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VAR1 Œ58 étoit : il y a quarante ans, tout […] bien, on marchoit, on étoit gai, on

Lettres Persanes

LETTRE LVII.

Rica à Usbek.
A *. *. *.

J’étois l’autre jour dans une maison, où il y avoit un cercle de gens de toute espece : je trouvai la conversation occupée par deux vieilles femmes, qui avoient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il faut avouër, disoit une d’entr’elles, que les hommes d’aujourd’hui sont bien differens de ceux, que nous voyions dans notre jeunesse : ils étoient polis, gracieux, complaisans : mais à present, je les trouve d’une brutalité insuportable. Tout est changé, dit pour lors un homme, qui paroissoit accablé de goutte : le tems n’est plus comme il étoit, il y a quarante ans ; tout le monde se portoit bien ; on marchoit ; on étoit gai ; on ne demandoit qu’à rire, & à danser : à present tout le monde est d’une tristesse insupportable. Un moment après la conversation tourna du côté de la politique : morbleu, dit un vieux Seigneur, l’Etat n’est plus gouverné : trouvez-moi à present un Ministre comme Monsieur Colbert : je le connoissois beaucoup ce Mr. Colbert 1  ; il étoit de mes amis ; il me faisoit toujours payer de mes pensions avant qui que ce fût ; le bel ordre qu’il y avoit dans les finances ! Tout le monde étoit à son aise ; mais aujourd’hui, je suis ruïné. Monsieur, dit pour lors un Ecclesiastique, vous parlez là du tems le plus miraculeux de notre invincible Monarque : y a-t-il rien de si grand que ce qu’il faisoit alors pour détruire l’Heresie 2  ? & comptez-vous pour rien l’abolition des duels 3 , dit d’un air content un autre homme, qui n’avoit point encore parlé ? La remarque est judicieuse, me dit quelqu’un à l’oreille : cet homme est charmé de l’Edit, & il l’observe si bien, qu’il y a six mois qu’il reçût cent coups de bâton, pour ne le pas violer 4 .

Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un retour secret, que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris que les Negres peignent le Diable d’une blancheur éblouïssante, & leurs Dieux noirs comme du charbon 5 , que la Venus de certains Peuples ait des mammelles, qui lui pendent jusques aux cuisses 6 , & qu’enfin tous les Idolatres ayent representé leurs Dieux avec une figure humaine, & leur ayent fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien que si les Triangles faisoient un Dieu, ils lui donneroient trois côtez 7 .

Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c’est-à-dire la Terre, qui n’est qu’un point de l’Univers, se proposer directement pour modeles de la Providence 8 , je ne sçais comment accorder tant d’extravagance, avec tant de petitesse.

A Paris le 14. de la Lune de Saphar 1714.




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1 Colbert est mort en 1683.

2 L’une des nombreuses allusions dans les Lettres persanes à la campagne anti-protestante et à la révocation de l’édit de Nantes (1685) ; voir Lettres 22 et 83 .

3 Notamment par l’« édit des duels » de 1679, que Louis XV devra renouveler en 1723 ; Richelieu se montrait déjà particulièrement sévère pour les duellistes, leur appliquant la peine capitale. « A present cette barbare Coûtume si opposée à la Loy de Dieu, & si éloignée de la douceur du Christianisme, est entierement abolie dans le Royaume de France, par la severité des Ordonnances du Roy Loüis le Grand. » (Moreri, « Duel », 1704, t. II, p. 545 et 1718, t. II, p. 808 ). Les « duels abolis » sont un élément de la propagande louis-quatorzienne. Pourtant les sept édits promulgués entre 1602 et 1679 pour condamner le duel en tant que crime de lèse-majesté ne mirent pas fin à cette pratique. Sous la Régence, des duels fréquents et spectaculaires défrayèrent la chronique : M. le Duc ferrailla contre Richelieu ; Baillac, premier capitaine des gardes françaises, contre son major, Contades. Voir Pascal Brioist, Hervé Drévillon et Pierre Serna, Croiser le fer. Violence et culture de l’épée dans la France moderne (xvi e - xviii e siècle) , Seyssel, Champ Vallon, 2002.
Cf. Lettre 88.

