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Lettres Persanes

LETTRE LI.

Zelis 1 à Usbek.
A Paris.

Jamais passion n’a été plus forte & plus vive que celle de Cosrou 2 Eunuque blanc pour mon esclave Zelide 3  : il la demande en mariage avec tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi ferois-je de la resistance, lorsque sa mere n’en fait pas ; & que Zelide elle-même paroît satisfaite de l’idée de ce mariage imposteur 4 , & de l’ombre vaine qu’on lui presente ?

Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n’aura d’un mari que la jalousie ; qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un desespoir inutile, qui se rappellera toujours la memoire de ce qu’il a été, pour la faire souvenir de ce qu’il n’est plus ; qui toujours prêt à se donner, & ne se donnant jamais, se trompera, la trompera sans cesse, & lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs de sa condition ?

Eh quoi ? être toujours dans les images, & dans les phantômes ? Ne vivre que pour imaginer ? Se trouver toujours auprès des plaisirs, & jamais dans les plaisirs ? Languissante dans les bras d’un malheureux, au lieu de répondre à ses soupirs, ne répondre qu’à ses regrets 5  ?

Quel mepris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espece, fait uniquement pour garder, & jamais pour posseder ? Je cherche l’amour, & je ne le vois pas.

Je te parle librement, parce que tu aimes ma naïveté, & que tu preferes mon air libre, & ma sensibilité pour les plaisirs, à la pudeur feinte de mes compagnes.

Je t’ai ouï dire mille fois que les Eunuques goûtent avec les femmes une sorte de volupté, qui nous est inconnuë 6  ; que la nature se dedommage de ses pertes ; qu’elle a des ressources, qui reparent le desavantage de leur condition ; qu’on peut bien cesser d’être homme, mais non pas d’être sensible ; & que dans cet état on est comme dans un troisieme sens, où l’on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs 7 .

Si cela étoit je trouverois Zelide moins à plaindre ; c’est quelque chose de vivre avec des gens moins malheureux.

Donne-moi tes ordres là-dessus, & fais-moi sçavoir si tu veux que le mariage s’accomplisse dans le Serrail. Adieu.

Du Serrail d’Ispahan le 5. de la Lune de Chalval 1713.




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1 Zelis sera mentionnée avec Roxane (Lettre 144) comme une des femmes d’Usbek : elle serait donc la cinquième (cf. Lettre 19, note 11), quoique le Coran – comme le reconnaît explicitement Usbek dans la Lettre 110 – limite ce nombre à quatre ; selon Paul Lucas, le roi de Perse a « sept femmes qu’il reconnoît pour legitimes » (Voyage au Levant , Paris, Simart, 1714, 2 de partie, chap. VIII, t. II, p. 311). Usbek possède en plus des concubines (voir Lettre 45). Zelis jouera par la suite un rôle significatif, réapparaissant comme auteur de la Lettre 60 et de la Lettre 68, dans la Lettre 69 comme destinataire, et comme sujet dans les lettres suivantes : Lettre 139, Lettre 140, Lettre 144, Lettre 148.

2 Unique mention de ce personnage. Chardin avait fait la connaissance de Cosrou Aga, personnage important, lieutenant du grand maître d’hôtel de Perse (t. X, p. 103 et suiv.).

3 Dans la Lettre 4, Zelide était l’esclave de Zephis, mais le Grand eunuque avait justement manifesté alors son intention de la lui enlever ; voir la Lettre 19, note 9.

4 Le sous-titre du Traité des eunuques de Charles Ancillon (1707 ; Catalogue , nº 1542) annonçait : « on éxamine principalement s’ils sont propres au Mariage, & s’il leur doit être permis de se marier ». Sa thèse est claire : « Les Eunuques qui s’unissent avec une femme, la trompent ; Ils ne contractent point mariage avec elle puisqu’ils ne sont pas capables de contribuer de leur part comme ils le devroient à la substance du mariage ; Ainsi on peut dire que ce n’est qu’un vain phantôme, ce n’est qu’un mariage feint & simulé, & nullement un mariage réel & véritable » (p. 115-116).

5 Le point de vue de la femme adopté dans cette phrase est rarement envisagé dans l’analyse de la vie sexuelle à l’âge classique, d’où la nouveauté et l’importance de ces passages consacrés aux femmes du sérail.

6 L’expression se trouve chez Rycaut : « Ils ont encore une autre sorte de mariage parmi eux, si on luy peut donner un nom si honneste ; c’est d’un Eunuque avec une femme, j’entends un Eunuque à qui il ne reste rien du tout ; cependant ils prennent plusieurs femmes, & pratiquent avec elles une sorte de volupté brutale & inconnuë. » (livre II, chap. xxi , p. 278). Voir aussi la Lettre 65, où Astarté épouse un eunuque, à Ispahan également.

7 Ancillon consacre de nombreuses pages à la réfutation d’objections telles que celle-ci : « Que la deffense de se marier ne doit pas être générale & commune à tous les Eunuques, parce qu’il y en a qui sont capables de satisfaire aux desirs d’une femme » (Traité des eunuques, 1707, p. 158-164).