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VAR1 Œ58 Religion

Lettres Persanes

LETTRE LVIII.

Usbek à Ibben.
A Smirne.

Tu me demandes s’il y a des Juifs en France 1  ? Sache que par tout où il y a de l’argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu’ils y font ? Précisément ce qu’ils font en Perse 2  : rien ne ressemble plus à un Juif d’Asie, qu’un Juif Européen.

Ils font paroître chez les Chrétiens comme parmi nous, une obstination invincible pour leur Religion, qui va jusques à la folie 3 .

La Religion Juive est un vieux tronc, qui a produit deux branches 4 , qui ont couvert toute la terre, je veux dire le Mahometisme, & le Christianisme : ou plutôt c’est une mere qui a engendré deux filles, qui l’ont accablée de mille playes : car en fait de Religions les plus proches sont les plus grandes ennemies. Mais quelques mauvais traitemens qu’elle en ait reçu, elle ne laisse pas de se glorifier de les avoir mises au monde : elle se sert de l’une & de l’autre, pour embrasser le Monde entier, tandis que d’un autre côté sa vieillesse venerable embrasse tous les tems.

Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté, & l’origine de toute Religion : ils nous regardent au contraire comme des Hérétiques, qui ont changé la Loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles 5 .

Si le changement s’étoit fait insensiblement, ils croyent qu’ils auroient été facilement seduits : mais comme il s’est fait tout à coup, & d’une maniere violente, comme ils peuvent marquer le jour & l’heure de l’une & de l’autre naissance 6  : ils se scandalisent de trouver en nous des âges, & se tiennent fermes à une Religion, que le monde même n’a pas précedée.

Ils n’ont jamais eu dans l’Europe une calme pareil à celui, dont ils jouïssent 7 . On commence à se defaire parmi les Chrétiens de cet esprit d’intolerance, qui les animoit 8  : on s’est mal trouvé en Espagne de les avoir chassez 9 , & en France d’avoir fatigué des Chrétiens, dont la croyance differoit un peu de celle du Prince 10 . On s’est apperçu que le zele pour les progrès de la Religion, est different de l’attachement, qu’on doit avoir pour elle, & que pour l’aimer, & l’observer, il n’est pas necessaire de haïr & de persecuter ceux, qui ne l’observent pas 11 .

Il seroit à souhaitter que nos Musulmans pensassent aussi sensément sur cet article, que les Chrétiens ; que l’on pût une bonne fois faire la paix entre Hali, & Abubeker 12 , & laisser à Dieu le soin de decider des merites de ces Saints Prophetes : je voudrois qu’on les honorât par des actes de veneration, & de respect ; & non pas par de vaines préferences ; & qu’on cherchât à meriter leur faveur, quelque place que Dieu leur ait marquée, soit à sa droite, ou bien sous le marchepied de son trône 13 .

A Paris le 18. de la Lune de Saphar. 1714.




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1 Les juifs étaient nombreux, notamment à Bordeaux ; ils étaient déclarés de nation étrangère. D’autres vivaient dans une quasi-clandestinité. Le premier état officiel de juifs à Paris après la Révocation n’en compte que vingt-cinq, presque tous d’ailleurs qualifiés de juifs « allemands » (Bernhard Blumenkranz, dir., Histoires des juifs en France , Toulouse, Privat, 1972, p. 250-252) ; à la fin du siècle (1791), ils pouvaient représenter environ huit cents personnes (Christine Piette, Les Juifs de Paris (1808-1840) , Québec, Presses de l’université Laval, 1983). Les juifs de Bordeaux étaient tolérés, voire bien intégrés (Montesquieu était notamment en relation d’affaires avec le banquier Léon Isaac Peixotto : voir OC, t. 18, lettre 26, note 1 ) ; on recense cent familles en 1718, cent trente-deux en 1722, trois cent cinquante-deux en 1734 (Histoire des juifs en France, p. 233-234). Voir aussi ci-dessous note 7.

2 Chardin dit que les juifs en Perse « sont pauvres & miserables par tout » : « Je n’en ai point vû une seule famille dans tout le Royaume qu’on pût appeller riche, & qui au contraire ne vêcût dans la bassesse. Une partie de ces juifs consiste en artisans, mais la plus grande partie vivent d’intrigues, revente, usure, courtage, à vendre du vin, & à produire des femmes » (t. VI, p. 314). Montesquieu regardait les juifs comme des commercants actifs et utiles au royaume : « Il faudrait faire une ville juive sur la frontière d’Espagne, dans un lieu propre pour le commerce, comme à Saint-Jean-de Luz ou à Ciboure. Ils y passeraient en foule et achèveraient de porter toutes les richesses qu’ils ont, dans ce royaume. » (nº 266).

