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VAR1 B, C, Œ58 [recte] accabla

VAR2 a faut

Lettres Persanes

LETTRE XLVIII.

Rica à ***.

J’ai vû des gens chez qui la Vertu étoit si naturelle, qu’elle ne se faisoit pas même sentir : ils s’attachoient à leur devoir sans s’y plier, & s’y portoient comme par instinct : bien loin de relever par leurs discours leurs rares qualitez, il sembloit qu’elles n’avoient pas percé jusques à eux. Voilà les gens que j’aime, non pas ces hommes vertueux qui semblent être étonnez de l’être, & qui regardent une bonne action comme un prodige, dont le recit doit surprendre.

Si la Modestie est une vertu necessaire à ceux, à qui le Ciel a donné de grands talens ; que peut-on dire de ces insectes, qui osent faire paroitre un orgueuil, qui deshonoreroit les plus grands hommes ?

Je vois de tous côtez des gens, qui parlent sans cesse d’eux-mêmes : leurs conversations sont un miroir, qui presente toujours leur impertinente figure : ils vous parleront des moindres choses, qui leur sont arrivées ; & ils veulent que l’interêt qu’ils y prennent, les grossisse à vos yeux : ils ont tout fait, tout vû, tout dit, tout pensé : ils sont un modele universel ; un sujet de comparaisons inépuisable ; une source d’exemples, qui ne tarit jamais. Oh que la loüange est fade, lors qu’elle reflechit 1 vers le lieu d’où elle part 2  !

Il y a quelques jours qu’un homme de ce caractere nous accable pendant deux heures de lui, de son merite, & de ses talens : mais comme il n’y a point de mouvement perpetuel dans le Monde, il cessa de parler : la conversation nous revint donc, & nous la prîmes.

Un homme qui paroissoit assez chagrin, commença par se plaindre de l’ennui répandu dans les conversations : quoi toujours des sots, qui se peignent eux-mêmes, & qui ramenent tout à eux ? Vous avez raison, reprit brusquement notre Discoureur : il n’y a qu’à faire comme moi, je ne me louë jamais : j’ai du bien, de la naissance ; je fais de la depense ; mes amis disent que j’ai quelque esprit : mais je ne parle jamais de tout cela : si j’ai quelques bonnes qualitez, celle dont je fais le plus de cas, c’est ma modestie.

J’admirois cet impertinent ; & pendant qu’il parloit tout haut, je disois tous bas : heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de bien de lui ; qui craint ceux qui l’écoutent ; & ne compromet point son merite avec l’orgueuil des autres 3 .

A Paris le 20. de la Lune de Rhamazan 1713.




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1 Réfléchir  : « Rejaillir, être renvoyé […] » (Académie, 1718).

2 Les traités de civilité recommandent la modestie et la discrétion à ceux qui prennent la parole dans les cercles : voir par exemple Pierre Ortigue de Vaumorière, L’Art de plaire dans la conversation , Paris, Jean Guignard, 1688 (éd. de 1692), et Jean-Baptiste de Bellegarde, Modèles de conversations pour les personnes polies, Paris, Jean Guignard, 1697 (éd. de 1702). La Bruyère se livre aux mêmes recommandations dans Les Caractères, « De la société et de la conversation », p. 133-175. Voir Lettres 52, 61 et 80.

3 L’Esprit des lois, XIX, 9 distinguera la vanité (« bon ressort pour un Gouvernement ») et l’orgueil, « dangereux », mais en raison de leurs effets sociaux. Ici la vanité désigne plutôt la capacité à s’évaluer au plus juste, comme dans cet article des Pensées : « Je disois ceux qui ont peu de vanité sont plus pres de l’orgueuil que les autres » (n o 1186, copié avant 1739).