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VAR1 a on dit cependant

VAR2 B, Œ58 Couvent

VAR3 C, Œ58 Il me fit voir toute la maison. Nous entrâmes dans le jardin, &

VAR4 C, Œ58 charge. Quoi !

VAR5 a casuiste ; écoutés

VAR6 C, Œ58 paradis ; & de

VAR7 a mais qui ne

VAR8 B au

VAR9 C, Œ58 entrent-ils

VAR10 a ils ne veulent rien faire de plus qu’il ne faut, ils ne veulent rien faire de moins

VAR11 a donc, monsieur, des gens necessaires, mais ce n’est pas tout et vous

VAR12 C, Œ58 déclarant bonnes

VAR13 C, Œ58 Si le sophi avoit à sa cour un homme qui

VAR14 C, Œ58 Je

Lettres Persanes

LETTRE LV.

Usbek à Rhedi.
A Venise.

Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joye ; & les devots un nombre innombrable de Dervis : ces Dervis font trois vœux, d’obéïssance, de pauvreté, & de chasteté. On dit que le premier est le mieux observé de tous : quant au second, je te repons qu’il ne l’est point : je te laisse à juger du troisieme 1 .

Mais quelque riches que soient ces Dervis, ils ne quittent jamais la qualité de pauvres : notre glorieux Sultan renonceroit plûtôt à ses magnifiques & sublimes titres : ils ont raison ; car ce titre de pauvres les empêche de l’être.

Les Medecins, & quelques-uns de ces Dervis, qu’on appelle Confesseurs, sont toujours ici ou trop estimez ou trop meprisez : cependant on dit que les Heritiers s’accommodent mieux des Medecins, que des Confesseurs 2 .

Je fus l’autre jour dans un Convent 3 de ces Dervis : un d’entr’eux venerable par ses cheveux blancs, m’accueillit fort honnêtement ; & après m’avoir fait voir toute la maison, il me mena dans le Jardin, où nous nous mîmes à discourir. Mon Pere, lui dis-je, quel emploi avez-vous dans la Communauté ? Monsieur, me répondit-il, avec un air très-content de ma question, je suis Casuiste 4 . Casuiste, repris-je ? Depuis que je suis en France, je n’ai pas ouï parler de cette charge. Eh quoi , vous ne sçavez pas ce que c’est qu’un Casuiste ! Eh bien écoutez  ; je vais vous en donner une idée, qui ne vous laissera rien à desirer. Il y a deux sortes de pechés ; de mortels, qui excluent absolument du Paradis ; de veniels, qui offensent Dieu à la verité ; mais ne l’irritent pas au point de nous priver de la beatitude 5  : or tout notre Art consiste à bien distinguer ces deux sortes de pechés ; car à la reserve de quelques Libertins 6 , tous les Chrétiens veulent gagner le Paradis : mais il n’y a gueres personne, qui ne le veuille gagner à meilleur marché qu’il est possible 7 . Quand on connoît bien les pechés mortels ; on tâche de ne pas commettre de ceux-là ; & l’on fait son affaire : il y a des hommes qui n’aspirent pas à une si grande perfection ; & comme ils n’ont point d’ambition, ils ne se soucient pas des premieres places : aussi ils entrent en Paradis le plus juste qu’ils peuvent ; pourvû qu’ils y soient 8 , cela leur suffit : leur but est de n’en faire ni plus ni moins . Ce sont des gens qui ravissent le Ciel 9 , plutôt qu’ils ne l’obtiennent ; & qui disent à Dieu : Seigneur, j’ai accompli les conditions à la rigueur ; vous ne pouvez vous empêcher de tenir vos promesses, comme je n’en ai pas fait plus que vous n’en avez demandé ; je vous dispense de m’en accorder plus que vous n’en avez promis 10 .

Nous sommes donc des gens necessaires, Monsieur. Ce n’est pas tout pourtant ; vous allez bien voir autre chose. L’action ne fait pas le crime ; c’est la connoissance de celui qui la commet : celui qui fait un mal, tandis qu’il peut croire que ce n’en est pas un, est en sûreté de conscience 11  : & comme il y a un nombre infini d’actions équivoques ; un Casuiste peut leur donner un degré de bonté, qu’elles n’ont point, en les qualifiant telles  ; & pourvû qu’il puisse persuader qu’elles n’ont pas de venin, il le leur ôte tout entier.

Je vous dis ici le secret d’un mêtier, où j’ai vieilli ; je vous en fais voir les rafinemens : il y a un tour à donner à tout, même aux choses qui en paroissent les moins susceptibles. Mon Pere, lui dis-je, cela est fort bon : mais comment vous accommodez-vous avec le Ciel ? Si le Grand Sophi avoit dans sa Cour un homme comme vous, qui fît à son égard ce que vous faites contre votre Dieu, qui mît de la difference entre ses ordres, & qui apprît à ses Sujets dans quel cas ils doivent les executer, & dans quel autre ils peuvent les violer ; il le feroit empâler sur l’heure. Là-dessus je saluai mon Dervis, & le quittai sans attendre sa réponse.