3 Sur « l’enthousiasme » des juifs qui leur permet de résister aux Romains, voir Pensées , n os 558 et 560.

4 L’arbre des religions est une image employée par saint Paul (Épître aux Romains, XI, 16). Montesquieu tire de cette image une représentation de l’histoire des religions dont le principe se trouve déjà chez Chardin : les mahométans considèrent le judaïsme et l’islam comme deux branches qui « sortent d’un même tronc » (t. VII , préface, f. A5 r).

5 D’après Bertram Schwartzbach, le traité clandestin Opinion des Anciens sur les juifs utilise les mêmes images pour attaquer les juifs (« A quo  ? – datation de l’ Opinion des anciens sur les juifs  ; ad quem  ? – une source des Lettres persanes », La Lettre clandestine n o 5, 1996, p. 33-41). Mais il est impossible de savoir si l’ouvrage est antérieur aux Lettres persanes ou s’il s’en inspire.

6 Une des objections des juifs contre Jésus était en effet qu’ils savaient son origine (Jean, VII, 27) ; de même, les catholiques invoquaient contre les protestants l’argument de leur origine récente ; voir par exemple la controverse de Bossuet avec le théologien protestant Jean Claude en 1678 ( Conférence avec M. Claude , 1682 ; Catalogue , nº 459) ou son Histoire des variations des Églises protestantes , t. I et II (Paris, 1688 ; Catalogue , nº 454).

7 Depuis l’édit d’expulsion de 1394, renouvelé en 1615, les juifs n’avaient, en principe, plus le droit de résider dans le royaume, mais les communautés juives de Bordeaux et de Bayonne possédaient des privilèges qui ne furent pas remis en question. À Bordeaux, où ils vivaient en ville, de nombreux juifs venus du Portugal avaient obtenu des lettres de bourgeoisie, à condition d’être nominalement catholiques. En vertu de la déclaration royale du 8 mars 1715 il ne pouvait plus y avoir de protestants en France ; la présence juive, sous l’astreinte d’une obligation à résidence, demeura tolérée. Voir Dix-huitième siècle n o 13 , 1981, « Juifs et judaïsme », et notamment « Les nations juives de France » de Simon Schwarzfuchs (p. 127-136), et « Le Conseil du roi et le commerce des juifs d’Avignon en France » de René Moulinas (p. 169-179) ; Roland Mortier, « Les “philosophes” français devant le judaïsme et la judéité », Les Combats des Lumières , Ferney-Voltaire, Centre international d’étude du xviii e siècle, 2000, p. 287-312.

8 Au xvii e siècle le mot tolérance a généralement valeur négative : « Souffrance, indulgence qu’on a pour ce qu’on ne peut empescher. » (Académie, 1694). Basnage de Beauval ajoute dans la deuxième édition du dictionnaire de Furetière (1701, art. « Tolerance ») : « Le mot tolérance enferme en soi une condamnation tacite de la chose tolérée ». Mais peu à peu le mot prend une valeur positive ; déjà en 1718 l’ Académie donne : « Condescendance, indulgence pour ce qu’on ne peut empescher, ou qu’on croit ne devoir pas empescher. » Voir L’Esprit des lois , XXV, 10, « De la tolérance en fait de religion. ».

9 Les juifs avaient été expulsés d’Espagne en 1492 par Isabelle de Castille.

10 Nouvelle allusion à la révocation de l’édit de Nantes (voir Lettres 57 et 83).

11 Voir le même argument dans le Mémoire sur le silence à observer sur la Constitution (OC, t. 9, p. 529-535) qui date cependant sans doute de 1754. Montesquieu reprendra la défense des juifs dans L’Esprit des lois, XXV, 13 (« Très-humble Remontrance aux Inquisiteurs d’Espagne & de Portugal »). Voir aussi Lettre 83.

12 Il s’agit du schisme entre les chiites sectateurs d’Ali et les sunnites sectateurs d’Abû Bakr ; Rycaut y avait consacré un chapitre (livre II, chap. x, p. 380-384). Il permet d’évoquer le schisme chrétien dans un brouillon très tardif, conservé dans les Cahiers de corrections, qui lui-même reprend une version beaucoup plus explicite publiée en 1745 dans Le Fantasque (Lettre [7] ; voir Lettres publiées dans Le Fantasque ).

13 Le siège à droite de Dieu est une image commune à l’Ancien et au Nouveau Testament. « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseiez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je réduise vos ennemis à vous servir de marche-pied. » (Psaumes, CIX [CX], 1-2) ; selon les chrétiens cette place est réservée à Jésus (voir Matthieu, XXII, 42-45, Epître aux Romains VIII, 34 ; Hébreux, I, 13 et X, 12-13 ; I Pierre, III, 2) ; les juifs la revendiquent pour le Messie ou l’un des prophètes.