4 Malgré l’interdiction, quiconque se soustrait au duel est déshonoré. Sur l’opposition entre les armes et le bâton (réservé aux roturiers), voir L’Esprit des lois , XXVIII, 20 : « Origine du point d’honneur. ».

5 Source inconnue pour « les Dieux noirs comme du charbon », mais le « diable blanc » a des antécédents : voir Mathurin Régnier, Satyre V (1608), v. 7-9 : « Tout suivant l’intellect change d’ordre & de rang :/ Les Mores aujourd’huy peignent le Diable blanc,/ Le sel est doux aux uns, le succre amer aux autres » (Paris, 1617, p. 19). Dans l’ Encyclopédie , le très orthodoxe abbé Mallet reprendra la dichotomie : « Les Ethiopiens, qui sont noirs, peignent le diable blanc, pour prendre le contrepié des Européens, qui le représentent noir. Les uns sont aussi bien fondés que les autres. » (« Diable(Théologie) », 1754, t. IV, p. 927). Voir aussi ci-après note 7.

6 Même association entre idéal de beauté et seins pendants dans la description des Hottentotes chez François Leguat : « Mais ce qu’il y a en elles de plus effroyable, c’est la gorge : il semble que deux longues vessies de cochon, demi seches & demi enflées leur pendent au cou. Ces vilaines mammelles dont la peau est noire, ridée, & rude comme du chagrin, leur descendent plus bas que le nombril, & ont un bout feuille-morte plus gros que celui des tetines de vaches. A la vérité ces amples tetasses ont cela de commode qu’on les conduit à droite & à gauche, devant & derriere tout comme on veut. Ordinairement, elles les jettent par dessus l’épaule pour allaiter l’enfant qui est attaché derriere. Avec tout cela, la vanité de ces laides pécores est incroyable ; elles s’imaginent être les plus belles Dames de l’Univers […] » (Voyage et aventures de François Leguat et de ses compagnons, en deux îles désertes des Indes Orientales, Amsterdam, Jean Louis de Lorme, 1708, 2 vol., t. II, p. 159-160).

7 Souvenir manifeste de Spinoza : « […] credo quod triangulum, siquidem loquendi haberet facultatem, eodem modo diceret, Deum eminenter triangularem esse, & circulus, Divinam naturam eminenti ratione circularem esse; & hâc ratione quilibet sua attributa Deo adscriberet, similemque se Deo redderet, reliquumque ei deforme videretur. » ([...] je crois que le triangle, s’il était doué de parole, dirait de la même manière que Dieu est éminemment triangulaire, et le cercle, que la nature de Dieu est éminemment circulaire. De même n’importe quel être affirmerait de Dieu ses propres attributs, se rendrait semblable à Dieu et toute autre manière d’être lui paraîtrait laide.) (Opera posthuma , 1677, Epistola LX, p. 578-579). L’idée avait été formulée dans les Notes sur Cicéron (vers 1715 ?), associée comme ici au « diable blanc » : « Spinosa dit fort [bien] que si les cercles vouloient faire un dieu ils le feroient rond et que les quarrez le feroient 37 . On dit que les maures peignent le diable blanc. » (OC, t. 17, p. 1-92, ici p. 32).

8 L’anthropocentrisme religieux est critiqué d’une manière semblable dans l’« Apologie de Raymond Sebond » de Montaigne. Voltaire retiendra certainement cette épithète si proche de celles qu’il affectionne : on trouve à la fois le verbe ramper et l’expression « notre petit tas de boue » dans Micromégas (1752). La petitesse relative de la Terre est déjà un thème des Pensées de Pascal (notamment n o 230, « Disproportion de l’homme » ; Paris, 1678, XXII, « Connoissance générale de l’homme », p. 171) comme des Entretiens sur la pluralité des mondes (1686) de Fontenelle. Une autre métaphore sur le mot atome à la fin de la Lettre 74.