A Paris le 23. de la Lune de Maharram 1714.




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1 Ce passage semble proche de ce qu’écrit Tournefort sur les dervis turcs : « Ces Dervis font vœu de pauvreté, de chasteté, d’obéissance ; mais ils se dispensent aisément des deux premiers, & même ils sortent de leur Ordre sans scandale, pour se marier quand l’envie leur en prend. » (Lettre XIV, t. II, p. 391). Rycaut les compare aux moines : « Les Mevelevis, que l’on appelle ordinairement Dervis, c’est-à-dire pauvres, & qui ont renoncé au monde […] affectent de paroître patiens, humbles, modestes, & charitables. […] Ils font profession de pauvreté, de chasteté, & d’obeïssance, comme les Capucins, & les autres Religieux de l’Ordre de Saint François […] » (livre II, chap. xiii, p. 249-256).

2 Les médecins sont réputés tuer leurs patients, et les confesseurs s’efforcer d’obtenir des legs, soustraits aux héritiers légitimes.

3 Forme archaïque du mot, alors prononcé couvent , préférée par l’Académie (1718) ; la forme « Couvent » est systématiquement employée par l’édition B et celle de 1758 (voir Lettres 80 et 127).

4 « Docteur qui a écrit, ou qu’on consulte sur le cas de conscience, dont la fonction est de traiter des cas de conscience, & d’en donner les resolutions […] » (Trévoux , 1704) Cf. Pensées , nº 1059.

5 « Le souverain bien, la felicité éternelle » (Furetière, 1690, art. « Beatitude »).

6 Le mot libertin « se dit principalement à l’égard de la Religion, de ceux qui n’ont pas assez de veneration pour ses mysteres, ou d’obeïssance pour ses decisions » (Trévoux, 1704) ; Challe par exemple écrit : « Si je n’étais pas né catholique, apostolique et romain par la bonté de Dieu, si je n’étais pas connu pour aussi zélé pour ma religion que je le suis, vous pourriez croire que ceci sent un peu le libertinage et le calvinisme […] » (Journal du voyage des Indes Orientales, Genève, Droz, 1998, p. 173). Mais on voit dans la première phrase de la lettre que le mot désigne aussi déjà une conduite déréglée.

7 À la manière des Provinciales de Pascal (Camusat a tout de suite fait le rapprochement : Mémoires historiques et critiques, 1722, p. 15), Usbek laisse à son interlocuteur jésuite le soin de faire sa propre satire ; on trouve ici l’écho de deux ouvrages visés dans la Lettre IX, la célèbre Dévotion aisée du père Pierre Lemoyne (1652), et peut-être encore plus Le Paradis ouvert à Philagie, par cent dévotions à la mère de Dieu (3 e éd., 1638) de Paul de Barry qui y est cité : « Qui vous ouvriroit le paradis, ne vous obligeroit-il pas parfaitement ? Ne donneriez-vous pas les millions d’or pour en avoir une clef, & entrer quand bon vous sembleroit ? Il ne faut point entrer en de si grands frais ; en voicy une, voire cent à meilleur compte » (p. 157). « Celui qui a dit que les Livres des Casuistes sont l’art de chicaner avec Dieu, a eu raison : ces Avocats du barreau de la conscience trouvent plus de distinctions, & plus de subtilitez que les Avocats du Barreau Civil. » (Bayle, Dictionnaire historique et critique , « Loyola », remarque S, t. II, 1 re partie, p. 370).

8 « Qu’importe par où nous entrions dans le paradis, moyenant que nous y entrions », dit le casuiste de la neuvième des Lettres provinciales de Pascal (p. 160).

9 L’expression violenti rapiunt illud (« tous s’efforcent d’y entrer par violence ») se trouve dans la prédication de Jésus contre les Pharisiens (Luc, XVI, 16) et contre la corruption : « […] le roiaume des cieux se prend par violence, & ce sont les violens qui l’emportent » (Matthieu, XI, 12).

10 La fidélité de Dieu à ses promesses est souvent affirmée dans les Écritures ; voir Psaumes CXVIII (CXIX), 41, 49, 50, 58, 65, 81, 169, 170 ; Hébreux X, 23. Dans la première épître de Jean (I Jean II, 25) en particulier l’objet de la promesse est « la vie éternelle ».

11 Pascal cite Escobar, qui affirme que « la speculation est ce qui determine à l’action. D’où il s’ensuit qu’on peut en seureté de conscience suivre dans la pratique les opinions probables dans la speculation » (Provinciales , Lettre XIII, p. 245). Voir la fort caustique Lettre de l’Espion turc dénonçant les casuistes, qu’il appelle des « charlatans » et « maquignons » (Marana, 1699, t. VI, Lettre I, p. 4 ).