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Lettres Persanes

LETTRE LVI.

Rica à Rhedi.
A Venise.

A Paris, mon cher Rhedi, il y a bien des mêtiers. Là un homme obligeant vient pour un peu d’argent vous offrir le secret de faire de l’or 1 .

Un autre vous promet de vous faire coucher avec les Esprits Aëriens 2 , pourvû que vous soyez seulement trente ans sans voir de femmes.

Vous trouverez ensuite des devins si habiles, qu’ils vous diront toute votre vie, pourvû qu’ils ayent seulement eu un quart d’heure de conversation avec vos domestiques.

Des femmes adroites font de la Virginité une fleur, qui perit, & renaît tous les jours ; & se cueillit la centieme fois plus douloureusement, que la premiere 3 .

Il y en a d’autres, qui reparant par la force de leur Art toutes les injures du tems, sçavent retablir sur un visage une beauté, qui chancelle ; & même rappeller une femme du sommet de la vieillesse, pour la faire redescendre jusques à la jeunesse la plus tendre 4 .

Tous ces gens-là vivent, ou cherchent à vivre dans une Ville, qui est la mere de l’invention 5 .

Les revenus des Citoyens ne s’y afferment point ; ils ne consistent qu’en esprit & en industrie 6  : chacun a la sienne, qu’il fait valoir de son mieux.

Qui voudroit nombrer tous les gens de Loi 7 , qui poursuivent le revenu de quelque Mosquée, auroit aussi-tôt compté les sables de la Mer 8 , & les esclaves de notre Monarque.

Un nombre infini de Maîtres de Langues, d’Arts & de Sciences, enseignent ce qu’ils ne sçavent pas ; & ce talent est bien considerable car il ne faut pas beaucoup d’esprit pour montrer ce qu’on sçait ; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu’on ignore.

On ne peut mourir ici que subitement ; la mort ne sçauroit autrement exercer son Empire : car il y a dans tous les coins des gens, qui ont des remedes infaillibles contre toutes les maladies imaginables 9 .

Toutes les Boutiques sont tenduës de filets invisibles, où se vont prendre tous les acheteurs : l’on en sort pourtant quelquefois à bon marché : une jeune Marchande cajole un homme une heure entiere, pour lui faire acheter un paquet de curedents 10 .

Il n’y a personne, qui ne sorte de cette Ville plus precautionné 11 qu’il n’y est entré : à force de faire part de son bien aux autres, on apprend à le conserver ; seul avantage des étrangers dans cette Ville enchanteresse 12 .

A Paris le 10. de la Lune de Saphar. 1714




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1 Voir Lettre 43.

2 Il s’agit sans doute d’un cabaliste, d’un magicien plus ou moins devin, qui se fonde sur la théorie des « esprits » (distingués en quatre classes selon les quatre éléments) ; pour s’allier à un esprit, il faut « renoncer à tout commerce charnel avec les femmes » : voir le second « Entretien sur les sciences occultes » dans Le Comte de Gabalis (1670) de l’abbé Montfaucon de Villars, p. 41 .

3 Allusion aux astringents utilisés à cette fin et quelquefois proposés dans la littérature médicale de l’époque ; voir Nicolas Venette, La Génération de l’homme ou tableau de l’amour conjugal (1685 ; nombreuses rééditions [ 1696]), chapitre intitulé « S’il y a des remèdes capables de rendre la virginité à une fille » ; et Pierre Darmon, Le Tribunal de l’impuissance , Paris, Seuil, 1979, p. 173-178. Montesquieu en fait l’exercice obligé d’un des avatars de l’ Histoire véritable (livre III, p. 162).

4 Même métaphore dans la Lettre 50 , où l’on « descend » de la plus âgée à la plus jeune.

5 « On dit proverbialement, que la necessité est la mere des inventions  ; qu’un homme vit d’ invention, pour dire, qu’il n’a point de bien, qu’il vit d’artifice, d’escroqueries. » (Furetière, 1690, art. « Invention »).

6 « Adresse de faire reüssir quelque chose, quelque dessein, quelque travail. Il faut bien de l’ industrie pour faire une horloge, & encore plus pour l’inventer. » (Furetière, 1690, art. « Industrie »).

7 De la loi sacrée (voir Lettre 27  : « Les Evêques sont des gens de Loi ») : les ecclésiastiques qui briguent un bénéfice, par exemple.

8 Image biblique, relevant du style oriental ou « langage asiatique » comme dit la préface : « Comme on ne peut comter les étoiles, ni mesurer tout le sable de la mer, ainsi je multiplierai la race de mon serviteur David, & les Lévites qui sont mes ministres. » (Jérémie XXXIII, 22).

9 Allusion aux innombrables vendeurs de potions, remèdes et thériaques décrits par Cotolendi sous la rubrique « Les Charlatans » : « On trouve sur le Pont-neuf une infinité de gens qui donnent des billets, les uns remettent les dents tombées, & les autres font des yeux de cristal ; il y en a qui guerissent de maux incurables ; celui-ci prétend avoir découvert la vertu cachée de quelques simples, ou de quelques pierres en poudre pour blanchir, & pour embellir le visage. Celui-là assûre qu’il rajeunit les vieillards ; il s’en trouve qui chassent les rides du front & des yeux, qui font des jambes de bois pour reparer la violence des bombes ; enfin tout le monde a une application au travail, si forte & si continuelle, que le diable ne peut tenter personne que les Fêtes & les Dimanches » (p. 420).

10 On trouve chez Cotolendi une remarque semblable sur les marchandes dans leurs boutiques : « […] comme elles sont extrêmement ajustées, & qu’elles ont une voix & des paroles gracieuses, elles ne manquent jamais […] de tirer tout nôtre argent, quoi qu’on n’ait aucune envie d’acheter » ( ibid. ). Ailleurs il met en garde contre l’habileté des marchands en général : « Si vous venez jamais à Paris, gardez-vous de mettre le pied dans les boutiques où l’on vend les choses inutiles […] Quand on entre dans sa boutique, [le marchand] commence par montrer tout ce qu’on ne veut pas, faisant voir ensuite ce qu’on demande ; & alors il dit & il fait si bien, que vous dépensez tout vôtre argent en prenant la marchandise qu’il vous donne pour plus qu’elle ne vaut » (p. 397). Voir aussi le portrait que fait Marivaux des ruses flatteuses de marchandes dont un client n’arrive pas à se défaire (« Le bourgeois », Le Nouveau Mercure , septembre 1717, p. 27-28).

11 « Prudent, avisé » (Académie, 1718).

12 D’autres lettres renvoient à la question des fausses valeurs (Lettre 22) et de la nouvelle économie (Lettre 136).