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VAR1 C, Œ58 qui

VAR2 C, Œ58 sorte

VAR3 B, C, Œ58 on l’avoit

VAR4 C, Œ58 m’en imposent

VAR5 C, Œ58 une pensée

VAR6 C, Œ58 Chaque jour nous nous dirons

VAR7 Œ58 secourrons

VAR8 Œ58 monsieur

VAR9 C, Œ58 la veille

VAR10 Œ58 point

VAR11 C, Œ58 assez

VAR12 Œ58 répandre

VAR13 C, Œ58 tu seras

Lettres Persanes

LETTRE LII.

Rica à Usbek.
A * * *.

J’etois ce matin dans ma chambre, laquelle , comme tu sçais, n’est separée des autres que par une cloison fort mince, & percée en plusieurs endroits ; de maniere qu’on entend tout ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme qui se promenoit à grands pas, disoit à un autre : Je ne sçais ce que c’est ; mais tout se tourne contre moi ; il y a plus de trois jours que je n’ai rien dit, qui m’ait fait honneur ; & je me suis trouvé confondu pêle mêle dans toutes les conversations, sans qu’on ait fait la moindre attention à moi, & qu’on m’ait deux fois adressé la parole. J’avois preparé quelques saillies 1 pour relever mon discours ; jamais on n’a voulu souffrir que je les fisse venir : j’avois un conte fort joli à faire ; mais à mesure que j’ai voulu l’approcher, on l’a esquivé comme si je l’avois fait exprès : j’ai quelques bons mots, qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans que j’en aye pû faire le moindre usage 2  : si cela continuë, je crois qu’à la fin je serai un sot : il semble que ce soit mon Etoile, & que je ne puisse m’en dispenser. Hier j’avois esperé de briller avec trois ou quatre vieilles femmes, qui certainement ne m’imposent point ; & je devois dire les plus jolies choses du monde : je fus plus d’un quart d’heure à diriger ma conversation : mais elles ne tinrent jamais un propos suivi ; & elles couperent comme des Parques fatales, le fil de tous mes discours. Veux-tu que je te dise ; la reputation de bel esprit coûte bien à soutenir : je ne sçais comment tu as fait pour y parvenir. Il me vient dans l’idée une chose , reprit l’autre : travaillons de concert à nous donner de l’esprit ; associons-nous pour cela : nous nous dirons chacun tous les jours de quoi nous devons parler, & nous nous secourerons 3 si bien, que si quelqu’un vient nous interrompre au milieu de nos idées ; nous l’attirerons nous-mêmes, & s’il ne veut pas venir de bon gré nous lui ferons violence : nous conviendrons des endroits où il faudra approuver ; de ceux où il faudra sourire ; des autres où il faudra rire tout-à-fait, & à gorge deployée : tu verras que nous donnerons le ton à toutes les conversations, & qu’on admirera la vivacité de notre esprit, & le bonheur de nos reparties : nous nous protegerons par des signes de tête mutuels : tu brilleras aujourd’hui ; demain tu seras mon second : j’entrerai avec toi dans une maison ; & je m’écrierai en te montrant : il faut que je vous dise une réponse bien plaisante que M. vient de faire à un homme, que nous avons trouvé dans la ruë ; & je me tournerai vers toi : il ne s’y attendoit pas, il a été bien étonné. Je reciterai quelques-uns de mes vers ; & tu diras : j’y étois quand il les fit ; c’étoit dans un souper, & il ne rêva pas un moment 4  : souvent même nous nous raillerons toi & moi ; & l’on dira : Voyez comme ils s’attaquent ; comme ils se défendent ; ils ne s’épargnent pas ; voyons comment il sortira de là ; à merveille ; quelle presence d’esprit ? Voilà une veritable bataille : mais on ne dira pas que nous nous étions escarmouchez dès la veille . Il faudra acheter de certains Livres, qui sont des recueils de bons mots, composez à l’usage de ceux, qui n’ont pas d’esprit, & qui en veulent contrefaire ; tout depend d’avoir des modêles : je veux qu’avant six mois nous soyons en état de tenir une conversation d’une heure toute remplie de bons mots 5  : mais il faudra avoir une attention ; c’est de soutenir leur fortune : ce n’est pas tout que de dire un bon mot ; il faut le publier ; il faut le repandre , & le semer par tout ; sans cela autant de perdu 6  : & je t’avouë qu’il n’y a rien de si desolant que de voir une jolie chose, qu’on a dite, mourir dans l’oreille d’un sot, qui l’entend. Il est vrai que souvent il y a une compensation, & que nous disons aussi bien des sottises, qui passent incognito ; & c’est la seule chose, qui peut nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher, le parti qu’il nous faut prendre : fais ce que je te dirai, & je te promets avant six mois une place à l’Academie : c’est pour te dire que le travail ne sera pas long : car pour lors tu pourras renoncer à ton art : tu seras homme d’esprit malgré que tu en ayes. On remarque en France que dès qu’un homme entre dans une Compagnie ; il prend d’abord ce qu’on appelle l’esprit du Corps ; tu en seras de même ; & je ne crains pour toi que l’embarras des applaudissemens.

De Paris le 6. de la Lune de Zilcadé. 1714.




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1 Saillie se dit « de certains traits d’esprit brillans & surprenans, qui semblent eschapper dans un ouvrage d’Eloquence, de Poësie, & dans la conversation » (Académie, 1718). Une saillie « préparée » est donc comme « un impromptu fait à loisir ». La préface de L’Esprit des lois dénoncera les saillies comme un effet de la mode ou un jeu d’esprit, et souligne qu’elles sont absentes de l’ouvrage (« Pour peu qu’on voye les choses avec une certaine étendue, les saillies s’évanouïssent ; elles ne naissent d’ordinaire, que parce que l’esprit se jette tout d’un côté & abandonne tous les autres. »).

2 Les manuels de civilité se moquent des beaux-esprits qui préparent avec soin les conversations qu’ils vont tenir dans les salons. Dans Les Caractères de La Bruyère, Cydias est affligé de ce travers (« De la société et de la conversation », p. 169-172).

3 Forme très archaïque et perçue comme telle à l’époque ; mais il n’est pas sûr que l’effet soit voulu.

4 Souvenir du Misanthrope (I, 2) : « Je n’ai demeuré qu’un quart d’heure à le faire » ? Rêver : penser profondément, conformément au sens classique.

5 Selon le précepte de François de Callières, « une personne qui a de l’esprit ne se pique jamais d’en avoir » (Du bel esprit, Paris, Jean Anisson, 1695, § 33, p. 169). Cette attitude correspond exactement au jugement de La Bruyère : « Eurypile se pique-t-il d’être bel esprit ? S’il est tel, vous me peignez un fat […] » (Les Caractères , « Des jugements », p. 447).

6 Montesquieu lui-même s’appliquait à noter ses propres mots ; voir, dans les Pensées , la fréquence de « Je disais […] ». Voir Myrtille Méricam-Bourdet, « De l’esprit contre l’esprit ? Sur quelques paradoxes apparents des Lettres persanes », dans Les Lettres persanes en leur temps , Philip Stewart dir., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 95-107.