanatique

Lettres Persanes

LETTRE LIX.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

J’entrai l’autre jour dans une Eglise fameuse, qu’on appelle Notre Dame : pendant que j’admirois ce superbe édifice 1 , j’eus occasion de m’entretenir avec un Ecclesiastique, que la curiosité y avoit attiré comme moi. La conversation tomba sur la tranquillité de sa profession. La plûpart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre Etat ; & ils ont raison : cependant il a ses desagrémens : nous ne sommes point si separez du monde, que nous n’y soyons appellez en mille occasions : là nous avons un rôle très-difficile à soutenir 2 .

Les gens du monde sont étonnans : ils ne peuvent souffrir notre Approbation, ni nos Censures : si nous les voulons corriger, ils nous trouvent ridicules : si nous les approuvons, ils nous regardent comme des gens au dessous de notre caractere 3  : Il n’y a rien de si humiliant que de penser qu’on a scandalisé les impies mêmes. Nous sommes donc obligez de tenir une conduite équivoque, & d’imposer aux libertins 4  ; non pas par un caractere decidé ; mais par l’incertitude où nous les mettons de la maniere, dont nous recevons leurs discours : il faut avoir beaucoup d’esprit pour cela ; cet état de neutralité est difficile : les gens du monde, qui hazardent tout ; qui se livrent à toutes leurs saillies 5  ; qui, selon le succès, les poussent ou les abandonnent ; réüssissent bien mieux.

Ce n’est pas tout, cet état si heureux, & si tranquille, que l’on vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y paroissons, on nous fait disputer : on nous fait entreprendre, par exemple, de prouver l’utilité de la priere à un homme, qui ne croit pas en Dieu ; la necessité du jeûne à un autre, qui a nié toute sa vie l’immortalité de l’ame : l’entreprise est laborieuse ; & les rieurs ne sont pas pour nous. Il y a plus, une certaine envie d’attirer les autres dans nos opinions, nous tourmente sans cesse, & est, pour ainsi dire, attachée à notre profession. Cela est aussi ridicule, que si on voyoit les Européens travailler en faveur de la Nature humaine 6 , à blanchir le visage des Africains 7 . Nous troublons l’Etat, nous nous tourmentons nous-mêmes à faire recevoir des points de Religion, qui ne sont point fondamentaux ; & nous ressemblons à ce Conquerant de la Chine 8 , qui poussa ses Sujets à une revolte generale, pour les avoir voulu obliger à se rogner les cheveux, ou les ongles.

Le zele même que nous avons pour faire remplir à ceux, dont nous sommes chargés, les devoirs de notre sainte Religion, est souvent dangereux ; & il ne sçauroit être accompagné de trop de prudence. Un Empereur nommé Theodose fit passer au fil de l’épée tous les habitans d’une ville, même les femmes & les petits enfans  : s’étant ensuite presenté pour entrer dans une Eglise, un Evêque nommé Ambroise lui fit fermer les portes, comme à un meurtrier, & un Sacrilege, & en cela il fit une action heroïque 9 . Cet Empereur ayant ensuite fait la Penitence, qu’un tel crime exigeoit, ayant été admis dans l’Eglise, s’alla placer parmi les Prêtres : le même Evêque l’en fit sortir 10  ; & en cela il commit l’action d’un fanatique, & d’un fou 11  : tant il est vrai que l’on doit se deffier de son zele. Qu’importoit à la Religion, ou à l’Etat que ce Prince eût, ou n’eût pas une place parmi les Prêtres ?

De Paris le 1. de la Lune de Rebiab 1. 1714.




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1 Malgré la prévention générale contre toute architecture dite « gothique », Notre-Dame-de-Paris figure dans tous les guides et descriptions de Paris comme un des monuments les plus remarquables de la capitale : « L’Eglise est un bâtiment Gothique, mais grand & majestueux. » (Jean Aimar Piganiol de la Force, Description de la France, Paris, Florent Delaulne, 6 vol., 1718, t. II, p. 81).

2 La question de la place du clergé dans l’État occupera constamment Montesquieu, depuis les Romains (XXI-XXIII) jusqu’à L’Esprit des lois (II, 4 : « Je ne suis point entêté des priviléges des Ecclésiastiques : mais je voudrois qu’on fixât bien une fois leur Jurisdiction. Il n’est point question de sçavoir si on a eu raison de l’établir ; mais si elle est établie, si elle fait une partie des Loix du pays, & si elle y est par-tout relative, si entre deux Pouvoirs que l’on reconnoît indépendans, les conditions ne doivent pas être réciproques, & s’il n’est pas égal à un bon sujet de défendre la Justice du Prince, ou les limites qu’elle s’est de tout tems prescrites. ¶Autant que le Pouvoir du Clergé est dangereux dans une République, autant est-il convenable dans une Monarchie ; surtout dans celles qui vont au Despotisme. »). Il en est de même dans les Pensées (n os 273, où est présenté un plan de suppression des biens du clergé, et surtout 430 : « Point de relligieux pour les affaires. ¶S’ils sont de bons relligieux ils entendent mal les affaires du siecle ; s’ils entendent les affaires du siecle ils sont de mauvais relligieux). Le Mémoire sur le silence à observer sur la Constitution (1754) reprendae cette dernière idée (OC, t. 9, p. 534).

3 Voir la première partie de notre introduction.

4 Voir Lettre 55 et note 6 sur les libertins. Pour cet emploi intransitif du verbe imposer, Furetière (1690, art. « Imposer ») donne : « Tromper, dire une fausseté. Cet Advocat impose souvent, & desguise la verité. […] la Perspective impose à nos yeux. » La correction qu’adopte Montesquieu vient sans doute de l’archaïsme de l’expression.

5 Voir Lettre 52, note 1.

6 « On dit, La nature humaine, pour dire, Le genre humain […] » (Académie, 1694, « Nature »). L’expression, qu’on retrouve dans les Lettres 108 , 109 et 147, a toujours ce sens dans les Lettres persanes , qui emploient toutefois aussi « genre humain » (Lettre 46, Lettre 109, Lettre supplémentaire 8) ; dans L’Esprit des lois , on trouvera également « genre humain » et « nature humaine ».

7 « Blanchir le visage d’un More » apparaissait chez Cervantes comme une forme proverbiale d’ adunaton (Don Quichotte , livre I, chap. XVII, Histoire de Léonor et d’Osorio), réinterprétée par Challe, Les Illustres Françaises (1713), dans l’histoire de Dupuis : « Vouloir désabuser un Amant de la bonne opinion qu’il a de sa Maîtresse […], c’est vouloir blanchir un Négre de Guinée avec de l’eau claire » (t. II, p. 347). Mais ici la phrase a valeur métaphorique comme critique de la politique d’évangélisation des jésuites. La question de la couleur de la peau des Africains ne relève peut-être pas encore de la science : la malédiction de Cham ou de son fils Canaan (Genèse IX, 18-29), ou celle des fils de Caïn, étaient traditionnellement invoquées comme caution divine de l’esclavage des Africains, distingués des autres hommes par la couleur de leur peau. En 1741, l’académie de Bordeaux proposera un prix « sur la cause physique de la couleur des nègres, de la qualité de leurs cheveux et de la dégénération de l’une et de l’autre », qui remportera un grand succès : voir une Dissertation sur la cause physique de la couleur des nègres […] « jugée digne de l’impression », Paris, P. G. Simon, 1741, et les réponses conservées en manuscrit à la bibliothèque municipale de Bordeaux (Ms 828/65 [1- 11]).

8 Le Tartare Xunchi ou Choun-Tchi (Shunzhi), qui fonda la dynastie tartare (manchoue) des Taï-Tsing en 1643 : voir Lettre 79. La révolte des Chinois à qui il commanda de couper leur cheveux (mais non leurs ongles) et de s’habiller à la tartare est racontée dans deux ouvrages que Montesquieu possédait à La Brède : le Nouveau Voyage autour du monde de l’Anglais William Dampier (1698 ; Amsterdam, 1711, Catalogue , nº 2740) et l’ Histoire universelle de la Chine d’Alvaro Semedo (1667 ; Catalogue , nº 3115). Cependant, dans L’Esprit des lois , Montesquieu représentera la domination tartare sur la Chine comme un modèle « propre à modérer le despotisme & à conserver la conquête » (X, 15).

9 L’empereur ayant laissé ses troupes réprimer une sédition en massacrant quelque sept mille personnes à Thessalonique en l’an 390, il se vit ensuite refuser l’entrée de l’église et imposer par saint Ambroise, archevêque de Milan, une pénitence qui dura huit mois ; voir Théodoret, Historia ecclesiastica , livre V, chap. 18-19, dans Opera , 1573, p. 319 (Catalogue , nº 90 ).

10 Quoique Théodose eût reçu l’absolution, son erreur fut, après l’offrande, de rester dans l’enceinte de l’autel, réservée aux prêtres ; saint Ambroise l’en fit sortir, l’empereur obtempéra. Théodoret loue l’un et l’autre pour la noblesse de leur comportement.

11 L’abbé Gaultier critique vivement Montesquieu à ce propos ( Les Lettres persanes convaincues d’impiété , p. 101-102), le tenant pour « un impie & un forcené », attribuant l’inspiration de ce commentaire à Spinoza qui, dans le Tractatus theologico-politicus (chap. xix  ; Hambourg , 1670), reproche à Ambroise sa dureté. C’est un des cas où Montesquieu paraît avoir tenu compte dans ses révisions des critiques de Gaultier.